Les Portraits d'Alexandre Kerenski sont deux tableaux peints par le peintre russe Ilia Répine en 1917-1918.

Alexandre Kerenski (1881-1970), homme politique russe, membre du Parti socialiste révolutionnaire, est au moment où il est représenté sur ce portrait pour à la tête du gouvernement provisoire arrivé au pouvoir après la révolution de Février. Il dispose alors d'une très grande popularité.

Répine l'apprécie et lui porte un vif intérêt. Il fait avec son élève Isaak Brodsky plusieurs études et croquis sur le vif au Palais d'hiver. Ils ne terminent les portraits que séparément, dans leur atelier, après la révolution d'Octobre qui fait perdre à Kerenski le pouvoir.

Répine peint ses deux portraits à l'huile sur linoléum, dans une manière libre, à la fois impressionniste et expressionniste. Ils se distinguent par des détails de la composition, mais se rassemblent dans une mise à nu adroite de traits psychologiques de Kerenski, dont il semble qu'elle ait été exacte.

Le premier portrait est conservé au Musée central d'État d'histoire contemporaine de Russie, auparavant Musée de la révolution, pour lequel il fut donné par Répine à Brodsky lui-même. Le second se trouve dans une collection privée en Russie, où il a abouti après la vente aux enchères des archives A. F. Kerenski du de l'Université du Texas à Austin,

Contexte Alexandre Kerenski

vignette|upright=0.7|Alexandre Kerenski, début 1917.

Symbole de la nouvelle Russie née avec la révolution de Février, Alexandre Fiodorovitch Kerenski est en 1917, ancien avocat, ayant commencé sa carrière juridique avec la révolution russe de 1905 et député de la . Il occupe successivement au sein du gouvernement provisoire les fonctions de ministre de la justice, de ministre de la guerre, de ministre président, et enfin de commandant suprême des armées.

Kerenski est alors extrêmement populaire, et au sommet de sa carrière politique. Il concentre sur lui les espoirs de changement. Les quelques mois où il est au pouvoir sont cependant semés de crises et de difficultés majeures.

En juillet, la démission des ministres cadets (ou KD) provoque une nouvelle crise ministérielleEn mois de juin, le congrès panrusse des soviets de l'unité des forces en présence. Sur , les socialistes révolutionnaires sont 285, les Menchéviques 248, les Bolchéviques 105.. Au même moment, les Bolchéviques organisent un soulèvement, les journées de Juillet, qui se solde par un échec. Kerenski dirige alors un cabinet de transition, puis forme un gouvernement à majorité socialiste. À l'âge de , il est le plus jeune chef de gouvernement de la Russie au .

Il fait face ensuite à la personnalité autoritaire du général Kornilov, qui envoie des troupes dans la capitale et demande le retrait des ministres « incapables ». Il destitue Kornilov tout en s'appuyant sur les soviets pour bloquer l'avancée de ses partisans. Kerenski prend lui-même le commandement de l'armée et instaure une République russe le .

À la fin du mois de septembre, il forme un troisième gouvernement de coalition. Il n'arrive cependant pas à répondre à l'aspiration de la population à la paix, et cherche au contraire à respecter les engagements de la Russie vis-à-vis de la Triple-Entente, c'est-à-dire de continuer la guerre jusqu'à une victoire de plus en plus hypothétique. Cette option, ainsi que des erreurs tactiques, conduit à ce qu'il soit écarté du pouvoir par la révolution d'Octobre. Le jugement porté sur son action, sous l'influence de l'historiographie soviétique, est sévère : Léon Trotski voit ainsi en lui un , simplement .

Il est un excellent orateur, transportant littéralement son auditoire, et se mettant lui-même hors de lui, jusqu'à présenter des troubles nerveux, dans lesquels certains voient l'effet de drogues. Acteur manqué, il aime et sait plaire, et son aspiration à la popularité, après avoir souvent excité en vain son ambition politique, a pris la forme d'une passion douloureuse.

vignette|upright=1.3|Alexandre Kerenski haranguant les troupes en juin 1917.

Vladimir Nemirovitch-Dantchenko écrira plus tard:

Bien que Kerenski aimât être au centre de l'attention, il n'y a que peu de portraits qui restent de lui. En dehors des photographies, et des tableaux peints pendant son exil, les seuls actuellement connus sont les trois commencés par Ilia Répine et son élève Isaak Brodsky, dans l'été 1917, quant Kerenski était président du gouvernement et commandant suprème des armées.

Répine dans la révolution de février

Depuis 1903, Répine, célèbre peintre de genre et portraitiste, vit avec l'écrivaine Natalia Nordman dans sa propriété des Pénates, dans le village de Kyokkala, sur les rives du Golfe de Finlande, dans le Grand-Duché de Finlande, alors rattaché à l'Empire Russe. Il accueille avec ferveur la révolution de Février, qui met fin au despotisme absolu et proclame la république, ce dont il se réjouit.

Le , Répine se rend pour la première fois depuis la révolution à une réunion des peintres de la capitale, dans la salle du conseil de l'Académie des beaux-arts. Présidant la réunion avec Vladimir Makovski, il prononce quelques discours enflammés, à l'aide desquels il parvient à obtenir de ses confrères que la qui était placée auprès du commissaire du ministère de la cour continue à exister, et la création d'une nouvelle organisation, l' (), caressant l'espoir de réorganiser l'académie des beaux-arts, sur le modèle d'une commune de production et de savoir.

vignette|upright=1.3|Réunion au ministère de la Guerre en août 1917 ; Savinkov est au centre, Kerenski à sa gauche.

Dans cette effervescence, Répine est aussi peintre : en , Répine raconte dans une lettre à Catherine Brechkovski, qu'il vient de vivre : .

Le peintre est invité pour le déjeuner et il se met à son album de croquis, dans lequel il couche de rapides études des présents : ; .

Répine et Kerenski vignette|Portrait d'Ilia Répine par Isaak Brodsky (1912). vignette|Kerenski dans son bureau au Palais d'hiver.

L'appréciation de Répine sur Kerenski est complexe, et évolue dans le temps. Politiquement, il s'en déclare proche, et fait partie de ceux qui espèrent qu'il sera celui qui sauvera la révolution russe.

Dans sa relation de peintre à modèle, comme Répine écrit dans ses mémoires que cela a été souvent le cas, il tombe sous l'emprise du nouveau gouvernant de la Russie. Il est, selon l'historien d'art , tout simplement possédé par Kerenski, conquis par ses qualités humaines et poétiques, et il écrit dans une lettre au sculpteur Mikhaïl Olenine : .

Lorsque Répine montre le portrait à Korneï Tchoukovski, venu le voir aux Pénates, celui-ci note dans son journal, le , . Le peintre lui répond :

Mais dans les séances de pose, Répine remarque que Kerenski est d'une dignité presque impériale, et se présente comme un homme de rien. Il y voit un usurpateur, comme .

Par la suite, de façon peut-être convenue ou rapportée, Répine déclarera qu'il n'aimait pas Kerenski, et qui avait tout de suite vu en lui .

Esquisses et peinture des portraits Après le soulèvement bolchévique de juillet 1917, Kerenski emménage au Palais d'hiver, s'installe dans les appartements de l'empereur Nicolas II, se déplace dans l'équipage du Tsar et travaille sur l'immense bureau des empereurs de Russie.

Répine dessine alors à l'aquarelle et aux crayons de couleur dans l'Amirauté ou la bibliothèque de Nicolas II du Palais d'hiver, où ont lieu les réunions du gouvernement. Il rassemble plus particulièrement en juillet et en le matériel pour les portraits de Kerenski qui seront le fruit des visites dans les locaux du gouvernement provisoire.

Par la suite, il racontera simplement et de façon bourrue aux peintres soviétiques venus aux Pénates, que ce portrait .

vignette|upright=1.6|Répine et Brodsky tirant le portrait de Kerenski.|centré

Brodsky donne plus de détails dans ses mémoires :

Le fait de poser dans le bureau de Nicolas II dans le Palais d'hiver a évidemment pour Kerenski une signification latente : assis dans le fauteuil de l'empereur renversé, le nouveau dirigeant de la Russie conforte et élève son statut politique.

Répine et Brodsky terminent séparement leurs portraits dans leurs ateliers en 1918, quand Kerenski a été écarté du pouvoir par la révolution d'Octobre. Aux Pénates, Répine travaille sur le premier portrait, et se met au second en même temps qu'à celui de l'ambassadeur du Royaume-Uni . Il s'applique à sa tâche avec tant d'opiniâtreté qu'il ne prend pas conscience des événements révolutionnaires, et il peint le portrait d'une nouvelle manière.

Description des portraits d'Ilia Répine vignette|upright|Le déserteur (1917) Musée d'art de Vitebsk.

Caractéristiques communes Le premier portrait de Kerenski () et le second () sont peints à l'huile sur linoléum. Répine, coutumier des expérimentations techniques ou artistiques en peinture, a peint dans cette même année 1917 sur ce support un portrait d'un des personnages-type de la révolution, Le déserteur ().

Répine a vraisemblablement peint en même temps les deux portraits. Ils se distinguent par une manière libre et spontanée, à la limite, selon les critiques, de l'impressionnisme et même de l'expressionnisme, forme pour laquelle le peintre est en retard de dix ans sur beaucoup de ses contemporains, selon les mots de . Mais les jeux du pinceau et de la lumière ne montrent pas de changement dans la technique picturale et la maîtrise des couleurs, toutes deux accomplies.

Le personnage de Kerenski est, d'après la description d'Andreï Iechipine, , duquel il s'extrait comme une tache de lumière à part, s'opposant aux autres surfaces d'ombre.

La construction des toiles souligne la pose inconfortable du modèle, et, selon les historiens d'art, rend ainsi un trait de caractère de Kerenski, une sorte de franchise et de véracité sur lui-même, saisie tout de suite et avec exactitude par Répine, fort de ses nombreuses années d'expérience de portraitiste.

Sa tonalité est privée, voire intime, ce qui ne permet pas de les considérer comme des portraits officiels ou de parade. Répine peint Kerenski comme un homme presque flasque, bilieux, gris, ravagé, neurasthénique. Il compose un ensemble qui amène le spectateur à saisir et comprendre cet état psychologique.

Premier portrait Dans le premier portrait, Kerenski est représenté au dessus des genoux, assis de profil dans un fauteuil d'ébéniste, sur lequel il semble sur le point de se redresser. Il incline légèrement la tête, avec un demi-sourire narquois, et regarde vers le spectateur avec un regard pénétrant. Son visage exprime à la fois l'apaisement et la fatigue, il semble n'avoir pas dormi, et être cependant détendu .

Le portrait est peint sans soin, et semble même inachevé. Cela est vraisemblablement lié au fait que Répine, dans ses dernières années, ne pouvait peindre que de la main gauche. La tête est grande par rapport au torse, le corps est fin, presque enfantin ; les poignets ne sont pas en proportion et dépassent des manchettes roulées à la hâte de la tunique de coupe militaire et de couleur kaki. L'imprécision des détails ne prive pas l'œuvre de sa force expressive, presque excessive, et l'image de Kerenski devient une première relique d'un nouveau .

Second portrait