Isaac Casaubon, né à Genève le et mort à Londres le , est un humaniste et érudit protestant. Biographie Origines et premières années Né à Genève de parents huguenots réfugiés, vol. VII, pp. 109-110., il retourna en France après la promulgation de l’Édit de Saint-Germain en 1562, et suivit sa famille à Crest dans le Dauphiné, où Arnaud Casaubon, son père, devint pasteur de la communauté locale. Le père s’absentait du foyer pendant de longues semaines pour rejoindre l’armée calviniste ; la famille devait régulièrement quitter le village pour se cacher dans les collines afin d’échapper aux bandes armées catholiques qui parcouraient le pays. C’est dans une grotte de ces montagnes, après la Saint-Barthélémy, qu’Isaac reçut de son père ses premières leçons de grec..

À dix-neuf ans, il fut envoyé à l’université de Genève où il poursuivit ses études de grec, sous la direction du Crétois François Portus. Ce dernier meurt en 1581, en recommandant que Casaubon, alors âgé de vingt–deux ans, lui succède. Il tient ainsi la chaire de grec jusqu’en 1596. Il se marie une première fois, devient veuf et se remarie avec Florence Estienne, fille de l’imprimeur Henri Estienne. Il se constitue une riche bibliothèque de livres imprimés et de manuscrits.

Bien qu’Henri Estienne fût son beau-père et Théodore de Bèze le président de l’université, il avait peu d’échanges avec eux et cherchait plutôt le contact des professeurs de passage car Genève, capitale du calvinisme, recevait un flot constant de visiteurs. Il rencontra ainsi Henry Wotton, poète et diplomate, qui logea chez lui. Il fit également connaissance avec (« Dutch » Thomson), professeur au Clare College de Cambridge, et par Thomson, il entra en contact avec Joseph Juste Scaliger. Ils commencèrent une correspondance suivie en 1594, ne se rencontrèrent jamais mais développèrent admiration, estime mutuelle et amitié. D’influents hommes de lettres français, le protestant Jacques Bongars, le catholique Jacques de Thou et le converti Philippe Canaye, sieur du Fresnes encouragèrent Casaubon à venir s’installer en FranceM. Pattison, vol. 5, pp. 411-444..

En 1596, il accepta un poste à l’université de Montpellier avec le titre de conseiller du roi et professeur stipendié aux langues et bonnes lettres. Il n’y resta que trois ans et prit en outre de nombreux congés, trouvant ses émoluments trop maigres. Il se mit à penser que l’édition de livres grecs constituerait une tâche plus appropriée. À Genève, il avait pris quelques notes sur Diogène Laërce, Théocrite et le Nouveau Testament. Son premier travail d’éditeur fut cependant une édition de Strabon, en 1587, dont il fut si mécontent par la suite qu’il s’en excusa auprès de Scaliger. Elle fut suivie de l’édition princeps de Polyen en 1589, d’un texte d’Aristote en 1590 et de quelques notes insérées dans l’édition Estienne de Denys d'Halicarnasse et de la correspondance de Pline le Jeune. Son édition des Caractères de Théophraste (1592), est le premier exemple de son style de la maturité. Quand il partit pour Montpellier il avait déjà commencé à travailler sur son magnum opus, l’édition commentée d’Athénée de Naucratis.

Séjour à Paris En 1598, Casaubon était à Lyon, surveillant l’impression de son Athénée. Il logeait dans la maison de Méry de Vic, surintendant de la justice, un catholique modéré. Accompagné de De Vic, Casaubon se rendit brièvement à Paris, où il fut présenté à . Le roi évoqua la possibilité de confier à Casaubon la charge de relever l’université de Paris, alors en piteux état. En , il reçut une convocation à se rendre à Paris, mais les termes de la lettre étaient si ambigus que Casaubon hésita à s’exécuter. Il abandonna cependant sa chaire de Montpellier mais resta encore un an à Lyon avec de Vic, où il espérait rencontrer le roi qui devait faire une tournée dans le sud. La proposition resta sans lendemain. En revanche, de Vic le convia à Paris pour une affaire autrement importante, la conférence de Fontainebleau. On convainquit Casaubon d’arbitrer la rencontre entre Philippe Duplessis-Mornay et le cardinal Jacques-Davy Duperron. En acceptant, il se mit dans une position difficile, comme le mentionne Scaliger :

L'événement avait été organisé de telle manière que le parti protestant (Philippe Duplessis-Mornay) ne pouvait manquer de perdre. En acceptant d’être impliqué, Casaubon confirma les suspicions contre lui selon lesquelles, comme son ami et mécène, Canaye du Fresne, il allait abjurer. De ce moment, il suscita à la fois l’espoir et la crainte des deux partis ; les catholiques prodiguant force promesses, le pressaient d’agir ; les ministres protestants insinuant qu’il se préparait à abandonner une cause perdue, laissaient entendre qu’il s’agissait seulement d’une question de prix. Aucun des partis en présence ne comprenait que la lecture qu’avait faite Casaubon des Pères de l’Église l’avait conduit à adopter une position médiane, à mi-chemin entre le calvinisme genevois et l’ultramontanisme.

Enfin le roi lui réitéra son invitation à s’installer à Paris, finit par lui accorder une pension mais ne parla plus de l’université. Une réforme récente avait en effet restreint le recrutement aux seuls catholiques ; bien que les chaires du Collège de France ne fussent pas soumises aux statuts de l’université, l’opinion publique était si violemment anti-protestante, qu’ n’osa pas nommer un calviniste à ce poste. Quand le bibliothécaire-adjoint du roi, Jean Gosselin, mourut en 1604, Casaubon lui succéda, avec un salaire de 400 livres en sus de sa pension.

Casaubon resta à Paris jusqu’en 1610. Ces dix années furent les plus brillantes de sa vie. Il avait acquis la réputation d’être, après Scaliger, l’homme le plus savant de son époque, dans un temps où l’érudition était le seul critère du mérite littéraire. Il était riche, pouvait participer à des services protestants à Ablon-sur-Seine ou CharentonL'Edit de Nantes n'autorisait les huguenots à célébrer la messe qu'à plus de 5 lieues de Paris, et les Parisiens s'y rendaient le plus souvent en barque par la Seine. G. Guizot (, p. 264), s'appuyant sur les Ephémérides de Casaubon, signale que ce dernier manqua de se noyer un jour de tempête en 1609., et pouvait communiquer librement avec les hommes de lettres français et étrangers. Par-dessus tout, il pouvait facilement disposer de livres grecs, imprimés et manuscrits, qui ne se trouvaient qu’à Paris et qui lui avaient si cruellement fait défaut à Genève et à Lyon. vignette|Plaque au passage Casaubon à Genève Malgré tout, Casaubon cherchait à quitter Paris. Des offres lui avaient été faites pour s’installer à Nîmes, Heidelberg ou Sedan. Ses amis, Lectius et Giovanni DiodatiThéologien protestant, premier traducteur de la Bible en italien, à partir de sources hébraïques et grecques (1576–1649)., souhaitaient, eux, le ramener à Genève. Casaubon se sentait en effet toujours inquiété à cause de sa religion : la vie des Huguenots parisiens était à l’époque toujours remplie de craintes, car la police aurait été impuissante à les protéger des soulèvements de la foule. Depuis la conférence de Fontainebleau, l’impression prévalait que Casaubon était sur le fil du rasoir. Les catholiques lui avaient fait comprendre qu’il ne pourrait être nommé professeur qu’à la condition d’abjurer le protestantisme. Quand il devint clair que Casaubon ne se laisserait pas acheter, , dont il était l’ami personnel, prit sur lui d’essayer de le convertir. Le cardinal Jacques-Davy Duperron, son aumônier, eut une polémique avec lui dans la bibliothèque du roi. De leur côté, les huguenots, et particulièrement Pierre du Moulin, le pasteur responsable de la congrégation de Paris, accusèrent Casaubon de faire trop de concessions, et d’avoir outrepassé les cadres de la stricte orthodoxie calviniste.

Dernières années en Angleterre Quand l’assassinat d’ eut porté au pouvoir le parti ultramontain à la cour, Duperron devint plus pressant, voire menaçant. Casaubon commença alors à considérer d’un œil favorable les propositions émanant des évêques et de la cour d’Angleterre. En il se rendit outre-Manche, dans la suite de l’ambassadeur, Lord Wotton of Marley (frère de l’ami d’enfance de Casaubon, Henry Wotton), répondant ainsi à une invitation officielle qui lui avait été faite par Richard Bancroft, archevêque de Canterbury. Il fut très bien accueilli par le roi , qui l’envoyait souvent chercher pour discuter théologie.. Les évêques anglais se réjouirent de ce que l’érudit français était déjà devenu anglican par le cœur, qu’il était arrivé, par une étude indépendante des Pères de l’Église, à cette via media (voie médiane) entre puritanisme et catholicisme, qui allait devenir la marque de l’Église d’Angleterre. Casaubon, quoique laïc, fut nommé sur une stalle à prébendes à Canterbury, avec une rente de 300 livres par an.. Le roi insista sur ce que « M. Casaubon soit payé avant moi, ma femme, et mes fermes. » Casaubon garda néanmoins ses appointements en France et son titre de bibliothécaire : il avait reçu une autorisation d’absence pour se rendre en Angleterre, où il n’était pas supposé s’installer de manière permanente. Pour l’obliger à rentrer, la régente Marie de Medicis, refusa de lui envoyer sa bibliothèque outre-Manche. Il fallut une requête personnelle du roi Jacques pour autoriser sa femme à lui apporter les livres qui lui étaient absolument nécessaires. Casaubon dut continuer à affirmer sa fidélité à la régente et sa disponibilité à rentrer dès qu’il en recevrait la demande.

Il connut le succès. , l’un des hommes d’Église les plus érudits du royaume, l’invita avec sa famille, dans son doyenné de Saint-Paul et lui en laissa la jouissance pendant un an. , évêque d’Ely, devint également son ami et lui fit visiter Cambridge, où il fut reçu avec les honneurs par les autorités de l’université. Ils allèrent ensemble à Downham, dans les environs de Cambridge, où Casaubon passa six semaines durant l’été 1611, année durant laquelle il fut naturalisé anglais. En 1613, Sir Henry Savile l’emmena à Oxford, où, reçu avec les hommages appuyés de l’université, il put consulter les manuscrits de la bibliothèque Bodléienne. Il refusa le diplôme d’honneur que l’université aurait voulu lui conférer.

Malgré cette situation somme toute confortable, Casaubon découvrit petit à petit les inconvénients de sa situation. Lié au roi et aux évêques, il partageait leur impopularité grandissante. Les courtisans étaient jaloux de ce pensionné étranger, si proche du roi. Casaubon fut particulièrement mortifié par l’attitude de Henry Wotton, tellement opposée à leur amitié passée. Des vandales allèrent briser ses fenêtres, et ses enfants furent molestés dans la rue. Un jour, on le vit arriver au Palais de Theobalds avec un œil au beurre noir, parce qu’il avait été attaqué en chemin. Ces intimidations semblent avoir eu pour unique cause un fort sentiment anti-français : Casaubon, quoiqu’il pût lire l’anglais, ne le parlait pas correctement. Cette incapacité l’exposait aux insultes, et restreignait d’autant ses activités mondaines. Il fut exclu du cercle des « spirituels » ; et il ne fut pas reçu dans le cercle des érudits laïcs, les « antiquaires » comme William Camden, Robert Cotton et Henry Spelman. De plus, Casaubon avait à souffrir des attaques ouvertes des pamphlets jésuites, qui, après son émigration en Angleterre, en avaient fait leur cible : Andreas Eudaemon-Joannes, Héribert Rosweyde et Scioppius (Gaspar Schoppe), et même un écrivain respectable comme Andreas Schott d’Anvers, donnèrent corps à l’insinuation selon laquelle Casaubon avait vendu sa conscience contre l’or anglais.