Joseph Gabrielli, né le à Pietraserena en Corse et mort le à Colincamps ou Hébuterne dans le Pas-de-Calais, est un soldat de classe au RI, connu pour avoir été fusillé pour l'exemple pendant la Première Guerre Mondiale.
Il a été réhabilité en 1933Jean Sévillia, Historiquement incorrect, Éd. Fayard, 2011, ..
Biographie Joseph Gabrielli est né le à Pietraserena (Corse). Il est le second fils de Jules Paul Gabrielli et de Présilia Giannoni. Il a deux sœurs et deux frères. Il exerce le métier de berger et est célibataire. Il est incorporé au RI de Grenoble le .
La bataille d’Hébuterne L’affaire Gabrielli s’inscrit dans le cadre de la bataille d'Hébuterne qui se déroule du 7 au durant la seconde bataille de l'Artois. Le le RI reçoit l’ordre de se porter sur ses places de rassemblement au Sud-Est d’Hébuterne, près de la ferme de Toutvent. Il est en place le à deux heures. L’attaque se déclenche alors mais le régiment n’est pas encore engagé. Il ne montera à l’assaut que le lendemain. Le à 5 h 50 ordre est donné à la compagnie (à laquelle appartient Gabrielli) de transporter des outils de parc et de l’eau au RI en avant de la ferme de Toutvent. Le RI va livrer de durs combats et subir de lourdes pertes les 8, 9 et . Les jours suivants il va repousser les contre-attaques ennemies et consolider ses positions. Il sera relevé le .
L'arrestation Le à 16 h 10, l'aspirant Desvignes du Génie aperçoit un soldat dissimulé dans une cave de ColincampsAlain Scoff, Le pantalon, Éd. J.C. Lattès, 1982, . Il dit s'appeler Joseph Gabrielli du RI et ne peut fournir d'explications sur sa présence en ce lieu. Il déclare toutefois se trouver là depuis deux jours. Il n'a pas de papiers, ni sac ni fusil, mais possède toujours sa baïonnette et ses cartouches. Le à 18 h il est interrogé par les gendarmes. Selon le procès-verbal d’interrogatoire il aurait déclaré : . Les gendarmes notent qu'il ne sait pas signer.
Ils le remettent au Lieutenant Reynard du RI. Le à 19 h 45, ce dernier le confie au sergent Pêcheur, qui fait le ravitaillement du jour, avec ordre de le confier en arrivant à Hébuterne au Lieutenant Chantelat.
Le le Capitaine Vidon, commandant la Compagnie du RI à laquelle était affecté Gabrielli, rédige le rapport suivant :
Le Conseil de Guerre Spécial Au vu des faits exposés dans le rapport du Capitaine Vidon, estimant que ceux-ci constituent le crime , crime prévu par l'article 213 du Code de Justice Militaire, le Lieutenant-Colonel Goubeau commandant le RI ordonne la convocation d'un conseil de guerre spécial pour le à vingt heures.
Lors du conseil de guerre, présidé par le Commandant Poussel, il est procédé à un nouvel interrogatoire de Gabrielli. Il dit ne plus se souvenir du jour et du motif pour lequel il a quitté sa compagnie. Il avance comme explication le choc provoqué par un obus qui aurait éclaté près de lui. Il dit être resté trois jours absent, avoir cherché sa compagnie mais sans succès. Il ajoute n'être resté qu'une nuit seulement dans la cave où il a été trouvé. Le tribunal souligne les contradictions d'emploi du temps : . Il répond : . Le tribunal insiste sur la discordance des dates : . Réponse : . Il signe d’une croix le procès-verbal d’interrogatoire.
Dans ses notes d'audience le greffier rapporte que Il ajoute que le caporal Bonthoux et le soldat Domnèche témoignent que Gabrielli a disparu de sa compagnie dans la matinée du .
Le commissaire du gouvernement, déclarant que l'accusation d'abandon de poste en présence de l'ennemi est fondée, requiert la peine de mort en vertu de l'article 213 du Code de Justice Militaire.
Le défenseur est le soldat Louis Depommier, cycliste du bataillon et avant la guerre avocat au barreau d'Annecy. Il a été commis d'office une heure seulement avant le procès. Il plaide l'atténuation de responsabilité du fait de l'accusé. Il cite comme témoins à décharge le caporal Bonthoux et le soldat Domnèche qui déclarent . Également cité, le Capitaine Vidon vient confirmer que Gabrielli est un « minus habens, complètement illettré ».
Après délibération le tribunal condamne, à la majorité de deux voix contre une, Joseph Gabrielli à la peine de mort et aux frais envers l’État, en application des articles 213 et 139 du Code de Justice Militaire. L'ordre d’exécution est immédiatement signé par le Lieutenant-Colonel Goubeau.
L'exécution Le à vingt et une heures (dont pas plus d'une heure après le début du procès et le lendemain de son arrestation), le soldat Gabrielli est passé par les armes. Dans une lettre datée du , le défenseur Louis Depommier, qui assistait à l’exécution, en relate le déroulement : .
La première demande de révision du jugement Le Maître André Berthon, avocat de la famille Gabrielli, sollicite auprès du Ministre de la Guerre la révision du jugement en vertu de l'article 20 de la loi du . Il invoque deux motifs : . Dans ces conditions il lui était donc impossible de se défendre devant les juges. Par ailleurs il cite un témoin qui relate les faits suivants : Gabrielli, malade, se serait présenté à la visite du médecin major. Incapable de se faire comprendre il aurait été renvoyé dans son régiment. N'ayant pu le retrouver, il combattit avec le premier régiment qu'il rencontra.
L'instruction par le Ministère de la Guerre Le Ministère de la Guerre instruit le dossier et ordonne que le témoin cité, Ange Dominique Casanova, soit entendu. Ce dernier est interrogé par les gendarmes le . Il déclare bien connaitre Gabrielli car il est originaire du même village. Il confirme qu'il était pauvre d'esprit, illettré et qu'il ne comprenait pas un mot de français. Par contre il dit ne l'avoir jamais revu après que celui-ci a été incorporé au RI. Les informations dont il dispose relèvent d’une rencontre fortuite. En août ou , allant en permission, il rencontre à Marseille un soldat nommé Giudicelli qui porte l’écusson du RI. Il lui demande alors s’il ne connait pas Joseph Gabrielli. Le soldat lui répond qu’il le connait très bien et lui relate que « Gabrielli, malade, s’était présenté à la visite un matin alors que le régiment devait attaquer. Comme à l’ordinaire, c’est-à-dire pauvre d’esprit et illettré, il ne put se faire comprendre, si bien que le major lui enjoignit de rejoindre son régiment et ne le reconnût pas malade. N’ayant pu le retrouver il combattit avec une autre formation qu’il rencontra. Quelques jours après, ayant retrouvé son régiment, il fut déféré au Conseil de Guerre pour abandon de poste, condamné à mort et aussitôt passé par les armes. »
Casanova ajoute qu’il ne connait pas le soldat qui lui a relaté les faits, qu’il ne l’a jamais revu et qu’il ignore ce qu’il est devenu. Il lui a toutefois déclaré être originaire de Moïta en Corse.
Le Commissaire du Gouvernement entame des démarches pour retrouver Giudicelli. Le bureau de recrutement d’Ajaccio identifie huit soldats portant ce patronyme et ayant appartenu au RI, mais aucun originaire de Moïta. Il précise qu’il est inutile de chercher à joindre l’un d’entre eux, François Giudicelli, car il a également été fusillé le .
Les autres Giudicelli sont retrouvés, sauf un qui fait l’objet d’une interdiction de séjour en Corse et un autre en partance pour l’Afrique. Trois déclarent n’avoir jamais rencontré Casanova et n’avoir entendu parler que par oui dire de l’affaire Gabrielli. Deux d’entre eux livrent des éléments concernant l’affaire :
Étienne Giudicelli résidant à Mézières (Ardennes) déclare qu’il se peut que ce soit lui qui ait parlé à Casanova. Il ne sait plus où ni dans quelles circonstances. Lors de l’affaire Gabrielli il se trouvait dans une ambulance du front. Il ne l’a apprise qu’à son retour au régiment par un soldat qui avait assisté à son exécution. Il ajoute qu’il « connaissait Gabrielli pour être négligent et timoré ». Il ne peut rien dire de plus, « ses souvenirs n’étant plus très précis » et conclut en déclarant « de plus, Gabrielli n’appartenait pas à ma compagnie ».
Joseph Marie Giudicelli facteur des Postes à Palasca (Corse) déclare qu’il n’était pas en permission ni de passage à Marseille dans le courant de l’année 1915. Il a été blessé le et hospitalisé à Nantes jusqu’en , date à laquelle il est passé à Marseille pour se rendre en Corse. À cette date, se trouvant au Parc Américain, n’ayant ni insigne ni écusson sur sa tenue, un soldat inconnu lui a demandé à quel régiment il appartenait. Lui ayant répondu le RI, le soldat lui dit alors qu’il a un frère dans ce régiment. Il lui demande son nom : Gabrielli. Il lui dit alors qu’il l’a très bien connu et qu’il avait entendu dire qu’il avait été fusillé. C’est toute la conversation qu’il a eue avec ce soldat.
Sur la base de ces témoignages et du dossier du Conseil de Guerre Spécial, le Chef de Bataillon Desoches, Commissaire du Gouvernement, rédige un rapport. Il réfute les arguments avancés dans la requête en révision en mettant en avant les éléments suivants : Aucun des témoins interrogés ne mentionne le fait que Gabrielli aurait combattu avec une autre unité que la sienne. L’examen de la procédure ne permet pas davantage d’admettre cette opinion : Gabrielli a été trouvé en arrière des lignes sans son fusil. De plus, dans aucun de ses interrogatoires, Gabrielli n’a fait mention de sa présence dans une autre unité. Selon lui cette version n’est donc pas crédible. Gabrielli a cherché à se défendre, d’abord en invoquant la perte de sa compagnie au cours d’une attaque de nuit, puis en prétextant une commotion provoquée par un éclatement d’obus. En outre, il a cherché dans ses réponses à diminuer la durée de son absence. Malgré son esprit simple reconnu par les témoins, il dispose donc d’un sens assez avisé de ce qui peut le servir ou le desservir. Rien dans le dossier ou dans le jugement ne permet de supposer que Gabrielli n’ait pas été compris de ses juges. Bien que plusieurs témoins soient d’accord pour présenter le condamné comme un homme d’intelligence très bornée, il n’apparait nullement que ses moyens aient été abolis au point de supprimer sa responsabilité au sens de l’article 64 du Code Pénal.
Dans son rapport daté du il demande donc le rejet de la demande en révision.
Le supplément d’information Le le Procureur Général auprès de la Cour d’Appel de Rennes ordonne un supplément d’information. Louis Cathala, Conseiller auprès de ladite cour, est commis pour procéder à tout acte d’instruction sur la demande de révision. Il va alors chercher à interroger tous les protagonistes de l’affaire. À cet effet il lance des commissions rogatoires pour recueillir leurs dépositions.
Toutefois, des témoins importants sont morts à cette date. C’est notamment le cas de : Auguste Edouard Poussel qui présidait le Conseil de Guerre, Léon Brun, juge au Conseil de Guerre, Ferdinand Chantelat, le lieutenant à qui on a remis Gabrielli après son arrestation, René Desvignes, l’Aspirant du Génie qui a découvert Gabrielli à Colincamps, Ferdinand Vidon, commandant la compagnie à laquelle appartenant Gabrielli, Édouard Marius Velay, chef de section de Gabrielli. En fait le chef de section à la date du était le Sous-Lieutenant Bourdis. Le sergent Velay l’a remplacé le après qu’il a été blessé. Bourdis ne sera pas recherché. Henri Bonthoux, le caporal d’escouade de Gabrielli Armand Caillol, le Médecin Major qui aurait pu examiner Gabrielli le . En réalité le médecin du bataillon était le Major Girard. Il ne sera pas recherché.
Le Maréchal des Logis Gauthier, greffier au Conseil de Guerre, ne sera pas recherché. On ne pourra pas identifier les « militaires de la compagnie faisant le service de ravitaillement qui ont attesté avoir vu le soldat Gabrielli au poste de secours du bataillon ».
Les auditions des témoins
Étienne Giudicelli