La philosophie romantique, ou romantisme philosophique, est un courant de pensée qui apparaît à la fin du en relation avec le romantisme allemand. Ce mouvement, à la fois culturel, intellectuel et religieux, vise à saisir la réalité à l'intérieur des formes artistiques et symboliques d'expression. À l'encontre du rationalisme, la philosophie romantique valorise la sensibilité et l'imagination, considérées comme d'authentiques approches de la vérité. Elle s'appuie essentiellement sur la méthode dite « analogique » et développe une pensée symbolique, recherchant la signification profonde des choses et des activités humaines dans le fond inconscient et irrationnel de l'esprit.
Les philosophes romantiques postulent une unité d'essence entre l'esprit de l'homme et la nature, soutenant que l'homme et la nature font cause commune dans le développement graduel d'une seule et unique réalité : l'« Être » ou la « Vie ». Ils tentent de retrouver dans le tréfonds de l'esprit humain les traces de cette unité, fondée d'après eux sur l'« alliance première » ou l'« union originelle » entre l'homme et la totalité dans laquelle il réside. Travaillant à la « réintégration » de l'humanité dans le « Tout », ou le divin, ils élaborent une pensée à caractère ésotérique qui doit permettre de restaurer les liens originels qui existaient entre l'homme et le monde avant leur corruption.
On parle de « révolution romantique » en philosophie pour désigner le renouvellement de la réflexion philosophique qui a eu cours en Europe, principalement en Allemagne, à la suite de la naissance du romantisme artistique. En plaçant l'art, et la poésie en particulier, au cœur même de la philosophie, le romantisme en a fait le paradigme de l'activité intellectuelle et spirituelle, mais il a également étendu leur règne jusqu'aux sciences de la nature. Les romantiques considèrent la nature comme une œuvre d'art à part entière, comme un poème chargé de significations cachées à décrypter.
Aperçu historique
L'origine philosophique du romantisme
Divers courants philosophiques et spirituels ont préparé l'éclosion du romantisme philosophique à la fin du .. Le néoplatonisme de la Renaissance italienne et allemande avait déjà introduit quelques-unes des idées fondamentales qui seront communes à la plupart des philosophes romantiques. Des savants plus ou moins ésotériques tels que Cornelius Agrippa, Paracelse, Kepler, Jean-Baptiste Van Helmont, Jakob Böhme, des philosophes de tradition néoplatonicienne tels que Nicolas de Cues ou Giordano Bruno, ont affirmé que l'univers était un être vivant pourvu d'une âme. Une identité essentielle relie dans cette tradition tous les êtres particuliers, qui ne sont que des émanations du Tout. Toutes les manifestations de la vie sont régies par une relation d'universelle « sympathie » qui explique la croyance de la plupart des penseurs de la Renaissance à la magie.
À ces idées viennent s'ajouter plus tard, aux , certains mythes destinés à expliquer l’origine du Mal, dont le principal est celui de la chute originelle, qui sera repris par les philosophes romantiques par l'intermédiaire du philosophe et théosophe Louis-Claude de Saint-Martin.. Celui-ci considère que la matière est née de la Chute, et que si l'homme parvient à redescendre en lui, au fond de son esprit, jusqu'à pouvoir s'emparer à nouveau des germes de l'unité originelle qui y couvent, il effectuera sa propre réintégration en Dieu, réintégrant du même coup la création entière. C'est par cette voie introspective seulement que la nature elle-même pourra être « sauvée ».
Influencé par les idées de Saint-Martin, Johann Georg Hamann, le « Mage du Nord », voit dans la Chute la raison de la division actuelle de l'homme et de la nature, mais aussi du fait que la nature n'est plus pour nous qu'un « poème en désordre » (disjecta membra poetae).. Il revient d'après lui au savant d'en rassembler les fragments épars, au philosophe de les expliquer, au poète seul d'en reconstituer l'unité. Nul autre que le poète ne peut, selon Hamann, retrouver la « langue angélique », discours parfait où le symbole visible et la réalité qu'il exprime se confondent. L'imagination poétique devient dès lors l'activité spirituelle la plus élevée et la plus profonde à la fois, et la nature, un ensemble de significations cachées à redécouvrir par cette voie. thumb|left|180px|Johann Gottfried von Herder en 1775, par Johann Ludwig Strecker.
C'est à Hamann que le philosophe préromantique Johann Gottfried von Herder emprunte l'idée de « symbolisme universel » (le monde est un ensemble de significations symboliques) et celle de l'organisme cosmique. La contribution la plus originale de Herder à l'émergence du romantisme philosophique réside dans sa conception dynamique et vitaliste de la nature. Il introduit l'idée de progrès continue et d'évolution au sein même de la nature, qu'il considère être habitée par un « principe de vie » et une « force dynamique ».. Il affirme en outre que la raison est insuffisante à saisir la nature parce que celle-ci est proprement vivante.
La conception romantique du monde ne prend cependant toute sa signification que si on la replace dans le cadre du questionnement philosophique de la fin du en AllemagneJ.-M. Schaeffer, « Romantisme [esthétique] », Encyclopédie philosophique universelle – Les notions philosophiques, tome 2, Paris, PUF, 1998, .. La philosophie critique de Kant semblait alors avoir définitivement discrédité le discours métaphysique et sa prétention à atteindre l'Absolu, ou la chose en soi. Le discours philosophique se voyait ainsi interdire la possibilité de présenter l'Être dans sa vérité et était condamné à ne fournir que les conditions a priori du monde phénoménal. La grande innovation théorique du romantisme réside justement dans l'affirmation que ce qui est interdit à la philosophie – la « présentification » ou révélation de l'Être dans sa vérité essentielle – constitue la définition même de l'art. Ce qui était impossible à réaliser dans le champ de la philosophie en raison de sa discursivité logique devient alors possible à atteindre dans l'art en vertu de son mode de présentation symbolique, par lequel l'Être s'intuitionne esthétiquement. Cette révélation de l'Être au sein de la représentation artistique doit nous faire redécouvrir l'unité profonde de l'esprit et de la nature, du sujet et de l'objet, de l'essence et du phénomène. Aussi l'ontologie romantique se confond-elle désormais avec une « philosophie esthétique » dont l'ambition est proprement métaphysique.
La question de l'unité du romantisme
Il existe un débat concernant la possibilité de dégager quelques traits communs permettant de parler de l'unité du romantisme. Ce débat s'est concentré principalement autour du romantisme littéraire, mais ses enjeux valent aussi pour le romantisme philosophique. Le philosophe et historien des idées Arthur Lovejoy a été l'un des défenseurs les plus ardents de la diversité irréductible des « romantismes », insistant sur la diversité des pratiques artistiques. À l'inverse, le critique littéraire René Wellek a dédendu la thèse de l'unité fondamentale du romantisme, introduisant l'idée aujourd'hui communément admise que la question de l'unité ne devait pas être posée au niveau des pratiques artistiques, mais à propos des conceptions théoriques ou philosophiques sous-jacentes. Il semble en effet possible de montrer que les conceptions théoriques fondamentales sont les mêmes pour tous les mouvements romantiques. La raison en serait principalement historique : les thèses essentielles du romantisme découleraient toutes d'une matrice commune qui ne serait autre que le romantisme d'Iéna, mouvement artistique et intellectuel qui a émergé en 1795 environ à l'université d'Iéna, et dont les représentants les plus connus sont les frères Friedrich et August Wilhelm Schlegel, Novalis et le philosophe Friedrich Schelling, autour duquel s'est également constitué le « cercle d'Iéna ». Ce groupe d'intellectuels a tenté de développer à ce moment-là une véritable philosophie romantique de la nature (Naturphilosophie). Leurs idées se seraient répandues alors par différentes voies. En Angleterre, par exemple, elles ont été reprises par Samuel Taylor Coleridge par l'intermédiaire de Schelling ; en France, Germaine de Staël a largement contribué à la popularisation des idées des frères Schlegel.
Le Sturm und Drang et les trois périodes du romantisme allemand
Le romantisme apparaît d'abord en Allemagne comme un ferment culturel, un type de sensibilité caractéristique de l'époque, incarné par les deux grands poètes et philosophes que sont Johann Herder et Goethe. Entre les années 1770 et 1780, le Sturm und Drang (« Tempête et Élan »), qui désigne initialement le titre d'un drame de Friedrich Maximilian Klinger, en est l'expression la plus radicale.. Il s'agit d'un mouvement littéraire avant-coureur du grand élan romantique qui débutera une vingtaine d'années plus tard. L'art y est compris comme un langage et l'on exige de tout art qu'il soit poétique, c'est-à-dire qu'il mette en avant une signification symbolique. Ce mouvement est associé à une attitude d'exaltation de la liberté et de la spontanéité, ainsi qu'à une révolte contre l'autorité, les conventions sociales et les impératifs moraux. Il n’atteint toutefois qu'un nombre limité d'individus, dont les plus représentatifs sont des écrivains en marge de la société allemande, tels que les dramaturges Jakob Lenz et Heinrich Leopold Wagner, ou le poète Friedrich Gottlieb Klopstock. Le philosophe et théologien mystique Johann Georg Hamann, dont l'influence sur la pensée allemande, bien que souterraine, sera déterminante, est parfois considéré comme le prophète de ce mouvement, mais il semble qu'il n'y ait jamais directement participé.
Après la vague préromantique du Sturm und Drang, l'influence du mouvement incarné par Herder, Goethe et Schiller continue de s'étendre jusqu'à la fin du . Goethe et Schiller, qui avaient accompagné le Sturm und Drang sans vraiment en faire partie, forment rapidement une nouvelle école, critique à l'égard de cette première mouvance. C'est durant les années 1790 que cette école philosophique voit le jour. Il est convenu de distinguer dès lors trois périodes au sein du romantisme philosophique allemand proprement dit. : 170px|thumb|Le jeune Schelling vers 1800. La première période, entre 1797 et 1802, la plus courte mais la plus innovante, est celle du « premier romantisme » (Frühromantik), appelé aussi « romantisme d'Iéna » du fait qu'il se constitue essentiellement au sein de l'université d'Iéna. Il regroupe les frères Schlegel et les rédacteurs de la revue Athenäum, dont Caroline Michaëlis épouse d'Auguste Schlegel, Dorothea Veit, Amalie et Ludwig Tieck, Novalis et Schelling. Ce dernier rassemble autour de lui ses disciples et forme le « cercle d'Iéna ». La seconde période, entre 1803 et 1815, est communément appelée « romantisme de Heidelberg », et a pour principaux représentants le romancier Achim von Arnim, le poète Clemens Brentano ainsi que sa sœur, Bettina Brentano, le publiciste Joseph Görres, le mythologue et helléniste Georg Friedrich Creuzer, les frères Grimm, le juriste et théoricien du droit Friedrich Carl von Savigny, la poétesse Karoline von Günderode. Ce mouvement, contemporain de la domination puis de la défaite napoléonienne, se caractérise le plus souvent par de fortes revendications nationales de nature littéraire, philosophique, juridique, politique et religieuse. Il contribue à restituer les contes et les légendes allemands en leur conférant une portée politique et civilisationnelle.