La famille Metzler de Bethmann, anciennement Metzler, d'origine allemande protestante, est une famille subsistante d'ancienne bourgeoisie, installée à Bordeaux au , et qui a animé plusieurs maisons de négoce en Gironde à la fin du et au , en parallèle avec les activités d'une maison active à Francfort-sur-le-Main et à Goslar en Allemagne. Les Metzler de Bethmann, comme les Faure, les Balguerie, les Guestier, sont représentatifs de la grande bourgeoisie bordelaise et de l'histoire de son économie.
Histoire En 1674, fonde la à Francfort-sur-le-Main.
Pierre-Henri Metzler, frère de Friedrich Metzler, épousa en 1769 Catherine-Élisabeth de Bethmann, fille unique de Jean-Jacob Bethmann, lui aussi originaire de Francfort où sa famille possédait une banqueCharondas, Un juge d'armes au Jockey-Club, ICC, 2000, sans pagination.. Après son mariage, Pierre-Henri Metzler ajouta le nom de son épouse au sien conformément au désir de son beau-père.
Un membre de cette famille a été admis au Jockey-Club en 1907.
Johann Jakob Bethmann, négociant et consul impérial au destin contrasté
Cadet des fils de Simon-Moritz mort prématurément en 1725, Johann-Jakob naît à Bergnassau en 1717 (dans le Harz) ; il grandit à Francfort où ses frères et lui sont pris en charge par leur oncle Jakob Adami. Celui-ci les fait bénéficier d’une éducation complète, fondée à la fois sur la rigueur de la foi luthérienne et les principes du métier de négociant. Le jeune Johann-Jakob complète sa formation par des séjours à Leipzig, Amsterdam et Cassel, avant de se voir installé en 1740 par son oncle à Bordeaux.
L’essor économique considérable de la cité-port depuis le début du représente une forte opportunité pour une telle famille. Cela lui facilite le renforcement d’un important réseau de correspondants européens, à la fois par le biais de la maison de négoce lancée en 1740 et grâce à la banque de Francfort Bethmann Gebrüder (frères), créée en 1748 et animée par les deux frères Johann-Philip et Simon-Moritz – puis par le gendre de Jean-Jacques, Peter-Heinrich Metzler. Ce dernier a trois fils, Jakob-Philip, Simon-Moritz (qui lui succède temporairement) et Édouard. Ces fils s’installent plus tard à Bordeaux, la ville de leur grand-mère maternelle Élisabeth Desclaux de Latané, mariée à Jean-Jacques de Bethmann I, mais aussi de leur mère, fille de ces derniers et épouse de Peter-Heinrich Metzler.
L’essor de la maison de négoce en Gironde Le cheminement des activités de la famille girondine s’amplifie et se diversifie tout à la fois. À Bordeaux, muni d’un capital de départ non négligeable, d’une solide ambition et d’un sens certain des affaires, Johann-Jakob, devenu Jean-Jacques, s’associe d’abord avec le négociant huguenot Jacques Imbert, originaire de Sainte-Foy-la-Grande. Ils développent une activité de commissionnaires en vins, sucres, cafés et indigo, à l’importation et pour des flux de réexportation à destination de l’Europe du Nord et de l’Europe centrale. Bethmann bénéficie d’un réseau et d’un savoir-faire lui permettant de financer de nombreuses opérations de transport maritime à destination des colonies, essentiellement vers les Indes occidentales et donc Saint-Domingue, et marginalement vers les îles françaises du Pacifique ou l’océan Indien.
L’historien Paul Butel indique que les Bethmann atteignent alors sur la place bordelaise la position des grandes familles bourgeoises Gradis ou Bonnaffé ; leur actif atteindrait 2,5 millions de livres à la fin des années 1780. Leur succès est élevé, au point d’attirer la considération du comte Florimond-Claude de Mercy, ambassadeur de l’Empire, en 1766-1790. Par son mariage en 1745 avec Élisabeth Desclaux de Latané, issue d’une famille protestante de Tonneins et dont le père est armateur, Jean-Jacques de Bethmann consolide son assise notabiliaire. Sa fille, Élise de Bethmann, se marie quant à elle avec le négociant Pierre-Henri Metzler (1744-1800), fils d’un ami de son père, Guillaume-Pierre Metzler, lui-même d’une autre grande famille de négociants francfortois, par ailleurs neveu par alliance de François Bonnaffé. Une convention stipule que Metzler junior ajoute le nom de Bethmann au sien lors du mariage, afin de maintenir le capital de réputation de la dynastie. Malheureusement, la chute de la maison l’aura plus tard empêché de prendre sa direction à la mort de son fondateur en 1792 – et ce sont ses enfants qui sont destinés à descendre à Bordeaux lancer leur propre société.
Jean-Jacques de Bethmann et l'esclavage
Implication indirecte dans la traite négrière
La question de la traite négrière constitue un enjeu important dans l’histoire de la cité-port, insérée dans le vaste système productif transatlantique et caribéen reliant la Gironde aux AntillesSilvia Marzagalli, « Bordeaux et la traite négrière », Cahiers des Anneaux de la Mémoire, , 2007, .Jean Mettas (Serge Daget & Michèle Daget, dir.), Répertoire des expéditions négrières françaises au . Tome II : Ports autres que Nantes, Paris, Publications de la Sfhom, 1984Olivier Grenouilleau, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, « NRF. Bibliothèque des histoires », 2004François Hubert, Christian Block & Jacques de Cauna (dir.), Bordeaux au . Le commerce atlantique et l’esclavage, Bordeaux, Le Festin & Musée d’Aquitaine, 2010.. Bien qu'aucun document n'ait été retrouvé par les historiens, ni à Bordeaux, ni en Allemagne, attestant l'armement direct d'une expédition négrière par Jean-Jacques de Bethmann, on ne peut exclure qu'il ait pris part ponctuellement au financement de telles opérations, malgré son statut d’étranger lui interdisant officiellement d’armer des bateaux à cette fin.
Selon Éric Saugera, Jean-Jacques de Bethmann participa au financement de nombreuses opérations de traite dont il ne put avoir l’initiativeFrançois Hubert, Christian Block et Jacques de Cauna (dir.), Bordeaux au . Le commerce atlantique et l’esclavage, Bordeaux, Le Festin & Musée d’Aquitaine, 2010.. L'historien remarque que, sur les 191 trafiquants négriers de Bordeaux, les plus actifs sont les protestants, ceux dont on sollicite plus volontiers l'aide financière pour lancer une expédition négrière. À titre d'exemple, en 1789, Jean-Jacques de Bethmann investit (équivalant à 3,2 millions d'euros actuels) dans la firme négrière Romberg, Bapst et Paul Butel, Les négociants bordelais, l’Europe et les Îles au , Paris, Aubier-Montaigne, 1974.. L'année suivante, en 1790, celle-ci arme deux navires à la traite, l'Aimable-Manon et le Lafayette.
Administrateur, puis copropriétaire de plantations esclavagistes La société Bethmann & Desclaux s'est occupée d'administrer des plantations coloniales au nom de divers propriétaires, notamment à Saint-Domingue. Également, en 1777, la firme Bethmann & fils s'associe avec Abraham Gradis pour le rachat, pour moitié chacun, n remboursement d'une dette, d'une habitation (plantation sucrière) aux Nippes de Saint-DomingueSylvia Marzagalli, « Opportunités et contraintes du commerce colonial dans l'Atlantique français au XVIIIe siècle : le cas de la maison Gradis de Bordeaux » in Outre-mers, tome 96, n° 362-363, 1er semestre 2009, L'Atlantique Français, sous la direction de Cécile Vidal, pp. 87-110. Lire en ligne.Jean de Maupassant, Un grand armateur de Bordeaux. Abraham Gradis (1699-1780), préface Camille Jullian, éditions Féret & fils, 1931, p. 142, texte entier : archive.org.
Lobbyiste de l'esclavage ? Bethmann et son épouse ont apporté un soutien personnel à la communauté protestante des Frères moraves, qui furent parmi les premiers militants abolitionnistes, avant même la création en 1788 de la Société des amis des Noirs. Mais parallèlement, Albert Rèche relève qu'on retrouve un Bethmann parmi les 300 signataires de la pétition contre l'égalité des Blancs et des gens de couleur libres en 1791Albert Rèche, Dix siècles de vie quotidienne à Bordeaux, Bordeaux, L'Horizon chimérique, 1988..
Les réseaux de sociabilité Parallèlement à son métier de négociant, Jean-Jacques de Bethmann intervient au volet économique de certaines affaires diplomatiques européennes, d’abord avec le titre de conseiller auprès du prince-électeur de Bavière à partir de 1762, puis comme consul autrichien à partir de 1768. Profitant des relations qu’il réussit à tisser avec plusieurs ministres français et plusieurs diplomates en poste à Versailles, il soutient avec constance les intérêts de l’impératrice Marie-Thérèse, puis ceux de l’empereur Joseph II, parfois avec le concours de ses frères restés à Francfort, notamment au cours de la Guerre de Sept Ans durant laquelle ceux-ci sont chargés par la France de transferts de fonds au bénéfice de l’armée française. Soucieux néanmoins de garder ses distances avec la cour de France, et profondément favorable aux idées réformatrices de Joseph II en faveur d’une nouvelle élite économique, Jean-Jacques de Bethmann est anobli par celui-ci en 1776.
Ami de Melchior Grimm et de Madame d’Épinay, lié à la famille Goethe par sa fille Élise, qui grandit à Francfort auprès de ses oncles, il reste sujet de la ville libre de Francfort tout au long de sa vie. Il est également toujours fortement attaché à la foi réformée, dans une France catholique qui, depuis l’Édit de Fontainebleau, persécute les protestants tout en se gardant de trop gêner les négociants étrangers. Ceux-ci ne mènent donc leur vie religieuse que de manière semi clandestine ; Jean-Jacques et sa femme se rapprochant également du courant piétiste par la présence à Bordeaux des frères Moraves, qu’ils prennent le parti de soutenir.
Les Metzler de Bethmann, de Bordeaux, ont été durablement et intimement liés à la communauté protestante française, ceci dès la décision de Jean-Jacques Bethmann I, luthérien de naissance, d’épouser Élisabeth Desclaux, élevée dans la religion réformée française. L’historien Wolfgang Henninger indique en effet à quel point cette décision était importante à cet égard : d’une part, à l’instar du refuge que les huguenots trouvaient au sein des pays luthériens, une telle union contribuait à créer un lien entre des communautés protestantes de sensibilités différentes. D’autre part, la décision des époux de ne célébrer leur union qu’au sein de la chapelle de l’ambassade de Suède à Paris révèle qu’ils refusent ainsi de se soumettre aux exigences des autorités françaises de l’époque, lesquelles imposaient que tout mariage fût célébré par un prêtre, en fermant parfois les yeux sur le fait qu’un pasteur puisse ensuite bénir l’union (notamment à Bordeaux, où régnait une relative tolérance grâce à la prospérité générée par les marchands). On doit relever ensuite que toutes les alliances matrimoniales des descendants Bethmann furent protestantes jusqu’à la génération des années 1950-1960. Certains se sont engagés dans la vie de leur paroisse, de leur consistoire, et, pour plusieurs d’entre eux, au service de cette œuvre phare du protestantisme français qu’est la Fondation John Bost.
La chute de la maison Bethmann À la fin de sa vie, son impressionnante fortune finit par fondre face à l’accumulation de créances irrécouvrables dues au cumul de plusieurs facteurs : la mauvaise évolution structurelle du marché colonial français à partir des années 1780, la révolte des esclaves de Saint-Domingue à compter de 1791, et la guerre navale franco-britannique qui éclate en 1793. Mais c’est surtout en tentant de concourir au sauvetage financier de la compagnie maritime H. Romberg, Bapst & Cie à partir de 1789 que Jean-Jacques de Bethmann compromet définitivement la pérennité de son entreprise, qui sombre au début du , quelques années après sa mort en 1792.
La disparition de la maison Bethmann de Bordeaux contraste avec la pérennité de la banque Bethmann frères : celle-ci a été fondée en 1748 par les deux frères de Jean-Jacques restés à Francfort ; et cette banque Bethmann demeure au sein de la famille jusqu’en 1983, tandis que son nom subsiste encore aujourd’hui.