vignette|400px|Rassemblement sur la place de Mai le 11 août 2017 pour réclamer la « réapparition en vie » de Santiago Maldonado.
On désigne par disparition de Santiago Maldonado l’affaire concernant la disparition depuis le du jeune militant argentin Santiago Andrés Maldonado et faisant l’objet d’une instruction judiciaire par la justice fédérale argentine. Le jeune homme aurait été victime d’une présumée disparition forcée exécutée dans le cadre de la répression contre une campagne de protestation que menait la communauté mapuche « Pu Lof en Résistance » de Cushamen, dans le nord-ouest de la province du Chubut, campagne qui comportait notamment des blocages de routeLe mot lof, appartenant à la langue mapudungun, désigne le mode d’organisation communautaire familial de base dans la culture mapuche. L’expression pu sert à indiquer la pluralité. Pu lof peut par conséquent signifier ‘les communautés’ ainsi que ‘la totalité des familles’.À ce sujet, voir : . .. Ladite répression était conduite par la gendarmerie nationale, force de sécurité sous la tutelle du ministère de la Sécurité du gouvernement fédéral argentin.
Le président de la Nation Mauricio Macri, le chef du cabinet ministériel Marcos Peña, la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich et d’autres hauts fonctionnaires du gouvernement fédéral ont été mis en cause par la Ligue argentine des droits de l’homme, qui dénonce un « cas pénal typique de disparition forcée de personnes, concurremment avec entrave à l’action de la justice, violation des devoirs incombant à fonctionnaire public et abus d’autorité », selon l’énoncé textuel de l’objet de la dénonciation..
Le , la procureur chargée de l’affaire informa que depuis plusieurs jours l’un des gendarmes qui était intervenu dans l’opération de répression venait d’être mis en examen.
La disparition de Santiago Maldonado donna lieu à une résolution du Comité contre les disparitions forcées des Nations unies demandant que l’État argentin adopte « une stratégie intégrale et exhaustive en vue de la recherche et de la localisation » de la victime, et porta la CIDH (Commission interaméricaine des droits de l’homme) à adopter une résolution de précaution sollicitant notamment l’Argentine de « prendre toutes mesures nécessaires à protéger son droit à la vie et à l’intégrité personnelle ».
Le , le cadavre de la victime fut découvert près de l’endroit où, d’après la dénonciation, sa disparition se serait produite. Santiago Maldonado, né le dans la localité de 25 de Mayo (province de Buenos Aires), était à ce moment porté disparu depuis 77 jours.
Contexte vignette|300px|Carte de la zone où vivent des communautés mapuches en Argentine. Source : journal La Nación ; carte établie sur la base de données du ministère argentin de la Justice et des Droits de l’homme, 2017.
Depuis la conquête européenne du continent américain, les peuples autochtones (indígenos en espagnol) n’ont jamais cessé de considérer comme illégitime l’occupation de leurs terres ancestrales. Au et pendant une partie du , l’État argentin ne reconnaissait aux peuples indigènes aucune personnalité juridique, ni aucun droit sur les terres de leurs ancêtres. Du reste, les peuples autochtones n’étaient pas recensés comme tels, abstraction faite du Recensement indigène ordonné en 1965 par le président Arturo Illia.
Entre 1989 et 1992 se feront jour et prendront vigueur dans toute l’Amérique latine différents mouvements de revendication indigène, qui s’attacheront notamment à dénoncer le cinquième centenaire de l’invasion de l’Amérique et à mettre en contrepoint de cette célébration les « cinq cents ans de résistance indigène ».
En 1994, l’État argentin changea considérablement son attitude et reconnut pour la première fois, à l’occasion de la réforme de la constitution nationale de 1994, les droits autochtones (article 75, alinéa 17), dont en particulier le droit de « possession et propriété communautaires des terres qu’ils occupent traditionnellement », terres qui furent en outre déclarées inaliénables :
Le cadre normatif des droits autochtones sera ensuite complété par : la ratification, au moyen de la loi 24.071 (de 2000), de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du Travail (OIT) ; la prise en compte des autochtones dans le Recensement national à partir de 2004 ; la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones de 2007 ; et par le nouveau Code civil et commercial argentin de 2015, qui vise aussi à réglementer la propriété autochtone de la terre. À partir de là, les communautés autochtones vivant en Argentine commenceront à s’organiser pour rendre effectifs leurs droits constitutionnels.
En l’espèce, le conflit portant sur les terres ancestrales autochtones se trouve en étroite connexité avec des intérêts économiques liés à la grande activité minière (plus particulièrement dans la zone s’étendant au pied de la cordillère des Andes) et à l’exploitation des gisements pétroliers. En 2006 fut adoptée la loi dite d’urgence territoriale autochtone (Ley de Emergencia Territorial Indígena) , qui suspendait les évacuations de terres autochtones, cela afin de permettre la réalisation du relevé cadastral des terres ancestrales, étape préalable à la formalisation des titres de propriété communautaire.
Le conflit s’exacerba en 2017 par la perspective de voir la suspension des évacuations arriver à son terme au , en dépit de ce que seul 30 % du relevé catastral n’eût été accompli (459 des 1532 communautés autochtones identifiées). Parmi les provinces n’ayant pas achevé le relevé figuraient les provinces de Neuquén, de Río Negro et de Santa Cruz.
Les organisations autochtones, les associations de défense des droits de l’homme et les partis politiques réclamèrent la prorogation de la loi, afin d’éviter que le conflit territorial ne dérive vers une situation impossible à maîtriser. Sous la pression d’une mise en demeure d’achever le relevé des territoires autochtones, le Congrès national argentin accepta en de débattre d’une nouvelle prorogation de la loi 26.094, cette fois jusqu’à .
Le peuple mapuche
vignette|400px|La Conquête du désert, tableau de Juan Manuel Blanes.
Historiquement, le peuple mapuche eut à faire face aux tentatives de conquête des terres qu’il habitait, entreprises d’abord par l’Empire espagnol, ensuite par l’Argentine et le Chili, après que ceux-ci eurent acquis leur indépendance au début du . Ainsi ces deux États mèneront-ils chacun leur guerre respective au cours du contre le peuple mapuche, faisant main basse sur les territoires jusque-là occupés par lui. Ces guerres sont connues sous le nom de Conquête du désert en Argentine, et de Pacification de l'Araucanie au Chili.
Les communautés mapuches contemporaines revendiquent la propriété ancestrale des différents territoires qui historiquement appartenaient à leurs ancêtres, tant en Argentine que dans le Chili voisin. En Argentine, ils obtinrent leurs plus grands succès dans la province de Neuquén, où un grand nombre de territoires leur ont été attribués (« réserves »), pour la plupart sis dans la région de la Route des Sept Lacs. Dans les provinces limitrophes de Río Negro et de Chubut, en revanche, la reconnaissance de leurs droits sur les terres a été moindre, ce qui a provoqué une série de conflits de basse intensité, portant sur l’exigence que leurs droits territoriaux constitutionnels soient reconnus par les autorités nationales et provinciales, en particulier sur des étendues occupées par des parcs nationaux et par de grandes propriétés terriennes.
Benetton et la communauté « Pu Lof en Résistance » de Cushamen
vignette|300px|En jaune, la zone où se trouve la communauté « Pu Lof en Résistance » de Cushamen, sur le domaine agricole Leleke, propriété (disputée) du Groupe Benetton.
Dans la province de Chubut, une grande partie des revendications mapuches sont dirigées contre les propriétés rurales du groupe BenettonSusana Bandieri, Del discurso poblador a la praxis latifundista: la distribución de la tierra pública en la Patagonia, article paru dans la revue Mundo Agrario, volume 6, numéro 11, édité par le Centro de Estudios Histórico Rurales de la faculté des Sciences humaines et des Sciences de l’éducation de l’université nationale de La Plata, 2005. ISSN 1515-5994.. Benetton est propriétaire d’un peu plus de dans toute l’Argentine, dont un tiers situé dans la province de ChubutChubut rechaza ofrecimiento de hectáreas del Grupo Benetton por improductivas, article du 3 juillet 2006 sur le site Barilochense (San Carlos de Bariloche)., et opère dans la région sous le nom de Compañía de Tierras Sud Argentino SA (sigle CTSA), en ayant pour centre le domaine agricole Leleque (de hectares), sis dans le département de Cushamen, dans le nord-ouest de la provinceBenetton, uno de los "dueños" de la Patagonia argentina, article du 9 juin 2011 sur le site de la BBC Mundo (Londres).. C’est là que se sont déroulés les faits ayant conduit à la disparition de Santiago Maldonado.
Le groupe Benetton s’est implanté dans la région au début de la décennie 1990. En 2006, l’entreprise reconnut partiellement les droits constitutionnels du peuple mapuche sur ses terres et offrit de remettre à la province de Chubut hectares de la zone d’Esquel, moyennant que cette étendue de terre fût ensuite restituée aux différentes communautés au titre de territoires ancestraux. Le gouvernement provincial ordonna de procéder à des études techniques sur cette proposition, lesquelles études conclurent qu’il s’agissait en l’espèce de terres improductives, impropres à satisfaire la revendication mapuche.
Le , une communauté mapuche appartenant au Movimiento Mapuche Autónomo del Puel Mapu (MAP) établit un lof (=communauté) nommé « Pu Lof en Resistencia » dans le domaine Leleque, sur le terrain situé au lieu-dit Vuelta del Río, le long de la Route nationale 40 et sur le cours supérieur du río Chubut, entre les localités de Cholila et d’Esquel [.
En 2016, le dirigeant autochtone Facundo Jones Huala rejoignit la communauté mapuche installée dans le Cushamen. Auparavant, en 2013, Huala avait attiré sur lui l’attention de la presse nationale lorsqu’il fut détenu au Chili pour violation de la loi sur la restriction des armes et pour entrée illégale sur le territoire chilien. Le , Huala fut arrêté au lof de Cushamen, à la suite d’une part de la demande d’extradition du Chili, où il devait être jugé pour les faits de 2013, et d’autre part d’un mandat d’arrêt émis par la justice argentine, pour sa participation présumée à l’incendie volontaire d’un refuge près de la ville de Bariloche, mais il fut remis en liberté trois mois plus tard.
vignette|300px|La communauté « Pu Lof en Resistencia » occupant des terres acquises par le groupe Benetton, mais revendiquées par elle au titre de terres ancestrales.
Fin , des effectifs du Groupe spécial d’opérations policières (Grupo Especial de Operaciones Policiales, GEOP), la Garde d’infanterie de la Police provinciale, et l’Unité d’Abigeato (anti-vol de bétail) firent violemment irruption sur les terrains occupés par la communauté « Pu Lof en Resistencia », en alléguant être à la recherche de bétail dérobé appartenant à Benetton. Lors de cette opération de police, qui fit plusieurs blessés parmi les membres de la communauté et s’accompagna de sept mises en détention, les policiers mirent la main sur 242 cartouches de la variété dite « anti-émeute ».
En , des membres du lof bloquèrent le passage du train touristique La Trochita, et par la suite se multiplieront les coupures de route, en particulier de la vieille route nationale 40 (RN1S40). Le gouvernement fédéral riposta en dépêchant sur place une succession de détachements de la Gendarmerie nationale, qui vinrent se poster à plusieurs reprises aux alentours du campement mapuche.