LOde à Psyché (en anglais Ode to Psyche) est vraisemblablement la première des odes écrites par le poète romantique britannique John Keats en 1819. Il s'agit d'une expérience dans le genre, sous la forme d'une version élargie du sonnet destinée à la description d'une scène dramatique.
Ce schéma constitue une rupture par rapport à l'écriture poétique de Keats, généralement plus enclin à se focaliser sur les évasions de son imagination qui s'emploie ici à capter l'intention, proclamée par le narrateur, de redonner vie à Psyché et, métaphoriquement, de se réincarner en Éros, dieu de l'amour.
À cette fin, le poète entend consacrer « une région inviolée » () de son esprit pour honorer la déesse négligée et, à lui seul, lui ménager un rituel d'adoration dont il sera le prêtre, cette intériorisation du mythe ancien conduisant à un redéploiement de l'écriture poétique. Pour autant, la composition de l'ode ne répond pas à un schéma régulier : mélange de plusieurs genres, elle fait preuve de souplesse dans son organisation rythmique et prosodique.
Le maître mot de l'ode est contenu dans son titre : Psyché et psyché, le mythe et l'esprit, ce dernier non incarné, autrement dit le cerveau, dont Keats connaît et utilise l'anatomie pour, en sous-main, fonder son argument sur une base scientifique qu'il sublime à des fins poétiques.
Assez peu apprécié lors de sa parution en 1820, le poème n'a fait que gagner en popularité au cours des générations suivantes, mais il a fallu attendre le pour qu'il soit reconnu comme l'une des grandes odes composées par Keats au printemps de 1819.
Contexte Genèse et publication thumb|gauche|upright=1.5|, maison partagée par John Keats.|alt=Ensemble de trois bâtiments, l'un carré avec un toit en terrasse, le deuxième une maison à étage, ouvertures cintrées, le troisième similaire au précédent, mais un peu plus petit, le tout dans parc Keats n'est pas un écrivain professionnel. Ses émoluments d'assistant chirurgien diplômé du de Londres subviennent tout juste à ses besoins. À vingt-trois ans cependant, il quitte la voie médicale pour s'adonner complètement à la poésie. Il loge à ., chez son ami Charles Armitage Brown, un poète à ses heures qui veille à recueillir les manuscrits de Keats. Même si l'histoire littéraire a quelque raison de penser que lOde à Psyché est la première de la série du (composée entre le et le ), le fait n'est pas scientifiquement prouvé. Pourtant, il existe une lettre de l'auteur à son frère George, datée du , où il est dit : « [Voici] le dernier poème que j'ai écrit . La plupart du temps, j'ai écrit mes vers à la volée. Ce poème a été composé en prenant mon temps. Je crois qu'il en est plus riche à la lecture, et, je l'espère, m'encouragera à écrire d'autres choses avec un esprit encore plus serein et reposé ». Le , un exemplaire est remis à John Hamilton Reynolds, ancien éditeur et ami de Keats rencontré dans le cercle littéraire de Leigh Hunt en 1816. Il existe de légères différences entre cette version et celle que Keats envoie à son frère, mais elles portent surtout sur la ponctuation.
LOde à Psyché est incluse dans le second volume du recueil , dont le manuscrit complet parvient à l'éditeur à la fin d'. L'ensemble sort le ou le . Keats a déjà écrit à Brown qu'il n'entretient guère d'espoir () à son propos. De fait, découragé par la critique, il se résigne pratiquement à « tenter son mieux en tant qu'apothicaire ». Cependant, quelques bons comptes rendus lui apportent du réconfort, en particulier l'un des premiers, écrit par Charles Lamb dans le New Times du , bientôt suivi d'un autre émanant de Francis Jeffrey dans la Edinburgh Review d'août et autres semblables éloges publiés en septembre.
Les ventes stagnent cependant, car l'actualité qui occupe l'opinion et envahit la presse concerne l'intention qu'a le roi de divorcer. Si bien que lorsque le recueil commence à éveiller réellement l'attention, ce sursaut, venu trop tard, n'a pas d'impact sur l'avenir du poète : très malade, envoyé en Italie pour tenter une rémission, Keats meurt à l'âge de de la tuberculose. L'énorme succès que connaît ensuite son œuvre est donc entièrement posthume.
Keats et le mythe de Psyché thumb|upright=1.2|Boucher, Le mariage de Psyché et de l'Amour (1744).|alt=La scène illustre l’argument de l’Amour selon qui Psyché rehaussera l’Olympe en éclipsant les vieilles déesses (La Fontaine) ; Jupiter écoute dans une pose de penseur reprise à Raphaël (Histoire de Psyché, Rome, villa Farnésine). Le couple est uni par Junon, peu aimable, tandis que toutes les déesses se détournent ; pseudo camaïeu, coloris pâles, évoquant la soie Keats fréquente le mythe de Psyché depuis longtemps. Dès son enfance, il lit le Dictionnaire classique de Lemprière, offrant de brefs portraits des dieux et des déesses., et l'ouvrage en strophes spensériennes de la poétesse pré-romantique Mary Tighe, , publié en 1805., auquel il emprunte quelques tournures de phrases, avant d'y revenir en 1818, comme il l'explique à son frère peu avant de composer son ode pour, cette fois, le décrier. Le livre ne lui convient plus, explique-t-il en substance, et désormais, il entend se référer aux sources primaires, Apulée et son Âne d'or, traduites en 1566 par William Adlington., pour trouver matière à son inspiration.
Références littéraires et mise en forme Il existe beaucoup de réminiscences miltoniennes dans l'ode de Keats : par exemple, son premier distique rappelle le début de l'élégie pastorale (1637) : (vers 6)., et nombre d'échos renvoient à lOde au matin de la Nativité :
[Traduction libre] Les oracles restent muets, Nulle voix ni hideux bourdonnement Ne ricochent sur les arches du toit en paroles trompeuses. Dans son oracle, Apollon Ne saurait prophétiser En cris sourds l'abandon des pentes de Delphes. Point de transe nocturne, ou de répit inspiré, Ne meut le prêtre aveugle du fond sa cellule prophétique.
À la différence de celles qui suivent, lOde à Psyché doit encore quelque chose à l'ode dite « irrégulière » que pratiquent Wordsworth et Coleridge, comme (Wordsworth) (Suggestions de l’immortalité à partir de réminiscences de la tendre enfance) à laquelle répondent aussitôt (Ode à la mélancolie) et (Ode à la France) (Coleridge) ; les vers y sont de longueur irrégulière et les strophes diffèrent l'une de l'autre. Au départ, la lettre destinée à George Keats contient un manuscrit avec deux strophes respectivement de ; dans l'édition de 1820, chacune est scindée en deux, si bien que le poème comprend à ce stade quatre strophes de 24, 12, 14 ou . La le présente en cinq strophes., mais Albert Laffay suit Arthur Quiller-Couch qui, dans , publié en 1919., opte pour trois, des , puis , enfin
Poème Texte
Ode à Psyché I. Ô Déesse ! écoute ces harmonies sans rythme, expression D’une douce contrainte et d’un cher souvenir. Et pardonne-moi de murmurer tes secrets Même à ta propre oreille à la conque délicate : Sûrement ai-je rêvé aujourd'hui, ou ai-je vu L’ailée Psyché de mes yeux éveillés ? J’errais, ne pensant à rien, dans une forêt Lorsque soudain, défaillant de surprise, J’aperçus deux belles créatures, étendues côte à côte Dans l’herbe la plus touffue, sous le dais bruissant Des feuilles et des tremblantes floraisons, là où court Un ruisselet, à peine visible. Parmi les silencieuses fleurs, aux fraîches racines, aux taches parfumées Bleu, blanc d’argent, aux boutons pourpres de Tyr, Elles reposent, la respiration calme, sur le jeune gazon ; Leurs bras et leurs ailes s’enlacent ; Leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne s’étaient jamais dit adieu, Comme si, disjointes par la caressante main du sommeil, Elles étaient prêtes encore à dépasser le nombre des baisers échangés Lorsque tendrement l’amour ouvre les yeux du matin : L’enfant ailé je le reconnus. Mais qui étais-tu, ô heureuse, heureuse colombe ? Sa Psyché ! elle-même ! II. Ô la dernière née et de beaucoup la plus aimable vision De toute la hiérarchie évanouie de l’Olympe ! Plus belle que l’étoile de Phœbé entourée de saphirs Ou que Vesper, l’amoureux ver luisant du ciel ; Plus belle qu’eux, quoique tu n’aies aucun temple, Ni autel enguirlandé de fleurs, Ni chœurs de vierges exhalant de délicieuses litanies Aux heures de minuit ; Ni voix, ni luth, ni pipeau, ni suave encens Fumant d’un brûle-parfum balancé avec des chaînes ; Ni châsse, ni bocage, ni oracle, ni fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres. III. Ô toi, la plus brillante ! quoique venue trop tard pour d’antiques offrandes. Trop, trop tard pour la lyre ingénument croyante, Lorsque sacrés étaient les rameaux des forêts hantées. Sacrés l’air, l’eau et le feu ; Pourtant, même en ces jours si éloignés Des heureuses piétés, tes ailes resplendissantes, S’agitant parmi les Olympiens évanouis, Je les vois, et je chante inspiré par mes propres visions. Donc, souffre que je sois ton chœur et que j’entonne une litanie Aux heures de minuit : En l’honneur de ta voix, ton luth, ton pipeau, ton suave encens Fumant d’un brûle-parfum balancé avec des chaînes ; Ta châsse, ton bocage, ton oracle, la fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres. IV. Oui, je serai ton prêtre, et te construirai un temple Dans quelque région inexplorée de mon esprit, Où mes pensées, telles des ramures, nouvellement jaillies d’une délicieuse douleur, En guise de pins, murmureront dans le vent. Loin, loin alentour, ces arbres groupés dans l’ombre Garnissent de pic en pic les sauvages déclivités de la montagne ; Et là, zéphyrs, torrents, oiseaux et abeilles, Endormiront par leurs berceuses les Dryades vêtues de mousse, Puis, au cœur de cette vaste quiétude, Je veux édifier un sanctuaire rose Avec les treillis entrelacés de mon cerveau en travail, Avec des bourgeons, des clochettes, et des étoiles innommées. Avec toute la flore que peut simuler la Fantaisie, Qui créant des fleurs, — ne créera jamais les mêmes ; Et là il y aura pour toi toute la joie apaisante Qu’une pensée chimérique peut procurer. Une torche étincelante, et une baie ouverte la nuit Pour permettre au chaud Amour de s’y introduire.
Résumé Le narrateur commence le poème par une adresse à la déesse Psyché à qui il demande de prêter attention à ses paroles. Qu'elle veuille bien lui pardonner de chanter ses propres secrets. Alors qu'il errait de par la forêt, il a trébuché sur deux belles créatures couchées dans l'herbe, sous un toit de feuilles bruissantes et cernées par un anneau de fleurs. Enlacés par leurs bras et leurs ailes, mais sans que leurs lèvres ne se joignent, ils étaient comme sur le point d'échanger des myriades de baisers. Le narrateur annonce qu'il connaît le jeune éphèbe ailé, mais demande le nom de la jeune fille, question à laquelle il répond lui-même : « C'est Psyché ! ».
Il s'adresse de nouveau à la princesse et la décrit comme la plus jeune et la plus belle des divinités de l'Olympe. Il en est sûr, ajoute-t-il, encore qu'elle ne dispose d'aucun des attributs de sa divinité, ni temples, ni autels, ni chœurs. Sans doute est-ce dû à son extrême jeunesse, elle est venue trop tard dans le monde pour jouir des « vœux antiques » (), des lyres et de l'encens. Lui cependant, et lui seul, sera son chœur, sa musique et son oracle, son prêtre même, prêt à lui offrir un sanctuaire intérieur, entouré d'un treillis de pensées aussi belles que la nature et placé sous la garde de son imagination () ; Psyché y goûtera de tendres délices () et une croisée demeurera ouverte sur la nuit pour qu'entre l'« amour ardent » ().
Analyse