L'histoire des émotions est un courant historiographique qui étudie des attitudes, des conduites et des comportements à un moment donné, dans l'espace et dans le temps. Elle comprend également la manière dont les institutions encouragent ces comportements dans les relations avec les membres de la société ou d'un groupe.

Similaire à la sociologie des émotions et à l'anthropologie des émotions, l'histoire des émotions part du principe que les sentiments et leurs expressions ne sont pas acquis et nécessitent un apprentissage. La culture et l'histoire évoluent, et c'est également le cas des sentiments et de leur expression. La pertinence et la puissance sociale des émotions sont variables historiquement et culturellement. Selon de nombreux historiens, les émotions représentent une catégorie de l'histoire aussi fondamentale que les classes, les races ou le genre.

Découlant des recherches menées en France au début du , par Lucien Febvre, fondateur de l’École des annales, ce courant se développe dans la recherche historique anglo-saxonne, allemande et française. Il connaît une lente ascension durant tout le mais prend véritablement son envol au début des années 2000.

Qu'est-ce qu'une émotion ? Une émotion est une réaction psychologique et physique provoquée par une situation déterminée. Il faut cependant distinguer l'émotion historique de l'émotion psychologique. Si cette dernière porte sur une structure cognitive et biologiquement universelle, l'émotion historique est le fruit de l'apprentissage de l'expression des sentiments dans une communauté selon ses normes culturelles.

Aristote pense que les émotions sont une construction sociale, se modulant en fonction de la position de la personne dans la communauté, de ses convictions et de la structure générale de la société. Marc Aurèle était du même avis que lui. Certains savants ont considéré les émotions comme fixes, ne se modifiant pas par rapport à la société et étant communes à tout un chacun : c'est ce qu'on appelle l'invariant émotionnel. Parmi les penseurs, Charles Darwin avance que les émotions sont héréditaires ou innées. Aujourd'hui, les historiens s'entendent pour affirmer que les émotions ne sont nullement innées : elles sont structurées et façonnées par la société dans laquelle les individus évoluent. Les sentiments sont, au même titre que les mœurs, inculqués durant l'enfance. Les émotions sont donc liées aux normes, et il est impératif, lorsqu'on étudie une émotion, d'examiner l'époque dans laquelle l'individu l'ayant ressentie évolue , mais également sa position sociale, son genre, ses sensibilités.

L'histoire des émotions travaille sur différents champs liés aux émotions : le répertoire des émotions, les manières dont elles sont exprimées, le concept même d'émotion, ses significations dans la société, les conséquences de ces émotions dans la société et l'analyse des genres de production d'émotions (art, religion, musique...).

Histoire du courant Déjà durant l'Antiquité, on parlait d'émotions. Hérodote dans ses narrations de l'histoire se servait des émotions afin d'expliquer les motivations des personnages qu'il mettait en scène. Ainsi, le terme « émotion » recouvre, pour eux, des réalités différentes. Thucydide énonce que les émotions sont . On explique l'histoire par l'émotion. Polybe affirme que les sentiments et les émotions ont des conséquences nombreuses, mais qu'elles sont parfois difficiles à analyser. Les historiens romains, souvent liés aux hommes puissants de leur époque, voient les émotions comme collectives, liées aux enjeux de grands acteurs. Pour l'historien allemand Karl Lamprecht, contemporain de Lucien Febvre, les émotions entrent également dans le champ de recherche des historiens. Pour ce faire, il faut croiser la recherche historique avec d'autres disciplines comme la psychologie ou l'anthropologie.

Émergence au XXe siècle thumb|thumbtime=0:07|Film éducatif américain (1950). Les premières études autour des émotions. Les émotions sont réellement travaillées dès le début du , dans des disciplines autres que l'histoire. Citons notamment la sociologie et la psychologie. Ces premières disciplines s'intéresseront, dès le début des années 1920, à l'émotivité de l'individu, ainsi que celle derrière le groupe social. Les émotions étudiées sont principalement des émotions ayant une connotation négative, comme la haine, la peur, ... Selon Jan Plamper, dans son « introduction à l'histoire des émotions », ces études révèlent le spectre du fascisme qui inquiète et/ou intrigue les chercheurs.

L'école des Annales vignette|L'historien français Lucien Febvre est considéré comme un précurseur de l'histoire des émotions. Au cours du siècle dernier, l'histoire des émotions est devenu un domaine de la recherche historique de plus en plus productif et étudié. Le champ de recherche converge méthodologiquement vers de nouvelles approches historiographiques telles que l'histoire conceptuelle, le constructivisme historique et l'histoire du corps.

Depuis l'école des Annales, l'attrait pour ce pan de la recherche historique n'a fait que croître. Le point de départ de l’histoire des émotions, tel que souvent présenté, est la participation de Lucien Febvre au colloque inter-disciplinaire « Sensibilty in Man and Nature », dirigée par Henri Berr, en 1938. Dans son intervention, qu’il corrigera et publiera dans la revue des Annales en 1941, Febvre invite les historiens à mettre les émotions au centre de leur travail. Selon lui, elles sont alors déjà présentes, mais de manière imprécise et anachroniquePlamper Jan, The History of Emotions : An Introduction, Oxford, Oxford Universty Press, 2016, p. 12-20..

C’est également à cette époque que Johan Huizinga rédige des ouvrages d’histoire médiévale offrant une place importante à l'étude des émotions, comme dans l’ouvrage L’Automne du Moyen Âge. Il observe dans l’humanisme et dans la période moderne, un contrôle plus grand des émotions, comparé aux émotions retrouvées chez les acteurs des , au Moyen Âge, qu'il nomme hypersensibilitéNagy Piroska, “History of Emotions”, dans Tamm Marek et Burke Peter, Debating New Approaches to History, Londres, Bloomsbury academic, 2019, p. 189-213.. Au même moment, le sociologue Norbert Elias, dont les travaux ne seront redécouverts que dans les années 1970, met au point son concept de civilisation des mœurs, qui marquera durablement les historiens des émotions. À partir des années 1970, les émotions sont abordées par les historiens et les anthropologues selon la vision de Norbert Elias : « la société, à travers un processus civilisateur, va sublimer ou supprimer l’expression des émotions ». On ne réfléchit pas sur les émotions en tant que telles, sur leur forme ou leur nature, mais sur la quantité qui est exprimée.

La nouvelle historiographie à la fin du siècle La nouvelle historiographie est intimement liée à l'anthropologie culturelle à laquelle elle emprunte de nombreux concepts. En particulier, celui de constructivisme social. On y voit les émotions comme le produit de normes intégrées et de constructions sociales.A cela s'ajoute le concept d'ethnocentrisme. Les historiens des émotions se doivent d'éviter cet écart qui est d'appliquer à une autre société son propre prisme culturel en l'étudiant. Pour faire de l'histoire des émotions, il est essentiel d'éviter de généraliser les émotions et l'expression des sentiments, ceux-ci étant vécus différemment selon l'endroit, l'époque et l'éducation.

Cependant, cet attrait de l’histoire pour l’anthropologie n’a pas toujours été évident. Les historiens ont souvent été tentés de travailler avec la vision des émotions des neurosciences et de la psychologie. L’étude des émotions a longtemps été unique à la psychologie. Les chercheurs du siècle voyaient en elle un aspect universel, propre à la nature animale de l’homme. Durant le siècle, les émotions sont placées, dans ce clivage nature/culture, du côté naturel. Dès lors, elles sont anhistoriques puisqu' universellement partagées entre les aires géographiques et chronologiques. Cependant, cette vision va évoluer.

Dans les années 1980, plusieurs ouvrages d’anthropologie adoptent une vision constructiviste des émotions, observant des différences dans celles-ci au sein des cultures, bouleversant donc cette vision universelle des émotions. L’attitude des historiens vis-à-vis des émotions commence à changer au début des années 1990 (parallèlement à des changements similaires en psychologie et en anthropologie), les émotions et leurs expressions, comme le rire ou les pleurs, sont intégrées dans des logiques culturelles. On voit également apparaitre de nombreux concepts relatifs à l'histoire des émotions. Peter et Carole Stearns développent le concept « d'émotionologie » dans les années 1980. Plus tard, l'américaine Barbara Rosenwein propose l'idée qu'il existe des communautés émotionnelles. Enfin, parmi les concepts apparus à la fin du siècle, les « régimes émotionnels ». L'idée développée par William M. Reddy vers la fin des années 1990. Nous ne sommes qu’au début d’une lente émergence de la thématique. C’est au début des années 2000 que la recherche sur les émotions explose et est vraiment mise sur le devant de la scène académiqueNagy Piroska, op. cit., p. 201-202..

L'Histoire des émotions au L’Histoire des émotions est devenue un champ florissant ces dernières années, et ce pour plusieurs raisons. Depuis 2008, des initiatives et institutions ont été créés, qui ont produit et promu de nombreuses conférences et publications sur le sujet. De nouvelles revues ont émergé, tandis que les anciennes ont commencé à publier des numéros spéciaux sur le sujet. Certains médias se sont montrés très intéressés par l'étude des émotions, ce qui n’est pas souvent le cas dans les autres domaines historiographiques.

Cet élan d’intérêt semble motivé par les sociétés concernées par les cultures occidentales contemporaines qui, souvent par le truchement d'algorithmes, sont désormais intensément plongées dans les émotions, à tous les niveaux (amoureux, amicaux familiaux ; économiques et socio-politiques ; culturels avec la littérature, le cinéma, les séries ; la publicité omniprésente, les stratégies d'influence des réseaux sociaux et de leurs algorithmes d'intelligence artificielle, etc.), une situation qui engendre pour tous et chacun un flux continu de références émotionnelles. L’intérêt du grand public pour les émotions et l’histoire académique des émotions interagissent et s’informent l’un l’autre. L’histoire joue ici un rôle d’observateur critique et d’interprétateur, analysant la logique et la sémantique politique d’ici et maintenant.

Selon Nagy Piroska, cette obsession pour les émotions résulte de plusieurs tendances récentes comme l’engouement du « je » et de l’identité (années 1970-1980), le système néo-libéral basé sur « l’optimisation de soi » dans lequel les émotions deviennent source de motivation, ou encore la vague récente de globalisation qui a accompagné et popularisé les médias digitaux et a encouragé la recherche d’universaux humains. Les émotions sont de plus en plus vues comme donnant de précieux conseils et non plus comme des instigateurs de chaos. Désormais, il est donc perçu comme impératif de les comprendreNagy Piroska, op. cit., p. 205..

Le cas des IA émotionnellement réactives qui émergent dans les années 2020 Dans la revue Nature, en , le neuroscientifique Ziv Ben-Zion alerte sur les dangers potentiels des échanges avec un chatbot ou tout agent conversationnel dotés de réponses émotionnelles réalistes ( Replika, qui propose des avatars avec appels vidéo bidirectionnels et interactions enrichies, ou Character.ai)