Ignaz Paul Vital Troxler ( - ) est un philosophe, médecin et ophtalmologue suisse de langue allemande. On lui doit notamment la découverte de l'effet Troxler en ophtalmologie. Il est le premier auteur à forger le terme de « préconscient » pour qualifier les aspects inconscients de la vie psychique.

Sa philosophie s'appuie sur l'analogie de l'homme et de l'univers. Pour lui, toute philosophie authentique doit commencer par une « anthropologie » (étude de l'âme humaine) afin de révéler dans la nature même de l'homme celle de l'univers entier. Cette anthropologie doit ensuite se convertir en une « anthroposophie », forme d'élévation spirituelle de l'homme.

Troxler s'est fait connaître également pour ses engagements politiques en faveur d'un régime démocratique et libéral en Suisse, et pour son rôle dans l'établissement de la Constitution suisse de 1848.

Parcours

Ignaz Paul Vital Troxler est né durant l'été 1780 à Beromünster dans le Canton de Lucerne, en Suisse alémaniqueR. Steucker, « Ignaz Paul Vital Troxler », in J.-F. Mattéi (dir.), Encyclopédie philosophique universelle – Les œuvres philosophiques, vol. 1/2, Paris, PUF, 1992, p. 2158-2160.. Son père décède alors qu'il n'a que six ans. Il suit des cours de latin à l'école de Beromünster, puis intègre les collèges de Soleure et de Lucerne, avant d'exercer en 1798 pendant un an les fonctions de secrétaire du gouverneur de Lucerne, au service de la République helvétique. En 1799, il intègre l'université d'Iéna pour y étudier la médecine, les sciences naturelles et la philosophie. Il y reçoit les enseignements de Schelling puis de Hegel. Durant cette période, il devient pour un temps le disciple et l'ami de Schelling.

En 1803, Troxler est promu médecin et se spécialise en ophtalmologie. Il rédige ses premiers travaux de médecine sous la direction du chirurgien et ophtalmologue Karl Gustav Himly. Deux ans plus tard, il ouvre un cabinet dans sa ville natale de Beromünster. En 1806, il entre en conflit avec les autorités médicales du Canton de Lucerne et quitte précipitamment le pays pour se réfugier à Vienne où il s'établit durant quatre ans. C'est là qu'il devient l'ami de Beethoven. Il publie en 1808 son premier essai philosophique, Elemente der Biosophie (« Éléments de biosophie »), dans lequel il cherche à élaborer une « sagesse de la vie, de l'homme et du monde dans leur rapport avec Dieu », sagesse que Troxler nomme « biosophie ». En 1810, il retourne à Beromünster où il rédige un ouvrage plus « anthropologique » : Blicke in das Wesen des Menschen (« Lumières jetées au fond de la nature de l'homme »).

En 1814, Troxler est arrêté pour avoir écrit des pamphlets contre le coup d'État perpétré cette année là à Lucerne, à la suite de la défaite de Napoléon à Waterloo. Il émigre avec sa famille et retourne à Vienne où il assiste, en tant que personne privée, aux discussions du fameux Congrès de Vienne. En 1815, il se fixe à Aarau, en Suisse, et reprend ses activités de médecin. Il devient en 1816 le cofondateur de la revue Schweizerisches Museum, ce qui lui permet de publier plusieurs articles et essais sur la représentation politique du peuple et la liberté de la presse. Il publie également des articles relatifs aux sciences médicales entre 1816 et 1817. De 1819 à 1821, il enseigne la philosophie au lycée de Lucerne. C'est là qu'il commence acquérir une grande notoriété en tant que philosophe. En 1821, toutefois, il est contraint de démissionner pour avoir rédigé un pamphlet politique jugé subversif : Fürst und Volk (« Le prince et le peuple »).

À partir de 1823, Troxler continue d'enseigner la philosophie dans une école d'Aarau et reprend ses activités de médecin au chevet du célèbre penseur suisse Johann Heinrich Pestalozzi. C'est durant cette période qu'il publie ses principaux ouvrages philosophiques, dont Naturlehre des menschlichen Erkennens oder Metaphysik (« Science naturelle de la connaissance humaine conçue comme une métaphysique »), en 1828. Deux ans plus tard, il est nommé professeur de philosophie à l'université de Bâle où il est même élu recteur, mais à cause de ses sympathies pour les mouvements démocratiques, il est chassé de la ville quelques mois après. Il s'engage alors pleinement en politique et se fait élire en 1832 au Grand Conseil du Canton d'Argovie. Puis, pendant encore une vingtaine d'années, de 1834 jusqu'à 1853, il enseigne comme professeur de philosophie à la nouvelle université de Berne. En 1848, il intervient dans la constitution du nouvel État fédéral helvétique en rédigeant « La Constitution des États-Unis d'Amérique du Nord comme modèle de la réforme fédérale suisse », article dans lequel il préconise une organisation bicamérale du parlement qui sera approuvéeH. U. Iselin,  « A Short Biographival Note on I. P. V. Troxler », in Troxlerforum : notice biographique en ligne..

Troxler décède en 1866 à Aarau à l'âge de 86 ans.

Polémiques

C'est d'abord en tant que médecin que Troxler entre en conflit avec les autorités. Il s'oppose aux directives médicales du Canton de Lucerne et doit fuir le pays en 1806. Puis, comme philosophe, il critique sévèrement le mysticisme exalté et souvent « vague » de son temps, et polémique alors avec certains des grands philosophes qu'il côtoyait lors de ses études à Iéna, dont Schelling et HegelA. Béguin, L'âme romantique et le rêve – Essai sur le romantisme allemand et la poésie française (1937), Paris, Le Livre de Poche, 1991, chap. VI : « Métaphysique du rêve (Ignaz-Paul-Vital Troxler) », p. 117-134.. À travers divers pamphlets, il tente de démontrer « l'étroitesse » de leur philosophie et en relève les aspects qu'il juge trop simplistes et unidimensionnels. Jusqu'à sa mort à l'âge de 86 ans, il continue les confrontations intellectuelles avec ses contemporains, devenant plus mystique à mesure que l'époque le devient moins.

C'est cette personnalité que le philosophe hégélien Karl Rosenkranz a mis en scène en 1840, dans une comédie philosophique où divers personnages se disputent la succession de Hegel à la tête de la pensée allemande. À côté de Schelling et d'autres grandes figures de la pensée allemande, Troxler y apparaît sous le nom de Théocrate. Il y est décrit comme un personnage irascible, au langage abscons et fleuri de métaphores, qui célèbre les Alpes, les cascades, les chants des bergers, proclamant que « toute philosophie est simplement une langue imagée, toute spéculation un bégaiement imitant la Révélation divine ». Il y esquisse une théorie mystique où l'homme terrestre se brise contre le « Dieu-homme » et où le « vain moi » fait place à l' « éternel nous ».

Troxler participe également à diverses polémiques d'ordre politique, exprimant son soutien aux mouvements démocratiques de la Suisse. Son opposition au coup d’État perpétré en 1814 à Lucerne lui vaut une arrestation. En 1821, il est démis de ses fonctions de professeur au lycée de Lucerne à la suite de la rédaction de son pamphlet Fürst und Volk (« Le prince et le peuple ») dans lequel il prône une forme de libéralisme politique. Il est même chassé en 1831 de la ville de Bâle quelques mois après son élection en tant que recteur de l'université pour avoir plaidé ouvertement en faveur des revendications politiques de la campagne bâloise vis-à-vis de la villeR. Roca, « Ignaz Paul Vital Troxler et la société pédagogique d'Aaru », dans Horizons et débats (édition française de Zeit-Fragen), n° 9, 26 avril 2016..

Philosophie et psychologie La philosophie de Troxler se rapproche de la théosophie et vise à élever l'âme vers l'esprit de Dieu, tandis que sa psychologie cherche à retrouver dans les profondeurs de l'âme « préconsciente » les vestiges de l'esprit créateur.

Perspective néoplatonicienne

L'œuvre philosophique de Troxler, d'inspiration romantique, s'inscrit dans une lignée néoplatonicienne qui part de Plotin et dans laquelle on trouve des savants de la Renaissance tels que Paracelse ou Jakob Böhme. L'idée néoplatonicienne de « procession des hypostases » y est reprise, mais en un sens nouveau : celui d'une hiérarchie, dans le monde et au sein de l'homme, entre les différents degrés de la conscience et de l'inconscient. Cette procession du haut vers le bas va de l'essence la plus spirituelle et la plus consciente – l'esprit divin – aux réalités les plus matérielles et les plus négatives que sont les corps inorganiques. En l'homme, l'esprit s'élève au-dessus même de son âme d'où il émane, tandis que son corps biologique renferme son inconscient.

C'est à partir de 1804 dans ses « Essais de physique organique » (Versuche in der organischen Physik) que Troxler commence à développer sa propre philosophie de la vie et de l'esprit, en reprenant les thèmes de la tradition néoplatonicienne et de la théosophieG. Gusdorf, Le savoir romantique de la nature, Paris, Payot, 1985, p. 207-208.. Dans cette philosophie, l'ensemble des êtres tend à retourner dans l'unité originelle de l'esprit (ou de la Vie) qui procède de Dieu. Son point de départ est psychologique (ou « anthropologique »), puisque seule notre nature « intérieure » nous est accessible directement.

« Pensée vivante »

La philosophie de Troxler se présente comme une « pensée vivante » qui cherche à réconcilier le corps et l'esprit, à l'opposé du dualisme séparateur mais aussi de la philosophie matérialiste issue des Lumières, incapable selon lui de saisir la vie. Il voit dans les conceptions mécanistes et déterministes de la nature, ainsi que dans les grands systèmes philosophiques, des « systèmes de mort et théories du néant. » Cette dégénérescence de la science et de la philosophie trouve d'après lui son origine dans une pensée dissociée de l'essence spirituelle de la connaissance, qui laisse ainsi échapper le sens profond de la vie.

La loi de polarité, caractéristique de la philosophie de la nature de Schelling, devient chez Troxler un principe universel qui permet de décrire aussi bien la nature de la pensée que la réalité cosmique, conçue comme un organisme. La relation entre graine et fruit en fournit l'une des analogies les plus simples et les plus parlantes : « Les fruits mûrissent et tombent, les graines germent et leur germe se lèvent : c'est l'image de la loi vivante qui régit l'univers. »

Cette philosophie s'inscrit également dans une vision chrétienne du monde où la chute originelle est interprétée comme la cause essentielle de la séparation du corps et de l'esprit. La philosophie est définie dans cette perspective comme une sagesse qui doit permettre la réconciliation en l'homme de l'esprit et du corps, ainsi redevenus ce qu'ils étaient dans leur innocence originelle. La Chute explique de la même manière l'incapacité de l'homme à saisir en lui-même la Vie. La philosophie consiste alors à la rechercher en soi et à en découvrir l'unité profonde. La Vie constitue la véritable nature du monde, et la voie à suivre pour la retrouver est une voie introspective. Pour Troxler, « la nature des choses et leur unité première ne se peut saisir qu'en l'ultime tréfonds de l'âme humaine »Troxler 1836, traduit de l'allemand dans Béguin 1991..

La possibilité « merveilleuse » donnée à l'homme de saisir ainsi en lui-même la réalité de l'univers repose sur l'existence d'une analogie entre le microcosme de l'homme et le macrocosme du monde, entre le psychisme humain et l'esprit universel. C'est parce que la nature en nous et hors de nous fait un avec le divin que « l'intérieur de la nature extérieure est intimement apparenté à l'intérieur de notre propre nature », de sorte que « plus nous nous retirons en nous-mêmes, en nous détournant des apparences, et plus nous pénétrons dans la nature des choses qui sont hors de nous. »