Le moutassarifat de Jérusalem ou sandjak de Jérusalem (turc ottoman : Kudüs-i Şerif Mutasarrıflığı, arabe تصرفية القدس الشريف), est une province de l'Empire ottoman détachée du vilayet de Syrie en 1872, dotée d'un statut spécial et dépendant directement du gouvernement de Constantinople. Il se maintient jusqu'à la Première Guerre mondiale et à la conquête britannique en 1917-1918. En 1920, il est rattaché au mandat britannique de Palestine.

Histoire Création vignette|gauche|150px|Naplouse et la grande mosquée, v. 1900. vignette|gauche|150px|Juifs de Jérusalem en 1895. gauche|vignette|150x150px|Bazar de Jenine avec un soldat ottoman au milieu. vignette|Le bazar de Jaffa en 1906. vignette|Gaza en 1906.

Le statut de lieux saints de Palestine, revendiqués à la fois par le judaïsme, différentes branches du christianisme et l'islam, est un des enjeux les plus complexes de la question d'Orient.

En 1840, le Royaume-Uni demande à la Sublime Porte un protectorat sur les Juifs de l'Empire ottoman ainsi qu'une autorisation pour les Juifs européens d'émigrer en Palestine. En 1841, la France, protectrice traditionnelle des chrétiens d'Orient par les capitulations de l'Empire ottoman en même temps que rivale de l'Angleterre sur la scène internationale, demande aussi un droit de regard sur Jérusalem. En 1842, la Prusse et l'Angleterre obtiennent du sultan Abdülmecid la création d'un évêché protestant destiné aux millénaristes venus d'Europe. La Russie réclame aussi un protectorat sur les chrétiens orthodoxes et obtient en 1845 le rétablissement du siège du patriarcat orthodoxe de Jérusalem. L'immigration juive (Yichouv) à motivation religieuse est peu nombreuse, très pauvre et dépendante de l'aide de philanthropes occidentaux. Une circulaire du sultan, en 1841, autorise les sujets non musulmans à se faire assister en justice par leur primat ou, s'ils sont ressortissants d'une puissance amie, par leur consulHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, .. La même année, le sandjak (district) de Jérusalem reçoit un statut spécial et dépend directement du gouvernement central.

La guerre de Crimée (1853-1856) s'achève par une défaite russe tout en consolidant l'influence française et britannique au Proche-Orient. La France, lors de l'expédition française en Syrie (1860-1861), renforce son rôle de principal soutien international des chrétiens et Juifs de l'Empire ottomanHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, .. L'ingérence étrangère est mal vue par la population musulmane : en 1856, une émeute éclate à Naplouse, provoquée par un édit d'émancipation des chrétiens, par l'installation d'une cloche dans la chapelle protestante locale et par la levée de drapeaux étrangers sur les consulats. Cependant, l'autorité ottomane est assez solide pour empêcher les violences de s'étendre : la province reste généralement paisibleHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, ..

En , le grand vizir Mahmoud Nedim Pacha détache la Palestine du vilayet de Syrie (Damas) et en fait une nouvelle province (vilayet). Celle-ci comprend les sandjaks de Jérusalem, Naplouse et Acre. Cette initiative est accueillie favorablement par les habitants des trois religions. Cependant, deux mois plus tard, le nouveau grand vizir Midhat Pacha décide de détacher Acre et Naplouse de Jérusalem pour les réunir au vilayet de Damas (et plus tard au vilayet de Beyrouth créé en 1887) tandis que Jérusalem constitue un moutassarifat sous le contrôle direct de la PorteBüssow, Hamidian Palestine: Politics and Society in the District of Jerusalem 1872-1908, Brill, 2011, ..

Administration Comme dans les autres provinces de l'Empire, le gouverneur (moutassarif) n'est nommé que pour quelques mois et dépourvu de pouvoirs militaires. Il s'appuie sur un conseil de notables nommés, musulmans, chrétiens ou juifs, qui contribuent à l'administration, à la collecte des impôts et à la conscription dans l'armée ottomaneHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, .. L'affermage des impôts, officiellement aboli depuis 1838, se maintient en fait jusqu'à la fin du Nadine Picaudou, Le Mouvement national palestinien, L'Harmattan, 1989, )..

La justice dépend de la cour d'appel de Beyrouth jusqu'en 1910, date à laquelle une cour est créée à JérusalemHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, ..

vignette|150px|Plan de Jérusalem en 1883.

Le moutassarifat de Jérusalem compte plusieurs cazas (juridictions) divisées en sous-districts et municipalités. Le caza de Nazareth, lieu de pèlerinage chrétien en Galilée, lui est rattaché. Caza de Bir es-Seba Auja al-Hafir, al-Mulayha, Bir es-Seba Caza de Gaza Al-Faluja, Khan Younès, al-Majdal, Gaza Caza d'Hébron Bayt 'Itab, Bayt Jibrin, al-Khalil (Hébron) Caza de Jaffa Ni'lin, Ramla, al-Ludd (Lod), Jaffa Caza de Jérusalem Abwein, Bethléem, Ramallah, Saffa, Jérusalem, Beit Jala Caza de Nazareth Nazareth

Économie et société

Structures sociales et agriculture vignette|gauche|150px|Les costumes populaires de la Turquie : un homme et deux femmes arabes des environs de Jérusalem, Pascal Sebah, 1873. Pendant les dernières décennies de l'Empire, le pouvoir ottoman s'appuie sur les mêmes familles de notables, à la fois grands propriétaires fonciers et maîtres d'un solide réseau clientéliste. La famille Shawa de Gaza possède dounams de terres, les Abd al-Hadi autour de Naplouse et Jénine, la famille chérifienne des al-Husseini de Jérusalem en détient , de même que les Taji de Ramallah ; les Tayan de Jaffa en ont . Les familles chérifiennes citadines comme les al-Husseini, Khalidi et Alami détiennent la plupart des hautes fonctions religieuses de mufti, cadi et ouléma avec la gestion des terres consacrées (waqf). Les grandes familles de cheikhs ruraux s'installent de plus en plus en ville, comme les Abd al-Hadi et les Tuqan à Naplouse.

Pendant la première période constitutionnelle ottomane (1876-1878) puis pendant la (1908-1920), ces grandes familles conservent les principales fonctions représentatives : les députés de Jérusalem au parlement ottoman sont Yusuf Zia al-Khalidi en 1876, Ruhi al-Khalidi et Saïd al-Husseini en 1908, Ruhi al-Khalidi et Othman al- en 1912. Lors de la prise de Jérusalem par l'armée britannique du général Allenby, en , le maire de Jérusalem, Hussein al-Husseini, et le mufti, , sont issus de la grande famille HusseiniNadine Picaudou, Le Mouvement national palestinien, L'Harmattan, 1989, )..

vignette|gauche|Le village d'Ein Kerem près de Jérusalem, 1906. Autour de Jérusalem, la population rurale se divise en deux branches tribales, les Yaman et les Qays, opposées par une : les Yaman sont soutenus par les al-Husseini et les Qays par les al-KhalidiJohann Büssow, Hamidian Palestine: Politics and Society in the District of Jerusalem 1872-1908, Brill, 2011, .. Ces derniers, en plus de leurs autres attributions, sont les protecteurs traditionnels de la communauté grecque orthodoxe de JérusalemNadine Picaudou, Le Mouvement national palestinien, L'Harmattan, 1989, ).. Dans le nord de la Palestine, les grands domaines appartiennent plutôt à des notables de Beyrouth et de Damas comme les , famille grecque orthodoxe de BeyrouthHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, ..

vignette|gauche|150px|Fabrique de savon à Naplouse, v. 1900-1920. vignette|Arabes prenant de l'eau à un puits à Jérusalem, 1913.

Les régions les plus peuplées sont celles des collines centrales (monts de Judée), espace de culture en terrasses, tandis que les basses terres sont sous-exploitées à cause de la malariaJohann Büssow, Hamidian Palestine: Politics and Society in the District of Jerusalem 1872-1908, Brill, 2011, .. Au milieu du , la quasi-totalité des terres agricoles se trouve sous un régime d'exploitation collective villageoise (musha) : les champs sont redistribués chaque année entre les familles. Cependant, le favorise l'appropriation des terres par les grands propriétaires. En 1918, le musha ne concerne plus que 60 % des terres : 50 % des paysans sont sans terre et 30 % sont métayers tandis que l'endettement des paysans pauvres auprès des grands propriétaires s'accroît. La croissance du commerce extérieur entraîne l'enrichissement des négociants qui deviennent acquéreurs de terres. L'agriculture familiale d'autosubsistance cède du terrain à l'agriculture commerciale d'exportation.

Parmi les acquéreurs de terre au tournant des figurent aussi les migrants juifs, venus notamment de l'Empire russe et influencés par les idées du sionisme. Ils achètent des terres aux grands propriétaires, souvent absentéistes. En 1922, les colonies agricoles juives représentent hectares pour cultivateurs juifsNadine Picaudou, Le Mouvement national palestinien, L'Harmattan, 1989)..vignette|Orangeraies de Jaffa, n.d.

Les agrumes, comme les oranges de Jaffa, sont le premier article d'exportation : la surface cultivée dans le moutassarifat, essentiellement dans la plaine côtière, passe de vers 1895 à vers 1910. L'huile d'olive, exportée brute jusqu'aux années 1870, donne naissance à une industrie de la savonnerieHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, .. L'assainissement des terres passe par des gros travaux de drainage et de plantations comme les eucalyptus qui, en raison de leur coût, sont réservés aux grands propriétaires ou aux sociétés de colonisation. gauche|vignette|Bédouins dans la région de Jérusalem. American Colony, 1909. En marge de la société sédentaire, les Bédouins restent présents dans les déserts à l'est et au sud de la Palestine. Leur dernier grand raid de pillage a lieu pendant la guerre russo-turque de 1877-1878 qui amène le déplacement des garnisons ottomanes vers les frontières européennesHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, .. La ville nouvelle de Bir es-Seba est fondée en 1901 pour favoriser leur sédentarisationHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, .. La fin des raids bédouins permet une mise en valeur agricole des marges désertiques : les chefs bédouins se transforment en grands propriétaires et la province devient exportatrice de céréalesHenry Laurens, La Question de Palestine : Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, et 147..

Début de modernisation Le commerce extérieur, connu essentiellement par le trafic du port de Jaffa, augmente rapidement mais il est marqué par un déséquilibre croissant : pour une base 100 en 1875, les exportations atteignent 121 en 1894-1898 et 266 en 1909-1910 alors que les importations atteignent 246 en 1894-1898 et 549 en 1909-1910. En dehors du savon, la province n'exporte pratiquement que des produits agricoles bruts et importe tous ses produits manufacturés. Ce déficit est compensé par les revenus des pèlerinages et les dons des fondations pieuses des trois religions et par les envois de la diaspora palestinienne en Amérique, essentiellement chrétienne.

vignette|gauche|Camp de pèlerins de La Mecque venus d'Iran, Jaffa, 1900.