Maria Vladimirovna Bezobrazova (), née à Saint-Pétersbourg, dans l'Empire russe, et morte le à Moscou, est une philosophe, historienne, historiographe, pédagogue et journaliste russe, ainsi qu'une militante du mouvement des femmes. Elle est la première femme docteur en philosophie en Russie.
Biographie
Enfance et formation en pension Maria Bezobrazova est née en 1857. Elle est fille d', née Maslova, et de . Son père est un célèbre économiste, pédagogue, publiciste et homme politique de la famille des . Il exerce ses fonctions au département des tailles et des cueillettes du . À la fin de sa vie, il est membre du conseil secret, en tant que sénateur du département des affaires de la noblesse. Il enseigne l'économie et les finances au lycée impérial Alexandre et aux grands ducs. Il est également, au titre de ses travaux scientifiques et pédagogiques en matière d'économie et de statistiques, membre de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
Maria Vladimirovitch et son père s'opposent par leurs talents, et sont souvent en conflit. C'est donc sa mère qui prend en charge son éducation. Elizabet Dmitrievna (1834-1881) est dotée d'une solide culture générale, parle bien allemand, anglais et français et écrit dans ces langues des articles littéraires ou de société pour des revues anglaises, françaises et suisses, sous la signature de , ou d'E. Vassilievskaïa ( Е. Васильевская) pour les lecteurs russes. Son horizon intellectuel est très large : elle s'intéresse aux questions juridiques, à la politique, à l'économie et traduit vers l'italien Boris Godounov d'Alexandre Pouchkine (dont les Bezobrazov sont de lointains parents), écrit sur l'œuvre d'Ivan Tourgueniev et s'occupe de littérature pour enfants. Maria a une sœur et plusieurs frères cadets, parmi lesquels le célèbre historien de Byzance, publiciste, romancier et traducteur Pavel Bezobrazov et l'homme politique et chancelier Dmitri Bezobrazov. vignette|Elizabeth Dmitrievna Bezobrazova, née Maslova, mère de Maria Maria Bezobrazova est une belle petite fille, mais souffre depuis son enfance d'une surdité qui s'accroît avec les années. Pour le reste, c'est une enfant dégourdie, aimant les travaux de la terre, auxquels elle s'adonne quand la famille se rend en été dans la propriété de sa grand-mère maternelle Maslova, ou dans la maison de famille des Bezobrazov, près de Kline, dans l'ouïezd de Dmitrov. C'est en même temps une petite fille sérieuse, curieuse et développée, qui a commencé à lire tôt. Sa mère s'occupe de son éducation, et l'envoie rapidement en pension en Allemagne, passés ses dix ans. La pension a une bonne réputation, mais aux yeux de son père, c'est parce qu'on y apprend moins qu'au collège qu'elle y est envoyée. L'idée d'une reste un non-sens pour lui, malgré sa formation supérieure. Le fait même que sa femme écrive dans des journaux lui est caché. Les scientifiques et les académiciens ne voient pas la nécessité d'une formation générale pour les femmes. Et Maria, durant son séjour à la pension, se forme d'abord par elle-même.
Elle maîtrise facilement le français et surtout l'allemand, dans lequel se font les enseignements, pour lequel elle est toujours première, et s'ouvre ainsi l'accès à la bibliothèque paternelle. Elle s'intéresse aussi aux sciences naturelles, à la psychologie et à la philosophie, qui n'est pas encore considérée comme une matière appropriée pour les jeunes filles. À la fin de la pension, elle poursuit seule sa formation, sur la base des programmes du lycée de garçons, et apprend les langues anciennes et les mathématiques.
Enseignante Elle a alors la possibilité de passer l'examen de préceptrice, qui est obligatoire pour les lycéens, mais facultatif dans les pensions privées. Elle est reçue avec la mention , ce succès facile lui donne de la confiance dans ses capacités et elle décide de s'inscrire à l'Université de droit, s'y préparant par elle-même et en fréquentant les Vladimir à Saint-Pétersbourg. Elle persuade avec difficulté son père de l'inscrire en pédagogie. Elle arrive à se mettre d'accord avec lui, après l'avoir convaincu qu'elle ne travaillerait pas comme enseignante, lui-même lui promettant de quitter Saint-Pétersbourg si c'était le cas. Père sévère, malgré ses désaccords avec sa fille, il l'aime et m'apprécie et en fait sa personnelle, mais il n'imagine pas un destin plus enviable pour elle, et ne veut pas s'en séparer.
En 1876, elle termine les cours de pédagogie de Saint-Pétersbourg au , on lui offre le poste vacant d'enseignante de la langue russe et les cours préliminaires, mais elle respecte la promesse faite à son père. Elle sera cependant ensuite professeur de langues étrangères au lycée de jeunes filles de Viazma de 1880 à 1883, et elle enseigne la géographie, l'histoire, et les sciences naturelles à celui de Jizdra, dans le gouvernement de Kalouga en 1883 et 1884, dont elle dirige les cours préliminaires.
Elle continue à travailler la philosophie, et en , après avoir passé tout l'été à Berne, où elle a rencontré des professeurs de la faculté de philosophe, elle écrit de Jizdra au professeur d'histoire générale de l'université de Moscou Vladimir Guerrier. Elle lui annonce qu'elle prépare son doctorat :
Première lecture de philosophie à Moscou En 1887, Maria Bezobrazova quitte la Russie et se rend en Saxe pour suivre les cours de philosophie à l'Université de Leipzig. Le elle prononce sa première leçon publique à Moscou sur . Le 28, le journal Les Nouvelles russes publie un article sur son intervention . Selon le journaliste la conférence est un succès. Elle rassemble tant d'auditeurs qu'on est obligé de passer de la petite à la grande salle du musée polytechnique, qui est complètement pleine. Beaucoup de ces auditeurs sont des femmes.
La leçon commence à 8 h 30 et dure une heure. Maria Bezobrazova est applaudie au début et à la fin de son intervention. Elle met en avant la différence entre philosophie et métaphysique, aborde la philosophie pré-kantienne et la biographie de Kant, et passe ensuite à une présentation détaillée de la Critique de la raison pure. Dégageant le sens de la philosophie de Kant pour les philosophes qui le suivront, elle indique qu'elle a pour toujours , bien que lui-même puisse être appelé le de la métaphysique. Après la philosophie kantienne, la science, selon la conférencière, doit se refuser de traiter de la question de l'essence de l'Être, au profit de la psychologie. L'exposition qu'elle fait de la pensée de Kant est selon le journaliste précise et conséquente. Elle fait cette même année un autre conférence publique. Elle part ensuite pour l'université de Zurich, où elle suit pendant deux semestres des cours de philosophie.
Thèse et carrière d'historienne de la philosophie En 1891, Maria Bezobrazova est la première femme russe à soutenir une thèse de docteur en philosophie. Elle le fait à l'université de Berne, et son travail s'appuie sur des manuscrits vieux-russes des bibliothèques de Saint-Pétersbourg, Moscou et Kiev. Elle se consacre à partir de cette époque à plein temps à l'historiographie de la philosophie russe.
Les années 1890 sont celles où son activité est la plus soutenue. Elle publie les uns à la suite des autres ses travaux dans la et dans . Son essai Contribution à l'histoire de l'éducation en Russie est cité en 1997 par l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, et celle-ci, comme son maître Rudolf Christoph Eucken, qualifie sa philosophie d' .
En 1903 Maria Vladimirovna s'adresse au ministère de l'éducation une demande d'admission au magistère de philosophie. Elle est inscrite à l'examen, mais des problèmes de santé pendant la préparation l'empêchent de le réussir. À sa deuxième tentative, elle ne sait pas répondre à quelques questions de logique, dans la mesure où elle a étudié les questions d'histoire de la philosophie et non les autres disciplines philosophiques.
Elle s'adonne dans toute cette période à des conférences publiques. Celles-ci, au nombre d'environ quatre-vingts, ont lieu non seulement à Moscou et à Saint-Pétersbourg, mais aussi dans différentes villes de l'Empire russe, dont Iaroslav, Viazma, Smolensk, Tver, Nijni Novgorod, Kiev, Poltava, Kharkov, Tambov, etc. . Engagement intellectuel, social et féministe En 1895, elle prend activement part à la Société féminine russe de coopération et de bienfaisance ( Русского женского взаимно-благотворительного общества), premier établissement de ce type en Russie. L'organisation compte environ . Elle se consacre notamment à fournir un logement provisoire aux femmes en ayant besoin, mais crée aussi un bureau de l'emploi, une caisse de solidarité, un cercle musical et littéraire, une bibliothèque de lecture qui porte le nom de Nadejda Stassova. Maria Vladimirovna y dirige le Cercle de lecture au foyer pour se former soi-même. En 1908, la société organise le premier congrès russe des femmes à Moscou.
Sur son instigation, une est créée à l'Université impériale de Saint-Pétersbourg. En 1899 elle organise un « Cercle éthique », et en 1910 une « Société éthique »), les participants à la société se proposant de constituer une union spirituelle et morale.
vignette|La Cause de la femme (( Женское дело), revue d' A. Toliverova dans laquelle écrivent principalement des femmes, mais pas seulement féministesElle s'intéresse également aux questions de l'émancipation des femmes et de leur formation, et collabore comme rédactrice adjointe aux revues La cause de la femme ( Женское дело) et Au secours des mères ( На помощь матерям) d'Alexandra Jacobi (de son pseudonyme littéraire Toliverova). Elle participe également aux revues pédagogiques Éducation et enseignement ( Воспитание и обучение), Éducation au foyer ( Домашнее воспитание), Éducation dans la famille ( Семейное воспитание), ou Source ( Родник), publie de nombreux articles dans différents journaux et revues, et écrit également des récits pour enfants, publiés entre 1880 et 1890 dans la revue Le repos des enfants ( Детский отдых).
Le de la vie Il n'est pas si simple pour elle de poursuivre une carrière de philosophe. Certains universitaires, des hommes, et aussi son propre père, jugent que la profession de philosophe qu'elle a choisie et qu'elle fait tort, selon eux, à l'autorité absolue que doit avoir une discipline entièrement . Elle s'exprime assez précisément sur ces réactions dans son livre autobiographique Le rose et le noir de ma vie :
Elle publie sur ses propres moyens la plus grande partie de ce qu'elle a écrit, et il arrive que ses manuscrits soient perdus dans les rédactions.
Postérité Maria Vladimirovna meurt à l'âge de , alors qu'elle se repose dans la datcha d'amis, non loin de Moscou. Elle est enterrée au cimetière du couvent de Novodievitchi.
Toute sa vie aura été consacrée aux travaux scientifiques et aux activités sociales, et elle n'y a pas laissé de place pour le bonheur personnel ou familial. Elle n'a pas été mariée, et n'a pas eu d'enfants. Dans son livre D'un seul album, paru en 1912, elle écrit .
Moins d'un mois après sa mort, le philosophe religieux russe Vassili Rozanov écrit un article sur elle dans le journal Novoïé Vrémia, la comparant à l'illustre Sofia Kovalevskaïa. Après la révolution d'Octobre, les travaux et l'œuvre sociale de Maria Bezobrazova, première femme philosophe russe, sont considérés comme empreints d'idéalisme, et son nom est oublié. On ne retrouve un intérêt pour sa personnalité que dans la période post-soviétique.
Philosophie et historiographie gauche|vignette|Maria Bezobrazova (vers 1900)