vignette| Couverture de l'édition imprimée du Gouvernement de la République (incunable de 1499) de Francesc Eiximenis sur laquelle l'auteur apparaît offrant l'ouvrage aux six de la ville de Valence agenouillés. En arrière-plan, les tours de Serranos (construites dans la dernière décennie du ) avec les armoiries de la ville. À gauche, l'Ange gardien, qui est probablement devenu le saint patron de la (« ville et royaume ») en raison de l'influence du Llibre dels àngels d'Eiximenis lui-même.
Le siècle d'or valencien, siècle d'or catalan ou siècle d'or de la langue catalane (en catalan Segle d'or valencià, segle d'or català, segle d'or de la llengua catalana) est une période d'apogée culturel, artistique et économique qui couvre les dernières décennies du et le pour les territoires de la couronne d'Aragon, composés du royaume d'Aragon, de la principauté de Catalogne et, surtout, du royaume de Valence. Cette période se caractérise par une prospérité économique et une intense créativité artistique, littéraire et architecturale.
Au cours de ce « siècle d'or », la ville de Valence , connut une grande splendeur culturelle, étroitement liée au remarquable développement économique expérimenté à cette époque, jusqu'à devenir, surtout pendant la seconde moitié du , la référence culturelle et économique de la Couronne, supplantant par là-même Barcelone, plongée comme le reste de la principauté de Catalogne dans une longue et sanglante guerre civile.
Sur le plan littéraire, la période peut être délimité par deux jalons très significatifs : 1383, année où Francesc Eiximenis dédia le Gouvernement de la République aux de Valence, et 1500, date de publication du dernier volume de Lo Cartoixà, dans la version de Joan Roís de Corella. Entre ces deux, « un long siècle s'écoule au cours duquel le jeune royaume de Valence produit des œuvres littéraires de premier ordre, comparables seulement aux meilleures d'Europe », qui « coïncide avec une période de prospérité économique, de stabilité sociale et de relations fructueuses avec l'Italie, tant sur le plan commercial que politique, ainsi que sur un plan plus strictement culturel. »
La période est aussi marquée par l'essor de l'imprimerie dans le royaume de Valence et la fondation de l'université de Valence en 1501.
Le siècle d'or perd son élan à la fin du , sous l'influence de l'Inquisition espagnole, qui met à mal la bourgeoisie conversa locale dont le rôle économique était fondamental, l'importante immigration hispanophone en provenance d'Aragon et de Castille et la diffusion de l'écrit en castillan, porté par le prestige de la Gramática castellana d'Antonio de Nebrija (1492), si bien que l'impression d'ouvrages en catalan devient résiduelle voire disparaît totalement dès la deuxième décennie du siècle suivant.
Contexte socio-économique : la vigueur de la ville de Valence Le vit l'apogée de la croissance économique et démographique que connaît le royaume de Valence depuis sa fondation deux siècles plus tôt, malgré la dépression de la seconde moitié du due l'épidémie de peste noire, qui avait affecté la région, en particulier les comarques centrales et septentrionales, qui virent leur population décliner. Il n'en fut pas de même avec la capitale du royaume, la ville de Valence, dont la population s'accrut considérablement, jusqu'à devenir à la fin du l'une des villes les plus peuplées de la péninsule Ibérique et même de tout le continent européen. Tout au long de ce siècle, Valence devint un centre commercial et financier majeur, dans son port faisaient escale les navires qui parcouraient les routes de la Méditerranée occidentale et de nombreuses compagnies et sociétés de toute l'Europe y avaient des représentations permanentes. Ainsi, Valence finit par assumer le leadership économique et financier de la couronne d'Aragon jusqu'alors détenu par Barcelone, en déclin à cause de la longue guerre civile catalane (1462-1472) . Le royaume devint le nouveau « poumon financier de la Couronne » en remplacement de Barcelone et la Catalogne, et apporta, à travers des prêts accordés par les municipalités et les dons des Cortes, des sommes colossales pour financer ses entreprises militaires. vignette| Façade de la (Bourse) de Valence, le bâtiment civil le plus important et représentatif de la vigueur de la ville et de son royaume au , symbole du siècle d'or. Valence devint le fleuron de la couronne d'Aragon et donna à la langue catalane son siècle d'or. « Le progrès matériel et la promotion politique se traduisirent une grande effervescence culturelle, stimulée également par le caractère cosmopolite de la capitale, qui recuillait des gens du monde entier, et par les contacts réguliers avec le monde extérieur, en particulier avec la péninsule italienne, d'où rayonnaient de nouveaux courants humanistes et de la Renaissance. » C'est dans le royaume de Valence que fleurirent les grands noms de la littérature classique catalane et par là que l’imprimerie fit son apparition dans la péninsule, introduite par les typographes allemands. La magnificience des édifices civils et religieux de l'époque témoignent aussi de cette splendeur.
Splendeur littéraire vignette| Première page de la version imprimée du premier volume de Lo Crestià (« Le Chrétien ») de Francesc Eiximenis (Valence, atelier de , 1483), qui commence ainsi : «». Le début du siècle d'or littéraire est généralement situé en 1383 avec la publication du Gouvernement de la République () du franciscain originaire de Gérone Francesc Eiximenis (vers 1330-1409), probablement commandé par les de la ville de Valence, qui était déjà devenue un pôle d'attraction pour les écrivains de tout le royaume et de l'extérieur (comme Eiximenis lui-même, originaire de la principauté de Catalogne). L'ouvrage plut tellement aux que l'année suivante, ils commandèrent des exemplaires du Régiment pour qu'il soit lu dans la salle de la ville. De plus, ils subventionnèrent la suite de Lo Crestià, une sorte d'encyclopédie en treize volumes (dont seuls quatre furent finalement écrits) avec laquelle Eiximenis prétendait «» (« illustrer, ordonner et éveiller, endoctriner et admonester tout chrétien fidèle ») sur les principes de sa religion. Une autre de ses œuvres est le Llibre dels àngels, auquel on doit probablement la décision des de placer la ville sous la protection de l'Ange gardien, considéré depuis lors comme l'un des patrons de la (la « ville et royaume »)). Le même auteur traita des « vices » féminins dans le Llibre de les dones. Il dédia le Tractat de contemplació (« Traité de contemplation ») ou Scala Dei (« L'Escalier de Dieu ») à la reine Maria de Luna, et à l'un de ses plus grands protecteurs, le noble Pere d'Artés, une Vida de Jesucrist (« Vie de Jésus-Christ »).
gauche|vignette|480x480px| Panneau du polyptyque Griffoni (Bologne, 1472-1473) de Francesco del Cossa représentant Saint Vincent Ferrier. Actuellement à la National Gallery de Londres. Un contemporain d'Eiximenis était le dominicain Vincent Ferrier ( ; 1350-1419), canonisé en 1455 par le pape valencien Calixte III. À partir de 1395, il se consacra à la prédication, principalement adressée à ceux qu'il appelait poble menut (le « petit peuple »), c'est-à-dire les classes populaires. Environ trois cents de ses milliers de sermons furent publiés dans des textes résumés basés sur les notes prises par les scribes qui l'accompagnaient dans ses voyages, non seulement dans le royaume de Valence et la couronne d'Aragon, mais aussi en Castille et dans d'autres territoires européens (il mourut dans la ville bretonne de Vannes, où il est enterré). Il rejettait la « mode » de l'humanisme, contrairement à son disciple, le dominicain valencien Antoni Canals (ca. 1352-1419), traducteur d'ouvrages classiques tels que le Factorum et dictorum memorabilium de Valère Maxime et le De providentia de Sénèque, adressés aux «» (les hommes au noble lignage), aux lettrés et aux savants, et d'une partie du poème latin Africa de Pétrarque sous le titre Escipió e Aníbal (« Scipion et Hannibal »). Sa seule œuvre originale fut Escala de contemplació, dédiée au roi Martin Ier, illustration d'une conception religieuse typiquement médiévale, comme dans les œuvres de son maître et d'Eiximenis.
Contrairement à Eiximenis, Ferrier et Canals, qui étaient mus par des préoccupations religieuses, le poète Jordi de Sant Jordi adopta une vision « laïque » dans sa brève mais précieuse œuvre poétique (il mourut en 1424, âgé d'entre 24 et 30 ans), qui reçut des éloges du marquis de Santillana, poète castillan qu'il connut à la cour d'Alphonse le Magnanime. Selon le Antoni Ferrando, qui le décrit comme « un auteur touché par l’humanisme et en même temps séduit par le monde de la chevalerie », « Bien qu'ils évoluent encore dans les conventions des troubadours et utilisent une langue occitanisante, les vers de notre élégant poète attirent notre attention par leur sincérité et leur diction harmonieuse. » vignette|Possible portrait du poète Ausiàs March. Retable de Saint Sébastien de la Collégiale de Xàtiva, œuvre de Jacomart ( , vers 1460), située dans la prédelle. Un autre chevalier, Ausiàs March (1397-1459), rencontra également Jordi de Sant Jordi, lors de l'expédition d'Alphonse le Magnanime en Italie en 1420, mais il eut une plus longue vie et légua par suite une œuvre poétique plus vaste. March, qui rompit totalement avec le langage occitanisant utilisée par ses prédécesseurs, est considéré comme la plus grande figure du siècle d'or valencien et l'un des poètes les plus importants de la poésie lyrique européenne de tous temps. Son œuvre jouit d'une grande renommée parmi les poètes castillans du , qui le traduisirent et l'imitèrent. March est auteur d'environ dix mille vers, répartis en cent vingt-huit poèmes dont la plupart sont regroupés en cycles, en fonction des senyals (pseudonymes) qui apparaissent dans les tornades (distiques finaux de chaque composition). Les plus longs sont ceux qui portent les senyals Llir entre cards et Plena de senys, adressées à deux femmes différentes. Néanmoins son poème le plus célèbre est (« Cantique spirituel »), qui ne parle pas d'amour mais de religion.
Le roman de chevalerie anonyme Curial e Güelfa fut écrit vers le milieu du , mais son existence ne fut révélée qu'à la fin du . La question de l'identité de son auteur a fait débat. Toutefois, selon Antoni Ferrando, « la convergence et l'accumulation d'une série de préférences lexicales ou de variantes formelles (plegar, amprar, espill, sancer, oronella, vesprada, marjal, mentira, pega, acurtar, etc.) révèlent son origine valencienne. » gauche|vignette| Timbre-poste commémoratif commémorant le 500 anniversaire de la publication en 1490 de Tirant lo Blanc, reproduisant la dédicace de l'ouvrage qui figurait sur la première page. Le grand roman de chevalerie du siècle d'or est Tirant lo Blanc (Tirant le Blanc dans sa traduction française), écrit par le chevalier Joanot Martorell. Le roman était encore inachevé lorsqu'il mourut en 1468, si bien que c'est qui le termina et lui apporta des retouches. Finalement publié en 1490, il devint immédiatement le livre le plus lu à Valence et à Barcelone, traduit en italien en 1501 et en castillan en 1511. L'humaniste valencien Louis Vivès déconseilla sa lecture car il jugeait l'œuvre immorale, mais cent ans plus tard, Miguel de Cervantes, figure phare du siècle d'or littéraire espagnol, le considérait comme « le meilleur livre du monde » et Shakespeare s'en inspira pour son œuvre Beaucoup de bruit pour rien. vignette|Première page de la Vita Christi d'Isabelle de Villena, abbesse du de Valence. Écrite «» (« en langue romane pour que les simples et ignorants puissent savoir et contempler la vie et mort de notre Rédempteur et Ségneur Jésus »), elle fut imprimée en 1497, neuf ans après sa mort, à l'initiative de la reine Isabelle la Catholique.