La Ruta del Bakalao. ou Ruta Destroy., également connue sous d'autres noms comme La Ruta, La Marcha, El Bakalao, est une scène culturelle et en particulier musicale apparue à la fin des années 1970 autour de la ville de Valence, plus tard étendue d'autres zones de la Communauté valencienne, en Espagne, et qui s'est prolongée jusqu'au milieu des années 1990. En se massifiant, La Ruta devient un phénomène unique de clubbing, pionnier du mouvement des rave parties. Le Bakalao est l'antécédent direct de la makina, musique électronique rapide et hypnotique très populaire en Espagne au milieu des années 1990.

Pendant la nuit, des milliers de jeunes se réunissent dans les boîtes de nuit proches de Valence comme Barraca, Spook Factory, Chocolate, Espiral, NOD, Puzzle et l'ACTV. Le mouvement est organisé chaque semaine, de manière ininterrompue entre jeudi après-midi et lundi matin, pendant les années 1980 et la première moitié des années 1990. Il entre en déclin après avoir été stigmatisé dans les médias, réprimé par les forces de l'ordre et à cause des ravages causés par la consommation d'ecstasy sur le public.

Contexte Dans les années 1970, un phénomène nouveau survient à New York, qui aura des conséquences sociales de première importance : la musique disco fait irruption en se positionnant ouvertement contre le sexisme, le racisme et l'homophobie lorsque son public, essentiellement composé de femmes, de noirs et de gays prend le devant de la scène sur les pistes de danse, donnant une visibilité à des acteurs secondaires, vivant jusqu'alors dans l'ombre. Sous l'égide de clubs pionniers tels que The Loft, , Paradise Garage ou l'élitiste Studio 54, le disco, véritable son libre international, se répand dans le monde entier jusqu'à devenir le patron de socialisation le plus récurrent dans le domaine des relations personnelles ; la discothèque s'établit alors comme lieu de rencontre, comme emblème de communication populaire et interclassiste. Valence hérite également de ce mouvement.

La mort du dictateur Francisco Franco le , qui a dirigé le pays après la guerre civile, marque le début d’une révolution culturelle dans toute l'Espagne. La (en espagnol) ou (en catalan), déclinaison locale de la , devient le signe d’une libération des mœurs et de l'état d’esprit de cette époque. C'est en son sein qu'apparait La Ruta entre la fin des années 1970 et le début des années 1980..

À la fin de la décennie, pendant la transition espagnole et pendant la période post-punk et Nouveaux Romantiques (la nouvelle vague dite new wave), Valence s'ouvre musicalement mais aussi culturellement. Les groupes locaux apparaissent avec une forte composante avant-gardiste : Banda de Gaal, La Morgue, Seguridad Social, Vídeo, Glamour, Comité Cisne, Betty Troupe, In Fraganti et Interterror mènent une légion d'artistes valenciens qui misent sur les nouveaux sons venus directement du Royaume-Uni ou de l'Allemagne et sur l'image du post-modernisme au début des années 1980, avec des looks sophistiqués et stridents, issus de l'ère punk..

Au Pays valencien et à Valence en particulier, la Transition se déroule dans un climat de tensions et son résultat est vécu comme une frustration et une grande déception par les secteurs les plus engagés de l'opposition au franquisme. Comme en témoigne Joan Maria Oleaque : « La transition avait créé un grand groupe de gens condamnés à des possibilités de vie médiocres : ni spécialement bonnes ni spécialement mauvaises, simplement médiocres ». Cette médiocrité conduit une bonne partie de la jeunesse des années 1980 vers l'hédonisme de la route du bakalao, « une incommunication euphorique collective » avec laquelle échapper à cette médiocrité pendant de longs week-ends.

Description La Ruta commence comme un phénomène local et finit par devenir une référence médiatique et sociale, qui marque une époque de fête hédoniste, de musique, de danse, de sexe, de drogue, qui met fin aux années de pénitence du franquisme. À cette époque-là, avec une Transition démocratique tracée, prévaut le sentiment quelque chose devait exploser, et c'est ce qui s'est passé dans les discothèques valenciennes. Valence est pionnière dans la migration du concept commercial de discothèque vers celui de « club ». Au départ, «» (« la route ») désigne simplement le circuit des discothèques dont les horaires d'ouvertures alternaient, permettant aux fêtards d'enchaîner le divertissement sans interruption entre le jeudi soir et le lundi matin, souvent avec l'aide de substances illégales. Les événements bakalao se déroulaient initialement sur la route côtière d'El Saler, à Valence, avant de s'étendre à Alicante, où, des années plus tard, le mouvement prendra le nom de La Ruta del Bakalao.

Selon la légende urbaine, le nom « » dérive de l'expression (littéralement : « ça c'est du bakalao de bonne qualité ») en référence à un morceau de musique destroy («» signifiant « morue » en espagnol). Toutefois, selon Juan Santamaría, l'un des pionniers de cette scène musicale, le terme aurait été forgé dans le magasin de disques d'importation Zic-Zac de Valence, point de rencontre de différents DJ de la scène locale pour acheter la musique du moment, où l'ami d'un DJ s'exclamait « » (« Ça c'est du bacalao de Bilbao ! », la morue du Pays basque étant considérée comme un produit authentique et de qualité) chaque fois qu'il entendait un bon morceau, une expression qui fut reprise par d'autres personnes fréquentant le magasin puis finit par se généraliser, à tel point qu'on finit par désigner toute cette musique comme « bakalao ».

Musique et discothèques Les DJ en avaient assez de ce qu’on entendait dans les salles commerciales. Carlos Simó, depuis Barraca, jouait de la musique alternative importée de Londres. De la luminosité de Giorgio Moroder et Donna Summer aux sons sombres du punk, de la new wave, des Nouveaux Romantiques ou de la technopop. Simó est pionnier de la scène valencienne : il mixe à Barraca entre 1980 et 1986, puis fonde cette même année le label discographique Intermitente, où il publie des travaux de groupes comme , París No Importa ou . Dans ses sets, Simó mixe aussi bien du blues, du rhythm and blues ou du jazz, que les sons habituels du rock, de la pop et de la musique d'avant-garde.. La discothèque Barraca s'oriente vers la new wave et les Nouveaux Romantiques, tandis que la discothèque Chocolate opte pour des sons plus sombres (dark wave, indus, EBM), importés principalement d'Allemagne.

Les DJ se donnent pour mission d'introduire la modernité musicale. Le single de B-Movie (1982) devient un hymne pour les discothèques valenciennes, le premier d'une longue série. Plus tard, la musique de la scène Bakalao se matinera d'autres sonorités comme la house, le new beat, l'acid house et la musique gothique.. La musique électronique valencienne est alors à l'avant-garde de l'Espagne et même de l'Europe. Comme l'affirme Rafa Cervera :

Entre les années 1980 et les années 1990, de nouvelles salles apparaissent, dont certaines d'importance significative, mais toutes reprenant le son des anciennes. Des discothèques comme Heaven, anciennement Pomelo, une petite salle caverneuse proche de Puzzle, mais plus forte et plus brutale, qui disposait de l'un des parkings les plus fréquentés ; Villa Adelina, située à côté de la discothèque Barraca, qui n'était rien d'autre qu'une villa avec une grande terrasse qui l'a rendue célèbre ; Zona, une discothèque appartenant à l'axe Espiral-NOD, qui est devenue vraiment particulière parce qu'elle s'est spécialisée dans ses sessions du lundi matin, qui pouvaient durer jusqu'au mardi matin (chose impensable de nos jours dans une discothèque de cette taille), et qu'elle attirait des personnes qui travaillaient le week-end la nuit ou dans l'hôtellerie et la restauration, non seulement de Valence, mais aussi de villes plus éloignées comme Madrid avec la discothèque Attica entre autres, ou Barcelone (dans ces villes, il n'y avait rien de tel à cette échelle pour ce type de travailleurs). On peut aussi citer El Templo, situé à Cullera, non loin de la discothèque Chocolate, fief du populaire Chimo Bayo.

Public À ces débuts de la Ruta, la fête était un phénomène interclassiste et varié. La fête fut démocratisée dans tous les sens du terme. Outre le public varié, pour les nouveaux professionnels qui s'établissaient et se cherchaient une place, la piste d'une discothèque était la meilleure plateforme. Peintres, designers, troupes de théâtre, journalistes, musiciens, hommes politiques. Toutes sortes d’individus désireux de briser les conventions. Pour (Valence, 1961), paradigme du disc jockey comme communicateur qui montre, prend des risques et innove, définit le club Spook Factory où il était résident comme :

Mouvement interdisciplinaire et interclassiste Pour Jorge Albi (Alcoy, 1959), DJ résident du Barracabar , la discothèque Barraca était :

Les discothèques étaient un espace de théâtre, de concerts et de défilés de mode. L’atmosphère suggérait que tout ce qui était différent devait être célébré. Les modèles de genre et de sexualité étaient beaucoup plus ouverts et inclusifs, et l’ambiguïté sexuelle avait sa place. Ainsi, les drag queens, les travestis et les sexualités qui étaient auparavant exclues acquéraient de la force au milieu de l’expérience ludique. Les femmes occupaient leur propre rôle dans un club, sans être subordonnées au rôle d'attraction des hommes ou stigmatisées si elles passaient un bon moment sur la piste. Le mélange et la combinaison d’individus, parfois absolument opposés, finit par devenir un signe d’identité. « C’était la première discothèque véritablement démocratique pour les premiers enfants du nouveau système politique », une cérémonie qui troquait les anciennes formes d'engagement contre un individualisme collectif évasif.

Cette génération de La Ruta peut être considérée comme « illétrée », au sens où il n’existe pratiquement aucun média écrit qui exprime le mouvement ou une idéologie, ou même qui confirme sa présence. Cependant, plus qu’une explosion artistique valencienne liée à La Ruta, on peut parler d’une ligne continue qui se connecte à l’esprit de la contre-culture des années 1970 à Valence. Une ligne qui, portée par l'esprit contre-culturel hédoniste et le désir de musique d'avant-garde venu de Londres et d'Allemagne, se connecte avec le monde de la bande dessinée, du design, de la mode ou du théâtre provocateur. Comme on peut le voir dans , ce sont les membres de la dénommée de bande dessinée qui commencent à doter d'une identité visuelle et d'une image ce circuit naissant, encore minoritaire. Sento Llobell, Micharmut, Daniel Torres et Ramón Marcos travailleront au début des années 1980 pour ces salles, conçues pour les minorités et par les minorités, avec l’intention finale de développer une culture d’avant-garde éloignée des circuits culturels majoritaires.

Le designer et couturier Francis Montesinos est vedette de nombreuses fêtes de ces années avec des défilés et des performances dans lesquels il fusionnait mode, musique et danse, tout comme Valentín Herráiz, créateur de la marque de vêtements éphémère Guayquemola, et qui est également l'auteur du logo avec la chauve-souris (symbole traditionnel de la ville de Valence) de Spook Factory, ou son collègue couturier Juan Andrés Mompó et sa boutique El Huevo de Oro. L'image est soignée, avec des affiches sérigraphiées à la main dans l'atelier d'Armando Silvestre. Paco Bascuñán et Quique Company étaient responsables du design graphique de salles comme ACTV.