La Guerre des gauchos (La guerra gaucha) est un film argentin réalisé par Lucas Demare, dans lequel jouent Enrique Muiño, Francisco Petrone, Ángel Magaña et Amelia Bence entre autres. Le scénario, écrit par Homero Manzi et Ulyses Petit de Murat, était tiré du livre du même nom (1905) de Leopoldo Lugones. Il est sorti le . Il a été considéré comme « le film avec le plus grand succès du cinéma argentin, et aussi un des meilleurs »Di Núbila, Domingo, La época de oro. Historia del cine argentino I pág. 392, 1998, Buenos Aires, Ediciones del Jilguero, .
Le film, de nature épique, se passe en 1817 dans la Province de Salta (nord-est de l’Argentine). Son contexte historique est celui des actions menées par la guérilla des gauchos, partisans de l’indépendance, sous le commandement du général Martín Miguel de Güemes, contre l’armée régulière royaliste qui obéissait aux ordres de la monarchie espagnole.
Pour les scènes en extérieur, un village fut construit dans la même zone où s'étaient déroulés les évènements ayant inspiré le film. Les scènes d’ensemble, dans lesquelles participaient des milliers de figurants, n’avaient aucun précédent dans le cinéma argentin.
La genèse du film ainsi que son contenu sont liés à un moment particulier de l’histoire argentine. Il y avait alors dans le pays un intense débat pour savoir si le pays devait se prononcer en faveur d’un camp ou garder sa neutralité dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, qui était alors en plein développement.
L’exaltation dans l’œuvre des valeurs liées au nationalisme, valeurs s'incarnant dans une conjonction du peuple, de l’armée et de l’Église dans la lutte pour la défense de la terre, était considérée par certains comme une anticipation de l’idéologie révolutionnaire du 4 juin 1943 qui provoqua la chute du gouvernement discrédité de Ramón Castillo.
Le film fut produit par Artistas Argentinos Asociados, une coopérative d’artistes fondée peu de temps avant. Le film exigeait un investissement beaucoup plus élevé que celui d’autres productions de la même période. Mais son succès en salle permit de récupérer le coût initial. Le film est resté dix-neuf semaines en salle.
Production
La nouvelle
Leopoldo Lugones ( - ) exerça le métier de journaliste et réalisa une vaste œuvre littéraire à propos duquel Ricardo Rojas dit :
Pour écrire La guerra gaucha, Lugones se rendit dans la province de Salta afin de connaître personnellement les lieux où eurent lieu les luttes et examiner la tradition orale de cette époque. Le livre est une histoire épique qui est composé de diverses histoires dans lesquelles est utilisé un vocabulaire très large et chargé de métaphores. Les dialogues sont courts et les descriptions et opinions subjectives sont abondantes. Les caractéristiques du paysage et la nature de Salta sont décrites de manière très détaillées. Ses caractéristiques ont une grande importance comme élément du livre.
Contexte historique en Argentine
Le , Roberto Marcelino Ortiz devint président de l’Argentine. Issu de l’Union civique radicale antipersonnaliste, il avait exprimé son intention d’en finir avec les fraudes électorales systématiques qui étaient apparues à la suite du coup d’État militaire qui avait renversé le radicalisme en 1930. Cependant, cette proposition rencontra une forte résistance dans la coalition politique appelée La Concordancia, à laquelle il appartenait. Victime de diabète, il fut contraint de déléguer son mandat au vice-président Ramón Castillo, d’abord provisoirement, puis de manière définitive le . Le nouveau président n’était pas d’accord avec la politique menée par Ortiz. C’est pourquoi il réintégra les pratiques de fraude, décourageant ainsi ceux qui avaient eu de l’espoir avec le changement proposé par son prédécesseurHalperín Donghi, Tulio, La república imposible (1930-1945) pág. 236, 2004, Buenos Aires, Ariel Historia, .
À peine la Seconde Guerre mondiale avait-elle débuté que le gouvernement argentin déclara la neutralité du pays le . Le pays répétait ainsi la position qu’il avait eue durant la Première Guerre mondiale. La Grande-Bretagne appuya cette décision. Elle soutenait cette position car la neutralité de l’Argentine lui permettrait de continuer de se fournir en nourriture auprès d’elle durant la guerreHalperín Donghi, Tulio, La república imposible (1930-1945) p. 261, 2004, Buenos Aires, Ariel Historia, .
vignette|300px|Francisco Petrone dans La guerra gaucha.
En , les États-Unis entrèrent en guerre. En eut lieu la troisième réunion des ministres des Affaires étrangères des Républiques américaines à Rio de Janeiro. Cette réunion avait été impulsée par les États-UnisRapoport, Mario, ¿Aliados o neutrales? La Argentina frente a la Segunda Guerra Mundial p. 11, 1988, Buenos Aires, Editorial Universitaria de Buenos Aires, , qui aspiraient à obtenir une décision qui obligerait les pays à rompre les relations avec les pays de l’Axe. L’Argentine, qui, au cours des années précédentes, avait eu des frictions constantes avec les États-Unis, s’y opposa et eut une influence décisive pour approuver une « recommandation » de rupture, au lieu d’une obligationRapoport, Mario, ¿Aliados o neutrales? La Argentina frente a la Segunda Guerra Mundial p. 174, 1988, Buenos Aires, Editorial Universitaria de Buenos Aires, Halperín Donghi, Tulio, La república imposible (1930-1945) p. 264, 2004, Buenos Aires, Ariel Historia, .
Les problèmes liés à la politique étrangère prirent alors plus d’importance en Argentine. Ce qui raviva le conflit entre le secteur politique proche des Alliés, les neutralistes et ceux qui étaient proches des pays de l’Axe. Au sein de ce dernier, numériquement minoritaire, militaient des partisans du nationalisme et certains officiers des forces armées. La question de la position du pays durant la guerre déplaça les autres questions du centre de la scène publiqueBuchrucker, Cristian, Nacionalismo y peronismo pág. 222, 1987, Buenos Aires, Editorial Sudamericana, .
À partir des années 1930 et parallèlement à une tendance qui était générale en Amérique latine, les idées nationalistes se renforcèrent dans des domaines et des secteurs plus divers en Argentine. Dans des partis politiques, comme l’Union civique radicale et le parti socialiste, et dans le syndicalisme socialiste et révolutionnaire, organisé dans la Confédération générale du travail, augmentèrent les courants favorables à l’intervention de l’État pour préserver les intérêts nationaux et promouvoir l’industrialisation. Ce changement idéologique était observable aussi dans le secteur de la culture, avec la revendication du tango et des racines gauchos et indigènesBaily, Samuel L., Movimiento obrero, nacionalismo y política en Argentina, 1985, Buenos Aires, Ed. Hyspamérica, ; Ferrero, Roberto A., Del fraude a la soberanía popular, 1976, Buenos Aires, Ed. La Bastilla y Potash, Robert A., El ejército y la política en la Argentina; 1928-1945, 1981, Buenos Aires, Ed. Sudamericana.. La guerra gaucha fut produit dans ce contexte de nationalisme en expansion, et de débat sur la position à prendre face à la guerre.
Situation de l’industrie cinématographique en Argentine
En 1938, la production de film en Argentine était en pleine expansion. 41 films sortirent dans les salles, dont 16 de nouveaux réalisateurs. En 1939, le chiffre monta à 51, et c’est l’année où arriva en Argentine la Truca, ce qui signifiait une avancée technique majeure pour la qualité des filmsMahieu, José Agustín, Breve historia del cine argentino págs. 21 y 24, 1966, Buenos Aires, Editorial Universitaria de Buenos Aires. Le cinéma argentin avait un énorme succès, et le cinéma hispanique, à New York, était entièrement destiné à montrer des productions de Lumilton et de l’Argentina Sono Film. Ce fut aussi le cas dans d’autres lieux des États-Unis, comme le Texas, le Colorado, l’Arizona, le Nouveau Mexique et la Californie. Au Mexique, quasiment tous les films argentins sortaient au cinémaDi Núbila, Domingo, La época de oro. Historia del cine argentino I pág. 312, 1998, Buenos Aires, Ediciones del Jilguero, . En 1940, 49 films sortirent malgré le fait que le celluloïd commençait à être rare du fait de la guerre. En 1941, il y en eut 47 et en 1942, 57 Mahieu, José Agustín, Breve historia del cine argentino pág. 30, 1966, Buenos Aires, Editorial Universitaria de Buenos Aires.
La maison de production Artistas Argentinos Asociados
Un groupe composé des artistes, alors inoccupé, Enrique Muiño, Elías Alippi, Francisco Petrone, Ángel Magaña, du réalisateur Lucas Demare et du chef de production d’une entreprise cinématographique Enrique Faustín se réunissait habituellement au début des années 1940 dans le café El Ateneo, situé à l’angle de Carlos Pellegrini et Cangallo (aujourd’hui Teniente General Juan D. Perón) de la ville de Buenos Aires.
Ce groupe, qui se faisait appelé la ‘’Barra del Ateneo’’, décida après de longue délibérations de suivre l’idée d’Enrique Faustín. Celui-ci voulait créer une société de production qui travaillerait comme une coopérative à la manière des United Artists qui existaient aux États-Unis. C’est ainsi que le fut créée la Artistas Argentinos Asociados Sociedad Cinematográfica de Responsabilidad LimitadaMaranghello, César, Artistas Argentinos Asociados. La epopeya trunca, 2002, Buenos Aires pág. 31, Ediciones del Jilguero, Zolezzi, Emilio, Noticias del viejo cine criollo, pág.119, 2006, Buenos Aires, Ediciones Lumiere S.A., .
La gestation du film
Filmer La Guerra Gaucha était depuis le début dans les plans des Artistas Argentinos Asociados. Homero Manzi avait cette idée depuis qu'il avait fait le scénario du film Viento Norte. Par force d'insistance, il finit par convaincre le réalisateur Lucas Demare de la viabilité du projet. Francisco Petrone fut l'un de ceux qui le soutenu le plus, et se souvenant du succès du film Prisioneros de la tierra, il proposa que le scénario soit écrit par Manzi et Ulyses Petit de Murat. Les droits d'auteur pour le film furent acquis auprès de Leopoldo Lugones, qui en plus de recevoir , reçu deux albums de jazz qui n'étaient pas disponibles dans le paysMaranghello, César, Artistas Argentinos Asociados. La epopeya trunca, 2002, Buenos Aires pág. 35, Ediciones del Jilguero, . thumb|250px|left|Ulyses Petit de Murat, Lucas Demare et Homero Manzi.
En attendant, Elías Alippi, qui devait jouer le rôle du capitaine Del Carril, eu un cancer (il mourra le ). Ses collègues de travail savaient qu'ils n'étaient pas en mesure de survivre aux conditions du tournage. Ils ne voulurent pas le remplacer alors qu'il était encore en vie. Ils trouvèrent alors une excuse pour reporter le tournage, et ils commencèrent à tourner El viejo Hucha, dans lequel il n'avait pas de rôle.
En se souvenant de la proposition de créer le scénario, Ulyses Petit de Murat déclara :
Le tournage du film El viejo Hucha se fit avec une partie de l'argent destinée à la réalisation du film La guerra gaucha. Les partenaires des Artistas Argentinos Asociados qui y avaient participé augmentèrent donc le capital de la société avec les frais correspondants. L'effort financier ne fut pas suffisant. Ils durent alors s'associer avec Estudios San Miguel et vendre par anticipation les droits de diffusion du film dans certaines régions. C'est grâce à ça que le film put être réalisé avec "un peu moins d'urgence mais sans relâche"Zolezzi, Emilio, Noticias del viejo cine criollo, pág.70, 2006, Buenos Aires, Ediciones Lumiere S.A., .
Le scénario
Homero Manzi
thumb|250px|right|Homero Manzi Homero Manzi, né à Añatuya en Argentine, s'intéressa dès son plus jeune âge à la littérature et au tango. Après une brève incursion dans le journalisme, Manzi travailla comme professeur de littérature et de castillan. Mais pour des raisons politiques (il avait adhéré à l'Union Civique Radicale), il fut licencié de son travail. C'est à partir de là qu'il commença à se consacrer à l'art.