La résidence alternée (également appelée garde alternée ou hébergement alterné dans un contexte plus sociologique) est, dans le cadre d'une séparation ou d'un divorce, une modalité d'organisation de la vie quotidienne d'un enfant mineur. Elle consiste en une alternance de la présence de l'enfant au domicile de chacun de ses parents.
Historique des modes de garde et prise en compte de l’intérêt de l’enfant
Évolution des structures familiales Depuis la fin du XXe siècle, le divorce ⁸devient un réel fait de société. Le divorce marque la fin du couple, mais il prend une tout autre dimension à la suite de la présence d’un ou de plusieurs enfants. Selon Elia Batchy et Philippe Kinoo, dans leur article « Organisation de l’hébergement de l’enfant de parents séparés ou divorcés », le droit met l’accent sur l’intérêt de l’enfant dans cette dynamique relativement récente, et privilégie une situation stable et équilibrée pour le bon développement de l’enfant.
Cette notion d’ « intérêt de l’enfant » est en évolution depuis 1950. De 1950 à 1980, la sociologie et la psychanalyse mettent en exergue une conception du divorce qui relevait d’une forme de déviance: le « parent coupable » s’en allait et l’éducation des enfants était généralement assumée par le « parent innocent ». C’est alors le mode de garde de la monoparentalité qui prévaut, « [...] au nom d’une forme de justice sanctionnelle d’une faute conjugale, mais aussi, voire surtout, au bénéfice d’un environnement stable pour l’enfant ». L' enfant est alors généralement confié à la mère et ne fréquente qu’un seul foyer domestique de façon continue.
Plus tard, une « idéologie du maintien aux deux parents » voit le jour, accompagnant la revendication de l'égalité homme-femme au sein du couple. Plus de « coupable » ou d' « innocent » ni de privation pour l’enfant d’un de ses deux parents, mais une coparentalité. Elle repose sur la volonté d’introduire plus d’équilibre et de stabilité dans la vie des enfants du couple séparé.
D’autres formes de modes de garde apparaissent comme l’hébergement alterné. Ce type d’arrangement tend à perdre « son image de gadget rarissime réservé à des « ex-soixante-huitards sacrifiant leurs enfants », en les condamnant à être des « enfants à la valise » ou des « enfants nomades », dans l’illusion ou l’utopie de la (pseudo) bonne entente du couple séparé resté amis ». Il est de plus en plus considéré comme un modèle légitime d’hébergement des enfants de parents séparés. Claire Van Pevenage et Caroline Geuzaine définissent ce mode de garde dans leur article : « Divorce et mode de garde : Quel constat à la post-adolescence ? » comme une « situation où l’enfant vit la moitié du temps avec sa mère et la moitié du temps avec son père (en changeant de résidence chaque semaine ou chaque quinzaine), avec ou sans recomposition familiale ».
Les recompositions familiales bouleversent alors, selon Jean-Hugues Déchaux, le modèle classique de la parenté, basé sur l’exclusivité d’une filiation bilatérale. Il le définit comme « l’ensemble des lois et principes culturels qui énoncent ce qu’est la parenté ; en ce sens la parenté est un dispositif institutionnel et symbolique qui attribue des enfants aux parents ». Les enfants dont les parents divorcent et penchent pour un mode de garde alterné sont alors confrontés à une multiplication de leurs relations interpersonnelles puisque les deux parents sont susceptibles de former une recomposition familiale.
À partir de ce constat, Jean-Hugues Déchaux insiste sur ce fait : parler encore de foyer ou de famille nucléaire serait obsolète pour ces familles. Ces nouvelles structures devraient être abordées « comme des réseaux aux frontières mouvantes à l’intérieur desquelles circulent les enfants ». Dans de nombreuses cultures, il semble que les trajectoires des enfants définissent les contours de la sphère familiale.
Eléments de fréquence et de stabilité Elia Batchy et Philippe Kinoo sont en mesure d’affirmer que l’hébergement dit « classique », normalement mobilisé pour garantir à l’enfant une stabilité relationnelle de par « une stabilité du lieu et de l’environnement », n’est pas nécessairement plus efficace. Il serait même selon les chercheurs plus perturbant pour l’enfant sur le long terme.
L’hébergement alterné serait un mode de garde plus efficace pour conserver les liens aux deux parents. Le critère d’une relative bonne entente entre les parents divorcés de l’enfant semble prédominer, plutôt que le critère d’une stabilité du lieu de vie.
Selon Batchy et Kinoo, le principe d’une unité de lieu comme garante du bon développement de l’enfant n’est pas forcément celui qui prévaut : « Il assure certes un confort de vie, mais pas la satisfaction d’un besoin. L’enfant ou l’adolescent a des capacités d’adaptation : il vit et s’adapte dès son jeune âge à des lieux de vie différents (gardienne ou crèche dès les premiers mois de la vie, école ensuite, week-ends chez ses grands parents ou chez ses oncles et tantes, internat scolaire, camps de louveteaux,…) ».
Van Pevenage et Gauzaine signalent dans leur article qu’un inconvénient important de l’hébergement alterné est la « discontinuité répétitive » dans laquelle il plonge les parents mais surtout les enfants. La garde alternée implique des moments de séparations et de retrouvailles relativement fréquents qui peuvent être éprouvants pour l’enfant. Il semble que le fait de se séparer, de se retrouver et de « changer de style de vie » ne respecte pas totalement le développement de l’enfant Les capacités d’adaptation de l’enfant sont trop souvent sollicitées. Selon Steinman, une garde alternée induirait même de la confusion dans la vie de l’adolescent ou l’enfant.
Les espaces de la famille Plusieurs auteurs contemporains se sont intéressés aux espaces dans lesquels s'inscrit la famille, et en particulier la famille recomposée. Cette section s'appuie en particulier sur les contributions de Bernadette Bawin-Legros (sociologue de la famille et auteure de plusieurs livres sur le sujet), Renée B. Dandurand (anthropologue et professeure chercheuse à l'Institut national de la recherche scientifique, dont les travaux portent, entre autres, sur l'évolution des structures familiales et de parenté et les politiques familiales), Jean Kellerhals (professeur honoraire au département de sociologie de l'Université de Genève, dont les domaines de recherche sont la dynamique des groupes sociaux et de la famille mais aussi les questions de mariage, divorce, éducation, jeunesse, etc.), François de Singly (sociologue français spécialisé en sociologie de la famille et du couple, de l'éducation, de l'enfance et de l'adolescence ainsi que des rapports de genre) et Claude Martin (sociologie menant des travaux de recherche à l'articulation de la sociologie de la famille et des politiques sociales).
Apports de B. Bawin-Legros, R. Dandurand & F. de Singly Dans leur ouvrage collectif intitulé « Les espaces de la famille », Bernadette Bawin-Legros, Renéé B. Dandurand, Jean Kellerhals et François de Singly explorent ce que l’empirie sociologique de ce dernier quart de siècle semble avoir ignoré à leurs yeux, à savoir l’étude de la culture familiale à travers l’espace.
Ainsi, dans leur ouvrage, ces chercheurs en sociologie s'attèlent en effet à « faire l’analyse de l’espace '''domestique' à travers sa morphologie spatiale (y-compris les objets familiers) plutôt que la transcription de son organisation dans des rythmes, des rites, des budgets-temps ou des allocations financières ». Malgré l’importance qu'ils accordent à l'exploration empirique de ces aspects, ils affirment que ces groupes ont été pendant longtemps interrogés au moyen d’entretiens et de questionnaires, de manière que, vraisemblablement, « la sociologie [ait] pris des distances, à tort, avec l’histoire et l’anthropologie qui on fait de l’espace un indicateur privilégié des dynamiques familiales ». L’espace est pourtant un analyseur et un révélateur primordial de la famille et de ses structurations, et ces chercheurs avancent qu'il est dès lors paradoxal que la sociologie d'aujourd'hui n’y accorde pas plus d’importance. Aujourd'hui, il n'est plus possible de s’en tenir à une unique définition classique de la famille car « les modifications de frontières territoriales entre famille et divorces, cohabitations partielles et réseaux de famille « recomposée » remettent en question le concept de famille lui-même ».
Dans cet ordre d'idée, Bernadette Bawin-Legros, Renéé B. Dandurand, Jean Kellerhals et François de Singly observent l’espace familial d’abord comme un découpage de frontières, délimitant les cadres territoriaux au sein des foyers, puis comme une ligne hiérarchique des priorités familiales et un mode d’intégration des individus dans le groupe et la communauté locale. « Etroitesse ou générosité des lieux de réunion du groupe entier, chambres d’enfants jointes ou séparées, primat de la chambre conjugale, marquage de places réservées au père de famille, valorisation ou dévalorisation d’espace fonctionnel comme la cuisine ou la salle de bain, etc. : la famille dit son projet par l’espace qu’elle réserve à chacun des « nous » (nous-couple, nous-enfant, nous-famille) et des individualités qui la composent ».
Dans le cas particulier des familles recomposées, les auteurs observent que l’espace y est aménagé pour que le projet commun du « nous-famille » se réorganise en « nous-famille recomposée », en parallèle avec la famille antérieure qui n’est désormais plus. Selon eux, s’y joue une lutte pour l’espace de chacun dans la famille, à tel point qu'« Il s’agit de faire valoir ou de revendiquer son autonomie, de « dire sa place » alors qu’elle est peut-être contestée, de signifier le primat de la fonction au sein du foyer, de définir par la métaphore spatiale l’ampleur de l’intimité souhaitée et du contrôle tolérable ».
En ce qui concerne l’espace enfantin, les auteurs remarquent que celui-ci est souvent relégué à des espaces spécifiques, comme par exemple la chambre à coucher. Dans la plupart des cas, « l’adolescent n’a guère de droits matériels, graphiques ou sonores, sur les espaces communs, et ne peut affirmer sa tutelle sonore que dans sa chambre ». C'est le cas, par exemple dans le foyer recomposé de Lucas, où le garçon de 11 ans a investi le PC en y mettant comme fond d'écran des photos de groupes de hard rock qui déplaisent au reste de la famille. Ce marquage de l'espace virtuel, comme celui de l'espace sonore témoigne des difficultés plus générales de cet enfant à s'intégrer totalement au sein de la famille recomposée. A.-S. Pharabod, dans son article intitulé "Territoires et seuils de l’intimité familiale. Un regard ethnographique sur les objets multimédias et leurs usages franciliens" confirme les propos avancés dans "Les espaces de la famille" en montrant que les enfants, comme le soulignent leurs parents,sont les seuls membres à ne pas habiter en permanence dans le même espace familial, étant en garde partagée entre son père et sa mère. Autrement dit, A.-S. Pharabod affirme que cet espace est décliné selon deux modes : l’appropriation de la dépendance, du contrôle et de la liberté. D’une part la chambre de l’adolescent est le lieu de l’indépendance de ses goûts et de ses pratiques qu’il peut faire valoir et d’autre part elle est aussi le lieu du regard parental sur ces pratiques. De ce fait, cette liberté peut devenir contraignante.