Jules-Géraud Saliège, né à Mauriac au lieu-dit Crouzit Haut le et mort à Toulouse le , est un homme d'Église, évêque, puis archevêque de Toulouse et cardinal, particulièrement connu pour ses prises de position pendant l'Occupation, où il dénonça les déportations de Juifs, le STO et les exactions nazies.
Sans qu'il ait jamais rejoint la Résistance proprement dite, le titre de compagnon de la Libération lui est décerné par le général de Gaulle.
Le , Yad Vashem reconnaît Jules-Gérard Saliège comme Juste parmi les nations.
Biographie L'archevêque de Toulouse thumb|upright=1.1|Tenture archiépiscopale de Jules Saliège (blason de primat des Narbonnaises).|left Après des études à Pleaux, puis au séminaire d'Issy-les-Moulineaux, il fut ordonné prêtre en 1895, devint professeur du petit séminaire de Pleaux, puis supérieur du grand séminaire de Saint-Flour dès 1907, fonction qu'il abandonna en 1914 pour devenir aumônier militaire. Intoxiqué par les gaz, démobilisé en 1917., puis prêtre infirmier au petit séminaire Saint-Gildas, il fut, à la fin de la guerre et après son retour à Saint-Flour, nommé évêque de Gap en 1925 et est consacré le par l'évêque de Saint-Flour Paul-Augustin Lecœur avec comme co-consécrateurs l'évêque titulaire de Benjamin-Octave Roland-Gosselin et l'évêque de Nancy-Toul Hippolyte-Marie de La Celle.
Il devient archevêque de Toulouse en 1928. Arrivant après des prélats d'allure aristocratique, affecté d'une maladie (paralysie du bulbe rachidien), fort handicapé à l'oral à partir de son attaque cérébrale de 1932, il choque par son caractère et ses méthodes abruptes une partie de son entourage, mais permet le développement de l'action catholique. Selon l'historien Germain Sicard, Jules Saliège était Il est élu mainteneur de l'Académie des Jeux floraux en 1932. Il a des rapports protocolaires corrects avec la municipalité socialiste de Toulouse mais ne s'engage politiquement pas particulièrement avant la guerre, même s'il est hostile aux totalitarismes condamnés par Rome (communisme, nazisme).
Du soutien à Pétain à la condamnation de la déportation
Il condamne assez tôt l'antisémitisme. Dès le , donc peu de temps après l'arrivée en janvier d'Hitler à la chancellerie, il prend la parole dans une réunion au Théâtre du Capitole pour la défense des Juifs menacés par la montée du nazisme : Comme supérieur de l'Institut catholique il soutient les initiatives d'aide aux réfugiés espagnols de Bruno de Solages. Il est informé de l'évolution en Allemagne par le père René de Naurois.
En 1936 sa maladie commence à le handicaper gravement pour parler en public. En paraît pour la première fois, dans la Semaine catholique de Toulouse, un bref article anonyme intitulé « Menus propos ». Très vite, on sait que Jules Saliège en est l’auteur. Écrits d'une plume élégante et incisive, ces « Menus propos » paraîtront chaque semaine pendant dix ans et aborderont avec une extraordinaire liberté de ton les sujets les plus variés de l'actualité. Ils seront republiés en sept cahiers thématiques en 1947 (Éditions l’Équipe, Toulouse). On y trouve exprimée dans toutes ses facettes la profondeur et l'originalité de sa personnalité.
Le , avec son ami Bruno de Solages, recteur de l'Institut catholique de Toulouse, il rappelle avec fermeté que l'Église condamne le racisme, erreur dont le pape Pie XI a montré en 1937 dans l'encyclique Mit brennender Sorge qu'elle est fondamentalement contraire aux enseignements de l'Évangile.
La région de Toulouse est un centre important des réfugiés lors de l'exode de 1940 (Léon Blum y est arrêté). L'Église contribue à l'effort de réception des civils et l'archevêque reçoit en 1940 le maréchal Pétain à Toulouse, affirmant son respect pour le régime de Vichy.
Dès , Jules Saliège agit pour aider matériellement les détenus (majoritairement étrangers) des camps de Noé et du Récébédou et exprime son soutien, dans une lettre au rabbin Moïse Cassorla à la suite des attentats contre des synagogues de Paris en octobre suivant.
Repéré à Londres comme un des archevêques qui s'opposent aux Allemands et à la collaboration, il reçoit des émissaires gaullistes (dont Michel Debré) et une lettre du général de GaulleLettre conservée au musée de la Résistance de Toulouse. qui lui demande, comme à d'autres prélats, un geste montrant un certain désalignement de l'Église sur les autorités de la France collaborationniste. À la mi-, le père de Lubac, l'abbé Glasberg et le père Pierre Chaillet lui font rencontrer l'avocat et résistant Charles Lederman alors actif au sein de l'Union des Juifs pour la résistance et l'entraide (UJRE) qui le convainc de l'existence des camps et de l'extermination de Juifs.. Au moment de l'occupation de la zone Sud, le nonce Valerio Valeri recommande aux évêques de la zone Sud de ne pas accepter les persécutions antisémitesSylvie Bernay, L'Église de France face à la persécution des Juifs (1940-44), CNRS/Éditions Perrin, 1998..
Une condamnation sans ambiguïté des persécutions antisémites
Le , Jules Saliège ordonne la lecture, dans toutes les paroisses de son diocèse, d'une lettre pastorale intitulée Et clamor Jerusalem ascendit. thumb|Monument du Cardinal Jules Saliège, à côté de la cathédrale. Le monument cite sa fameuse lettre.
LETTRE DE S.E. MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE SUR LA PERSONNE HUMAINE
Bien chers Frères,
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ? Seigneur ayez pitié de nous. Notre-Dame, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien-aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs .
Recevez, mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement. Jules-Géraud SALIÈGE Archevêque de Toulouse À lire dimanche prochain [], sans commentaire. Pierre Laval, sous prétexte que les Allemands risquent de remettre en cause l'autonomie relative de la zone non occupée, fait interdire sa publication par arrêté préfectoral. Plusieurs des pairs de Saliège, comme François-Louis Auvity à Mende, bloquent à la demande des préfets la diffusion de sa lettre pastorale dans leur diocèse, pour obéir à l'interdiction du gouvernement. Mais elle est lue dans plusieurs paroisses de France, paraît dans La Semaine Catholique et elle est diffusée par le Vatican comme sur les ondes de la B.B.C. depuis Londres (le avec la voix de Maurice Schumann et le avec celle de Jean Marin). Le chef du gouvernement convoque le secrétaire de la nonciature du Vatican pour demander, mais en vain, la mise à la retraite de Jules Saliège. Pierre-Marie Théas, à Montauban fait, lui aussi, diffuser des instructions à lire dans toutes ses paroisses pour condamner l'antisémitisme, ou encore, plus tard, au printemps 1943, contre l'institution du Service du travail obligatoire à laquelle s'oppose également Jules Géraud Saliège.
Cette opposition publique aux persécutions raciales est assez isolée dans un épiscopat français qui reste majoritairement pétainiste : si « plus de la moitié des évêques français a protesté contre les persécutions », seuls cinq évêques sur plus d'une centaine ont publiquement dénoncé les rafles antisémites ; le gouvernement a fait de fortes pressions contre ces condamnations, qui trouvaient un écho parmi les catholiques, mais le poids du cardinal Gerlier, primat des Gaules, ou de Jean Delay à Marseille, qui font partie des protestataires, a protégé les ecclésiastiques d'une répression immédiate.
Une action risquée Avec Bruno de Solages, l'archevêque de Toulouse contribue à protéger de nombreux Juifs et proscrits, les place dans des lieux sûrs aux alentours de Toulouse. En 1943, un certain nombre de prêtres de l'Église catholique s'efforcent de fournir de faux certificats de baptême dans leur paroisse. Mobilisant diverses congrégations et réseaux, l'aide apportée s'amplifie dans le diocèse et l’archevêché de Toulouse : filières d'évasion, passages en Espagne par des circuits pyrénéens, documents d'identité, cartes de textile, faux certificats de baptême, camouflage des jeunes dans les écoles catholiques et les couvents. À Montauban, ce sont les bénédictines de Mas-Grenier, les sœurs d'Auvillar, de l'Institut Jeanne d'Arc, l'Institut familial, le petit séminaire, le Refuge. Le capucin Dom Marie-Benoît (Pierre Péteul) réussit à sauver environ . A Capdenac-Gare, Louise Thèbes, les religieuses Denise Bergon et Marguerite Roques abritent 83 enfants et 11 adultes dans l'école du couvent Notre-Dame de Massip. D'autres prélats agissent surtout par motivation humaniste et par devoir de charité, sans vouloir manifester leur opposition au gouvernement de Vichy ni à l'occupant.
Même s'il protège les proscrits, Jules Saliège prend plusieurs fois position pour condamner les actes d'agression contre les forces d'occupation allemandes, considérant, selon la tradition de l'Église, que l'armistice qui a été signé doit être respecté, et que par ailleurs, les populations civiles ne doivent pas intervenir dans les guerres.
C'est son action de protection des Juifs qui convainc la Gestapo finalement de l'arrêter le . Jules Saliège ne doit son salut qu'à son état de santé et à son âge, ainsi qu'à la protestation vigoureuse de la religieuse qui se trouvait auprès de lui. L'officier allemand chargé de son arrestation se retira en bafouillant qu'il allait demander de nouvelles instructions, et ne revint jamais. D'après le témoignage d'un résistant, Charles d'Aragon, Jules Saliège manifesta du dépit de voir s'éloigner de lui la « palme du martyre ».
Un symbole moral à la Libération vignette|Jules Saliège et le cardinal Adeodato Giovanni Piazza en 1953.
À la Libération, son autorité morale et son action lui valent la reconnaissance du général de Gaulle, qui le fait Compagnon de la Libération par décret du . L'archevêque profite de son statut pour s'élever contre les injustices et les violences commises à la fin de la guerre par les partisans :