Le Système Semantic est une échelle microtonale accordée en intonation juste élaborée par Alain Daniélou.

Pour Alain Daniélou, les subtilités des intervalles des musiques de tradition orale ne peuvent être rendues par le système tempéré égal à 12 notes par octave qui prévaut dans le monde occidental depuis environ deux siècles. Pour rappel, cette échelle « artificielle » représente un compromis destiné à limiter le nombre de notes des instruments et réduit les possibilités d’expression du compositeur et du musicien.

À l'issue d’années de recherches, d’expériences menées sur la musique modale indienne, Alain Daniélou publie Sémantique Musicale : un ouvrage qui propose une échelle microtonale à intonation juste parmi les plus élaborées.

Selon lui, l’oreille humaine identifierait et classifierait les hauteurs en s’appuyant sur des rapports de fréquence binaires, ternaires et quinternaires. Cette hypothèse aboutit à une division inégale de l’octave en 53 notes, ayant leurs rapports de fréquences uniquement composés de produits des puissances des nombres premiers 2, 3, et 5.

La théorie fondatrice

Alain Daniélou, ethnomusicologue

Ethnomusicologue., Alain Daniélou, après avoir travaillé le chant avec Charles Panzéra et la composition avec Max d'Ollone, se fixe en Inde. Il se consacre à l'étude de la musique et de la religion hindoues. À l’issue d’une longue coopération avec l’université de Santiniketan au Bengale, Tagore lui propose la responsabilité du département de musique chargé de la diffusion des chansons du poète. Il s’installe en 1935 à Bénarès, où il est nommé directeur du département de musicologie de l'Université hindoue de Bénarès en 1949, puis, de 1954 à 1956, dirige la Bibliothèque et centre de recherche d'Adyar, à Madras. Membre de l’Institut français de Pondichéry de 1957 à 1958, de l’École française d’Extrême-Orient en 1959 et du Conseil international de musique à l’Unesco en 1960, Alain Daniélou, fonde en 1963 l’Institut international d'études comparatives de la musique à Berlin, puis en 1969, celui de Venise, qu'il dirigera tous deux..

Parallèlement, en 1961, il crée la Collection Unesco de musique traditionnelle du monde dont il sera responsable vingt ans durant..

À l’instar de personnalités comme le violoniste Yehudi Menuhin ou le sitariste Ravi Shankar, dont il était proche.., son action sera décisive dans la reconnaissance de la musique classique de l'Inde, non comme du folklore où elle était jusque-là cantonnée, mais comme un grand art savant au même titre que la musique occidentale.

Les ouvrages de référence

En 1926, âgé de 19 ans, Alain Daniélou reçoit une bourse pour un voyage d’étude de la musique arabe en Algérie. C'est alors qu'il prend conscience des limites, et en un certain sens de l’aberration qu’est la division de l'octave en 12 demi-tons égaux, conception qui bien entendu ne permet pas d’interpréter la musique arabe ni la plupart des musiques autres qu’occidentales. Il reprend le flambeau après d’illustres prédécesseurs : Zarlino, Werckmeister, Mercator, Holder, Helmholtz. En ce qu'elle réalise parfaitement le modèle numérique qu'il a élaboré, sa découverte de la musique indienne quelques années plus tard le confortera dans cette voie.

On lui doit un certain nombre d'ouvrages de référence sur le sujet, dont Tableau comparatif des intervalles musicaux, 'Traité de musicologie comparée, Origines et pouvoirs de la musique, mais aussi et surtout Sémantique musicale.

Il y écrit :

À chaque intervalle de la gamme, que l’on pourrait donc qualifier de naturelle (puisque basée sur des rapports de nombres entiers), sont liés des sentiments. En d’autres termes, ces intervalles provoquent chez l’homme des réactions émotionnelles bien précises et apparemment universelles. Toujours d’après Alain Daniélou :

D’autre part, plus les rapports fractionnaires des intervalles sont simples (c’est-à-dire moins ils font intervenir de multiples et de produits des chiffres 2, 3 et 5), plus la « charge émotionnelle » que véhiculent ces intervalles est forte.

Les travaux d'Alain Daniélou influenceront de nombreux compositeurs, comme Lou Harrison, mais aussi musicologues, comme le canadien Mieczyslaw Kolinski..

Le système Semantic

Depuis seulement deux siècles, les musiciens occidentaux font usage d'intervalles musicaux imparfaits : ceux du tempérament égal à 12 notes par octave. S’ils ont été utilisés pour la composition de très nombreuses musiques, ces intervalles ne sont qu’un compromis mathématique qui a permis la réalisation d’une catégorie d’instruments acoustiques, puis électroniques, sans pour autant prendre en compte la finesse de notre système de perception.

En effet, de nombreuses études montrent que celui-ci non seulement est doté d’une bien plus grande capacité d’analyse que celle requise par la simple reconnaissance de douze intervalles tempérés, mais intègre aussi quantités de paramètres psycho-sensoriels, reliant notamment timbres et intonations.

Historiquement, le philosophe mathématicien Leibniz avait émis au la théorie du « calcul inconscient » selon laquelle la musique est définie « comme le plaisir de l’âme qui compte et qui ne sait pas qu’elle compte ».

Le pythagoricien Jean-Philippe Rameau allait dans le même sens quand il liait la perception des intervalles musicaux aux mathématiques et que, selon lui, la mélodie découle de l’harmonie et qu’en celle-ci « se donnent à entendre les rapports numériques inscrits dans l’univers ».

Plus récemment, de nombreux compositeurs comme Harry Partch, Lou Harrison, Terry Riley, La Monte Young, Ben Johnston, Wendy Carlos, David B. Doty, Robert Rich font appel à des échelles microtonales diverses, renouant avec les musiques traditionnelles du monde ou créant de nouveaux tempéraments ou échelles d’intonation juste.

Dans une démarche similaire à celles de Leibniz et Rameau, Alain Daniélou s’est profondément investi dans l’étude des intervalles musicaux après avoir étudié la musique indienne et ses subtilités une bonne partie de sa vie. Il a élaboré une échelle musicale de 53 notes, uniquement construite à partir de rapports des nombres 2, 3 et 5, théorie qui, selon Fritz Winckel, « permet aux rapports musicaux d’apparaître dans une lumière nouvelle ».

La limite harmonique 5

Caractéristique du système Semantic, la limite harmonique 5 est le fait de n’utiliser dans les nombres entiers constituant ses rapports que des produits des nombres premiers jusqu’à 5, donc utilisant les seuls facteurs 2, 3 et 5 conformément aux hypothèses avancées par Alain Daniélou sur nos perceptions des intervalles musicaux.

Pour autant, grâce à de remarquables micro-coïncidences, l’harmonique 7 (14 occurrences de cet intervalle dans l’échelle S-53) et les harmoniques 17 et 19, pour ne citer que celles-ci, présentes naturellement de différentes façons et notamment au sein des shrutis indiens, font, de fait, également partie du système Semantic.

Les 22 shrutis indiens

Ils sont le canevas des intervalles nécessaires à l’expression de tous les modes indiens (ou râgas), qu’ils soient du Nord ou du Sud ; on exprime communément leurs rapports de fréquences sous forme de fractions de limite 5, c'est-à-dire. n’utilisant que les facteurs 2, 3 et 5. Le système d’intonation du Semantic Daniélou-53 réalise une extension des 22 shrutis indiens, qu’il contient en totalité.

Le Pramana shruti

Encore appelé comma syntonique, c'est le plus petit intervalle séparant les shrutis indiens. Son ratio est de 81/80 et on en dénombre 10 dans l’échelle des 22 shrutis. Le comma, qui a été dissout dans les différents tempéraments occidentaux historiques et l’actuel tempérament égal, est particulièrement essentiel en musique indienne comme en toute intonation juste, car il exprime pour chaque degré chromatique les subtiles polarités émotionnelles des harmoniques 3 et 5.

Les disjonctions

Il s'agit de commas plus larges d’environ un tiers de comma, au nombre de douze, que l’on trouve aux frontières entre les différentes notes chromatiques de l’échelle Semantic-53. En limite 5 leur rapport, complexe, est / , ou / ; en limite 7, il se résume plus simplement au comma septimal 64/63.

Les quarts de tons Dans le langage commun, ce sont des notes situées en différents milieux des demi-tons, trouvées essentiellement dans les musiques arabes, grecques et d’Europe de l’Est, turques, persanes, ainsi qu’en Afrique et en Asie. Ils furent également utilisés de manière tempérée par certains compositeurs européens de musiques microtonales du siècle dernier.

Dans les musiques traditionnelles, les quarts de tons sont surtout issus de divisions plus ou moins égales des tierces mineures, des quartes ou des quintes, et très peu, en fait, des demi-tons eux-mêmes. Contrairement à ce qui fut souvent écrit, il n’y a pas de quarts de tons parmi les shrutis indiens ; leur extension à l’échelle Semantic en revanche contient de très nombreux quarts de tons, résultant entre autres du produit d’un comma et d’une disjonction, soit 7 kleismas. Les disjonctions étant au nombre de 12, elle en compte donc 24 de ce type, dont les rapports les plus courants sont 250/243 en limite 5, ou 36/35 en limite 7.

Le schisma Le schisma de limite 5 (de rapport / ) est une micro-coïncidence d’environ un onzième de comma (1,95372 cent) trouvée par exemple entre différentes versions du premier shruti (le limma, ou demi-ton chromatique) de certains ragas du soir et du matin : il est clair par exemple que dans le raga Todi (du matin) les chemins pour arriver à cette seconde mineure désignent 256/243, alors que dans le contexte harmonique du raga Marva (du soleil couchant) ils désignent 135/128. Alors que dans Todi il s’agit d’une harmonie extrêmement mineure, dans Marva elle résulte d’une harmonie extrêmement majeure, cependant leur différence de hauteur est, en pratique musicale courante, négligeable.

Deux notes différent d’un schisma sont considérés comme un seul et même shruti par les Indiens, et sont émises pareillement par une même touche dans toutes les versions du Semantic.

De ce fait, en limite 5, beaucoup de notes du Semantic voient leur ratio indéterminé entre deux expressions différentes. Aussi dans la composition présente des intervalles, une analyse approfondie du système Semantic a permis de préciser ses options de moindre déviation de telle sorte que pour chacune de ses notes soit retenu le plus cohérent des ratios avec l’ensemble du système.

Les kleismas du système Semantic

Bien que jamais trouvé entre deux notes successives de l’échelle S-53, le est cependant une coïncidence omniprésente dans le système Semantic, d’environ un tiers de comma. C’est la différence naturelle entre la dernière note d’une série de 6 tierces mineures 6/5 et la harmonique de la note de départ (soit une quinte au-dessus de l’octave). Son rapport en limite harmonique 5 est donc de /.

Il existe cependant plusieurs rapports plus simples pour différents kleismas proches d’un tiers de comma, qui s’avèrent être plus pertinents pour diviser le comma syntonique 81/80 en trois intervalles, comme le 225/224, ou le kleisma de limite harmonique 17, 256/255. Une division harmonique relativement simple du comma syntonique pourra être par exemple : : : , qui cumule trois différents kleismas : / ; 256/255 ; 225/224.

Dans l’échelle Semantic à 53 notes, le kleisma est en pratique la différence entre une disjonction et un comma et on retrouvera invariablement une différence d’un kleisma entre deux intervalles composés d’un même nombre total de commas + disjonctions, mais différent, selon leur position dans l’échelle, par leur nombre de disjonctions.