La masculinité hégémonique, aussi appelée masculinité dominante, est un concept propre à la sociologie du genre et théorisé en 1995 par la sociologue australienne Raewyn Connell (1944-). Il est présent dans son œuvre Masculinités: enjeux sociaux de l'hégémonie (1995, en français 2014), où l’autrice s’intéresse davantage à l’expression de la masculinité plutôt qu’au « rôle masculin ». Elle présente de cette manière une typologie des masculinités, déclinée sous quatre formes.
Masculinités. Enjeux sociaux de l'hégémonie (1995) aborde plus particulièrement la masculinité hégémonique que Connell définit comme étant « la configuration des pratiques de genre qui incarne la solution socialement acceptée au problème de la légitimité du patriarcat, et qui garantit (ou qui est utilisée pour garantir) la position dominante des hommes et la subordination des femmes ». Ce concept de masculinité hégémonique désigne donc chez Connell la forme dominante de représentation de la masculinité, à un moment donné, en montrant l'existence d'une phase de normalisation antérieure.
Le fait que cette représentation de la masculinité soit dominante n’entrave pas l’existence d’autres masculinités. En effet, trois autres formes de la masculinité se construisent en interaction avec cette masculinité hégémonique : la masculinité complice, la masculinité subordonnée ainsi que la masculinité marginalisée.
L’élaboration du concept
Origine Le concept de masculinité hégémonique a été élaboré pour la première fois au début des années 1980 par des chercheurs australiens (dont Raewyn Connell). À l’origine, il fut ainsi proposé dans des études sur les inégalités sociales dans les écoles secondaires australiennes (Kessler et al., 1982) ; sur la manière dont se construisent les masculinités (Connell, 1983) ; et dans le débat sur le rôle des hommes dans les mouvements ouvriers australiens (Connell, 1982). L’étude sur les lycées procure alors certaines preuves empiriques de l’existence de hiérarchie entre différents types de masculinités, autant en termes de genre que de classe (Connell et al., 1982).
Dans l’article “Towards a New Sociology of Masculinity”, publié en 1985, les premiers éléments écrits jusqu’alors furent systématisés : les auteurs proposent un historique des études ayant été produites sur les hommes. Plus encore, l’article propose une critique du concept de « rôle de sexe masculin » présent dans la littérature, ainsi qu’un modèle de masculinités multiples et de relations de pouvoir.
Le concept originel se base sur la théorie de l'hégémonie culturelle d’Antonio Gramsci, alors très en vogue. Ainsi, le terme « hégémonie » était utilisé pour tenter de comprendre la stabilisation des relations entre les différentes classes sociales. Cette idée a ensuite été réappropriée par les études de genre. Ce qui n’est pas sans risque de mésinterprétation : en effet, le concept gramscien d’hégémonie se concentre sur les dynamiques de changements structurels impliquant la mobilisation de toutes les classes sociales. Si l’on sort de ce contexte précis (à savoir l’analyse d’un changement historique), le concept serait alors réduit à un simple modèle de contrôle culturel. Cela dit, la plupart des travaux sur le genre ne se focalisent pas sur un changement historique de si grande échelle. Cette difficulté d’interprétation fera naitre plus tard différentes critiques.
La masculinité hégémonique a ensuite été formellement théorisée par l’auteure australienne Raewyn Connell en 1995 dans son ouvrage « ». L’introduction et le développement du concept vise à révéler l’existence d’une pluralité de masculinités, comprises « comme des ‘’configurations de pratiques’’ singulières, forgées dans des relations sociales complexes, concrètes et situées ». Ces différentes masculinités sont donc socialement construites à travers des relations complexes, et chacune d’elles serait composée d’un ensemble de pratiques spécifiques orientant le comportement des acteurs. Ainsi, le concept ne peut se comprendre que dans sa dimension relationnelle et dynamique : il y aurait une hiérarchie entre les différentes masculinités, qui négocient sans cessent entre elles leurs relations de pouvoir. Les masculinités en position de pouvoir chercheraient à déprécier d’autres formes de masculinités, afin de légitimer leur position de force (Gourarier, 2017). Ainsi, la masculinité « hégémonique » pourrait être comprise comme « la forme la plus honorable d’être un homme ». Tous les autres hommes sont amenés à se positionner par rapport à cette masculinité. Elle rend également légitime la subordination globale des femmes aux hommes.
En 2005, R.W. Connel et James W. Messerschmidt publient un article dans la revue Gender & Society en vue de retracer les vies du concept jusqu’alors.
Le concept prend cependant une position particulière vis-à-vis de la notion de genre. En effet, celle-ci pourrait se définir comme l’ensemble des pratiques et des rôles masculins et féminins socialement construits. Si Connell conçoit le genre de la même manière, on peut également dire qu’elle s’en distancie d’une certaine manière. Elle y ajoute en effet une dimension historique importante, ce qui distingue son approche des définitions purement fonctionnalistes, conceptualisant le genre comme un système d’auto-reproduction centré sur le patriarcat.
Méthode de recherche Connell propose d’appréhender les masculinités en utilisant des méthodes de recherche qualitatives : il s’agirait de rendre compte de la diversité des masculinités en mobilisant, avant tout, des récits de vie et des observations. Cette méthode lui permet de mettre en évidence des formes de masculinités divergentes, plus ou moins confrontées aux normes sociales ainsi qu’au modèle masculin dominant.
Dans Masculinities''', Connell choisit d’interroger huit hommes homosexuels, âgés de vingt à cinquante ans, mais occupant des positions sociales très diverses (du financier au conducteur de poids lourd). Les récits montrent que la masculinité hégémonique est toujours présente, que ce soit au cœur de processus de socialisation ou comme une attitude partiellement adoptée (assumée ou rejetée). Ces récits de vie d’hommes gays s’articulent à d’autres récits représentant d’autres formes de masculinités. Connell récolte notamment les récits de chômeurs provenant de milieux populaires avant les années 1970, d’hommes mêlés au féminisme ou encore de ceux évoluant dans des milieux plus favorisés. Les récits rendent ainsi compte des possibilités de transformations des structures de l’hégémonie.
Courant Le concept s’inscrit dans le courant des « études sur les hommes » (soit men’s studies, en anglais). En effet depuis les années 1970, une très large part de la production en sciences humaines sur le genre se serait implicitement centrée sur le groupe des hommes. Si le constat de la prééminence du sexe masculin a été affirmé depuis longtemps, il s’inscrit désormais dans la trame des « rapports sociaux de sexe ». Il s’agit donc d’appréhender la réalité sociale sous le concept de genre, défini comme l’ensemble des pratiques et des rôles masculins et féminins socialement construits. Les rôles de l’homme et de la femme ne sont pas répartis de la sorte à cause d’une éventuelle « nature » de l’homme ou de la femme, mais parce qu’ils ont été socialement construits à travers le temps. C’est ainsi qu’en posant la division sexuelle du travail comme l’enjeu principal des rapports hiérarchisés entre hommes et femmes, le regard de la sociologie s’est recentré sur les dynamiques de genre. C’est notamment dans ce contexte que Christine Delphy a pensé le concept de patriarcat comme système d’exploitation et de domination. Sa contribution a permis d’analyser la place sociale et politique des femmes, en mettant en évidence la position privilégiée dont bénéficient les hommes.
Les Men’s Studies entendent effectuer une rupture épistémologique importante par rapport aux tendances androcentriques : elles considèrent les hommes non plus comme des représentants tacites de toute la société, mais comme un groupe social engagé dans un rapport hiérarchique autour d’enjeux matériels. C’est ainsi que l’étude des hommes comme « catégorie de sexe » se développe comme nouvel objet de recherche.
C’est dans ce contexte que Connell publie sa contribution. En effet, elle affirme la dimension politique des études sur la masculinité : « L’idée féministe fondamentale selon laquelle l’ensemble des relations entre hommes et femmes implique la domination ou l’oppression constitue la pierre angulaire de notre approche ».
Il existe deux approches au sein des Men’s Studies : les « théories matérialistes » d’une part, et les « théories de la masculinité » d’autre part. Selon l’analyse matérialiste, les pratiques sociales des hommes « devraient toujours être analysées dans le cadre des rapports sociaux de sexe et du patriarcat ». Les théories de la masculinité par contre, tendent à mettre en avant que « la domination masculine et l’oppression des femmes résultent d’un processus historique et non d’un système d’auto-reproduction ». La différence entre les deux approches tient donc sans doute à leur manière de conceptualiser le genre, entre universalité (pour les théories matérialistes) et historicité (par les théories de la masculinité).
Le concept de « masculinité hégémonique » s’inscrit donc dans cette seconde tendance des Men’s studies. L’idée serait de refuser une « homogénéisation » des groupes de sexe (une seule et unique masculinité, qui s’opposerait à « la féminité »). Connell tenterait plutôt de montrer comment, au sein de rapport de genre, différentes formes de masculinités seraient amenées à coexister, et qu’elles se transformeraient dans le temps et en fonction de contextes sociaux. Malgré tout ces deux approches dégagent une grande convergence dans leur approche, notamment sur la manière de concevoir le genre et sur la réalité des rapports de pouvoir entre les sexes.
Implications du concept La masculinité hégémonique produit des rapports de dominations internes et externes. Les rapports de dominations internes se trouvent au sein même de la masculinité, ou des masculinités, tandis que les rapports de dominations externes se produisent en rapport avec la féminité.
La masculinité est un phénomène relationnel et évolutif, ce qui implique qu’il est donc historiquement et culturellement situé et qu’il n’existe pas une seule forme de masculinité.
Joseph Pleck, docteur et professeur de développement humain et des études de Family Studies à l’université de l’Illinois et auteur de (1983), met en évidence que les comportements des hommes sont conditionnés à la fois par des injonction culturelles et l’intériorisation de celles-ci.
(Pleck in Guionnet, 2012, ).
Cette intériorisation dépendra de l’individu, de la manière dont il a été socialisé et de son environnement. Cette idée de l’impact du milieu social sur l’intériorisation des normes de la masculinité est soutenue par Guionnet (2013) : . En établissant ce concept de masculinité hégémonique, Connell envisage donc une masculinité multiple, caractérisée par quatre formes d’expression de la masculinité.
Masculinité hégémonique La masculinité hégémonique est définie comme une pratique de la masculinité qui incarne une réponse au problème de la légitimité du patriarcat. Cette légitimité pouvant toujours être contestée, il faut voir cette hégémonie comme étant mobile historiquement. Elle prend a titre d'exemple des représentations culturelles tel que des personnages de fictions, ou des acteurs.
La masculinité hégémonique fait référence à des caractéristiques de « dominants », un archétype de la masculinité patriarcale. Les aspects socialement destructeurs de cette virilité dominatrice, « tels que la misogynie, l'homophobie, la cupidité et la domination violente », ont forgé le concept de « masculinité toxique ».