Elizabeth Jane Cochrane, dite Nellie Bly, née le à Cochran's Mills dans le comté d'Armstrong en Pennsylvanie et morte le à New York, est une journaliste américaine.

Pionnière du reportage clandestin, une forme de journalisme d'investigation, et de l'émancipation féminine, elle a réalisé, seule, un tour du monde en entre la fin de et le début de l'année 1890. Elle est considérée comme l'inventrice de ce qu'on a appelé dans les le journalisme gonzo : un journalisme subjectif, écrit à la première personne, grâce à une infiltration dans un milieu donné.

Biographie Enfance et débuts Michael Cochrane, juge qui s'était élevé socialement après des débuts comme ouvrier agricole, épouse la mère de Nellie Bly, Mary Jane, en secondes noces, après avoir eu dix enfants d'un premier mariage. Elizabeth est son treizième enfant. Ce père meurt quand elle a six ans. Sa mère se remariera puis divorcera, ayant en tout cinq enfants.

Michael Cochrane ne laisse pas de testament et Elizabeth n’a pas accès à sa fortune. Destinée à devenir demoiselle de compagnie ou gouvernante, elle s'y refuse. Douée et imaginative, elle écrit des poèmes et des récits dès l'âge de seize ans. Elle entre à l’université d'État de l'Indiana pour devenir enseignante, mais, faute d’argent pour achever ses études, doit les abandonner. En 1880, elle part pour Pittsburgh chercher du travail.

En réaction à un article sexiste du journal (« Ce à quoi sont bonnes les jeunes filles »), elle écrit au rédacteur en chef George Madden une lettre virulente signée « L’orpheline solitaire ». La lettre, incisive et particulièrement bien tournée, lui vaut une réponse de George Madden : il lui offre un poste si elle écrit un article qui montrerait son talent. Quelques jours plus tard, elle lui apporte un article consacré à la famille, au divorce et aux enfantsJean-Pierre Albessard, Nellie Bly, première femme journaliste, Bulletin de la Société Jules-Verne , avril 2013, .. Elle est engagée et c'est George Madden qui lui trouve son nom de plume, Nellie Bly, d'après une chanson célèbre de Stephen Foster (Nelly Bly), afin de protéger sa famille des critiques.

Pionnière du journalisme d'investigation vignette|gauche|Nellie Bly infiltrée dans une usine. Le premier reportage confié à Nellie Bly, en 1880, concerne une fabrique de conserves. Elle raconte alors la vie des ouvrières et leurs conditions de travail très difficiles, dans le froid, la saleté et le danger. Ce reportage, accompagné de photographies, fait exploser les ventes du Pittsburgh DispatchAlbessard, op.cit, .. La journaliste obtient carte blanche pour le choix de ses sujets, et se concentre sur les conditions de vie du monde ouvrier.

Les industriels de la région s'insurgent d'être mis en cause régulièrement, et mettent sous pression le journal. George Madden demande à la jeune femme de ne plus s'occuper que des rubriques théâtrales et artistiques. Mais elle finit par le convaincre de revenir à son thème de prédilection : le quotidien du prolétariat. Elle se fait alors embaucher, sous un faux nom, dans une tréfilerie pour écrire un article « de l'intérieur ». C'est le premier reportage du genre, prémices du journalisme d'immersion et d'investigation. Elle peut ainsi observer de près les conditions de travail déplorables auxquelles étaient confrontées les femmes et les enfants. Ses articles sont salués par les ouvriersSusan Wildemuth. “Nellie Bly and the Power of the Press.” Cobblestone, vol. 20, no. 1, Jan. 1999, p. 16. EBSCOhost, research.ebsco.com/linkprocessor/plink?id=1764c592-e2d7-3661-9c16-702e1f3b59e8.. Mais Nellie Bly doit, une nouvelle fois sous la pression des industriels, être affectée aux pour couvrir la mode, la société et le jardinage, le rôle habituel des journalistes femmes, ce qui la laisse insatisfaite. À seulement 21 ans, elle se dit déterminée à "Nellie on the Fly". The Attic. January 26, 2019. Archivé depuis la version originale le 23 avril 2019. Consulté le 1er février 2019..

En 1886, elle part en voyage avec sa mère au Mexique. Elle visite El Paso, Mexico, Guadalupe et Veracruz, fournissant au journal des articles sur les mœurs et coutumes, la vie culturelle et artistique, la politique du pays. Elle note aussi précisément que possible ses observations car elle découvre surtout que les Américains ont une image fausse des Mexicains. En plus de la vie quotidienne et de la culture, elle fait une description sévère des mœurs publiqueshttps://www.ledevoir.com/culture/livres/488093/nellie-bly-femme-cameleon Nellie Bly, femme-caméléon.. Elle se fait expulser du Mexique. Elle tire de son séjour son premier livre, Six Months in Mexico (1888), dédié à George Madden.

vignette|Nellie Bly infiltrée dans un hôpital psychiatrique.|gauche Elle quitte le Dispatch pour se rendre à New York en , où elle pose sa candidature au New York Tribune, au New York Times et surtout au journal à sensation New York World de Joseph Pulitzer. Ce dernier la recrute après qu'elle eut fait un scandale dans les locaux, s'estimant discriminée à l'embauche en tant que femmeElle assiégea les bureaux pendant plusieurs heures.. Pulitzer lui promet un contrat si elle parvient à s'infiltrer dans un asile. Elle accepte. Déterminée à décrire la vie au sein d'un asile pour femmes, le à Roosevelt Island, elle pour malade, s'inventant des problèmes psychiatriques. Après une nuit d'entraînement, l’illusion est parfaite : tous les médecins la déclarent folle et se prononcent pour son internement. Elle reste dix jours dans l'hôpital. Malgré son retour évident à la lucidité, il faudra l'intervention d'un avocat du journal pour la faire sortir.

Le reportage qu'elle écrit après ce séjour fait la une de toute la presse et provoque le scandale en dévoilant les conditions de vie épouvantables (nourriture avariée, eau souillée, bâtiments infestés) et les horreurs des méthodes utilisées pour mater les patientes. Il amène un changement radical des pratiques. Elle publie son aventure sous le pseudonyme de L. Munro : Dix jours dans un asile (en anglais : ) (1887). Ce mode de journalisme, le reportage clandestin, devient sa spécialité.. À seulement vingt-trois ans, Nellie Bly a déjà secoué les consciences aux États-Unis et a mis en lumière les expériences des femmes marginalisées au-delà des limites de l'asile, alors qu'elle inaugurait l'ère du journalisme de « ».

En 1887, John Albert Cockerill, administrateur du New York World, lui demande un article sur Edward R. Phelps, surnommé le . Elle se déguise et entre dans l'entourage du lobbyiste, pour exposer ses procédés retors. Phelps et plusieurs hommes politiques sont traduits en justice après le reportage, mais aucun n'est condamné.

En 1889, elle publie un roman à suspense, imprégné de fantastique, The Mystery of Central Park..

En , lui demande d'entreprendre un tour du monde sur les traces de Phileas Fogg, idée qu'elle avait émise à l'automne précédentAlbessard, ..

Le tour du monde en

vignette|gauche|Nellie Bly lors de son périple en 1890. vignette|upright=1|Jeu de l'oie retraçant le tour du monde de Nellie Bly, publié par le New York World en 1890. En 1888, il était venu à l'idée de Nellie Bly de faire le tour du globe pour battre Phileas Fogg, le héros du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne, publié en 1872. Mais le financier du New York World, George W. Turner, avait refusé de la soutenir, estimant qu'une femme est incapable d'un tel périple. Ce n'est donc qu'un an plus tard qu'elle entame son voyagegrâce au soutien de Jules Chamblers. de à Hoboken (New Jersey, nord-est des États-Unis) le à 40 pour le terminer le . Ce voyage dure exactement , , et , le record de l'époque, battu quelques mois plus tard par l'excentrique George Francis Train.

Elle embarque ainsi à bord de l’ de la Hamburg American Steamship Line au port de Hoboken. Elle arrive à Southampton (Angleterre) le et y est accueillie par un correspondant au Royaume-Uni du New York World, Tracey Graves. Elle apprend de lui qu'une rencontre organisée par Robert Harborough Sherard, journaliste du New York World à Paris, est prévue avec Jules Verne à Amiens. Elle arrive en gare d'Amiens le à et est accueillie avec enthousiasme par le célèbre écrivain, accompagné de sa femme Honorine, et de Sherard comme interprète. Jules Verne la trouve jeune, jolie, mince et d'une physionomie enfantineDaniel Compère, Jean-Michel Margot, Entretiens avec Jules Verne. 1873-1905, Slatkine, 1998, et J. V , Amiens, 1993, .. Elle est reçue dans le bureau de Jules Verne puis rejoint rapidement son train de retour. Elle atteint Calais de justesse et prend le train pour Brindisi (Italie).

Après Suez (Égypte), elle traverse la mer Rouge et débarque à Colombo (Sri Lanka) le . Le , elle est à Singapour, où elle achète un petit singe. Les articles qu'elle envoie sur les lieux traversés obtiennent un succès prodigieux. Elle y étudie les mœurs et coutumes mais aussi l'extrême pauvreté rencontrée. Des paris, identiques à ceux imaginés par le romancier pour le voyage de Phileas Fogg, sont ouverts aux États-Unis.

À Hong Kong (Chine), Nellie Bly apprend qu'une autre journaliste, Elizabeth Bisland, a été envoyée par le Cosmopolitan Magazine pour la battreBisland boucle son tour du monde en .. Le , elle arrive à Yokohama (Japon), où elle peut voir son entretien avec Jules Verne publié en japonaisPublié les 28-29 décembre 1890 dans le Yubin-hochi-shinbun. et, le , embarque sur le rapide vapeur Oceanic de la White Star Line pour rejoindre San Francisco le . thumb|Tour du monde de Nellie Bly (1889-1890).

Pulitzer affrète ensuite des trains spéciaux de l'Atchison, Topeka and Santa Fe Railway pour son retour à travers les États-Unis. Elle arrive en gare de Jersey City le à , au terme d'un périple de , , et . Ses premiers mots sont : ()Albessard, .. Le jour même, Jules Verne reçoit une dépêche pour l'informer de la réussite du voyage. Il répond dans l’Écho de la SommeÉdition du 17/18 février 1890, . :

Amiens, Jamais douté du succès de Nellie Bly, son intrépidité le laissait prévoir. Hourra ! Pour elle et pour le directeur du World ! Hourra ! Hourra !

Le , dès son arrivée, le New York World publie un jeu de l'oie en son honneur. Nellie Bly raconte son tour du monde dans le livre rapidement publié, et devenu un classique de la littérature journalistique, Le Tour du monde en 72 joursÉdité par The Pictorial Weeklies Company, à New York, en 1890..

Romancière Après le succès retentissant de son tour du monde, Bly quitte le journalisme et accepte un emploi lucratif d'autrice de romans-feuilletons pour l'hebdomadaire New York Family Story Paper, publié par . Les premiers chapitres d'Eva The Adventuress, inspiré du procès d'Eva Hamilton, une femme qui avait poignardé la maîtresse de son mari, parurent avant son retour à New York. Entre 1889 et 1895, elle écrivit onze romans. Les exemplaires de ce magazine étant mal archivés, ces romans furent considérés comme perdus jusqu'en 2021, date à laquelle l'auteur annonça la découverte de onze romans inédits dans l'hebdomadaire britannique The London Story Paper, également lancé par MunroKerry Reid (2 février 2021). "Almost 100 Years After Her Death, Nellie Bly Is Back". Chicago Reader. Archivé depuis la version originale le 9 août 2021. Consulté le 10 avril 2021..

Dernières années vignette|upright=1|Réception d'arrivée à Jersey City.

Le , Nellie Bly épouse le millionnaire Robert Seaman, rencontré lors d'une réception à Chicago, et s'éloigne du journalisme. Après la mort de son mari en 1904, elle prend la direction de sa fabrique de bidons métalliques pour le lait. Elle finance le dépôt de brevet du bidon métallique de utilisé pour transporter le pétrole, inventé par Henry Wehrhahn (brevets US808327 et 808413).. Elle est aussi l'inventrice d'autres objets fabriqués par l'entreprise : un pot de lait (brevet US697553.) et une poubelle empilable (brevet 703711.).