La grande guerre méridionale, également désignée comme la guerre de Cent Ans méridionale, est un conflit au pour le contrôle du Midi toulousain, entre la Garonne à l'ouest, les Pyrénées au sud, le Massif central au nord et le Rhône à l'est, ainsi que pour le contrôle de la Provence. Ce conflit oppose les comtes de Toulouse aux comtes de Barcelone, devenus rois d'Aragon à partir de 1137, leurs vassaux (au premier rang desquels les vicomtes Trencavel), et leurs voisins, en particulier les ducs d'Aquitaine, devenus rois d'Angleterre après 1152, les empereurs du Saint Empire germanique et, surtout, les rois de France à partir du milieu du .
Il se superpose à d'autres conflits, en particulier la lutte qui a opposé les comtes de Poitiers et ducs d'Aquitaine aux comtes de Toulouse, ou encore le conflit entre Capétiens et Plantagenêts qui met les rois de France capétiens aux prises avec leurs vassaux en France (puis rois d'Angleterre) Plantagenêts.
Commencée en 1098 avec la prise de Toulouse par le duc , la grande guerre méridionale se termine en 1196 avec le mariage du comte de Toulouse avec Jeanne d'Angleterre, alors que la question cathare se fait plus présente. La croisade des albigeois bouleverse les équilibres et les rapports de force issus de cette longue guerre méridionale : la mort de , roi d'Aragon, à la bataille de Muret en 1213, met un point final aux ambitions aragonaises au nord des Pyrénées.
Cette guerre a parfois été considérée comme la cause principale de l'échec de la formation d'un État occitan unifié, qui aurait été en mesure de résister à la croisade des albigeois et à la domination capétienne au .
Origines et contexte Les conditions du conflit qui trouble le Midi au se mettent en place à la fin du .
Le conflit que l’historiographie contemporaine appelle « Grande Guerre méridionale » prend racine dans un enchevêtrement de dynamiques féodales, successorales et géopolitiques remontant au moins au . Il ne s’agit pas d’une guerre continue, mais d’un système de rivalités territoriales et de fidélités mouvantes, opposant des puissances régionales (Toulouse, Aquitaine, Aragon) dans un contexte où l’autorité royale (capétienne ou impériale) reste faible.
L’expression « Grande Guerre méridionale » ne figure pas dans les sources médiévales et ne s’est imposée que récemment dans l’historiographie française, notamment à partir des travaux de Jean-Luc Déjean, Georges Duby ou Martin Aurell. Elle vise à donner une cohérence à une série de conflits souvent traités séparément, mais qui forment bien un système de rivalités durables autour du contrôle du Midi.
Il ne faut pas la confondre avec la croisade albigeoise (), à laquelle elle sert en réalité de prélude stratégique.
Les dates proposées pour la Grande Guerre méridionale varient selon les auteurs :
Certains la font commencer en , avec la prise de Toulouse par , considérée comme l’acte fondateur de la rivalité entre Toulouse et Aquitaine. D’autres choisissent des jalons plus tardifs, comme la mort d’Alphonse Jourdain (1148) ou les premières interventions aragonaises vers 1175. Elle s’achève généralement avec la bataille de Muret (1213), qui marque la défaite décisive de la couronne d’Aragon dans le Midi.
Trois puissance régionales rivales pouvoirs, parmi les plus puissants de leur époque se disputent ces territoires :
Le pouvoir poitevin : les comtes de Poitiers (les Ramnulfides) ont autorité sur la « Grande Aquitaine » qui s'étend des Pyrénées à la Loire et jusqu'à l'Auvergne. Le pouvoir catalan : les comtes de Barcelone (les Bellonides) contrôlent également le comté de Provence, et s'unissent au royaume d'Aragon à partir de 1137. Le pouvoir toulousain : les comtes de Toulouse (les Raimondins) contrôlent le territoire de Marmande à Avignon, la Gothie et le marquisat de Provence. La Grande Guerre méridionale s’insère dans une trame de conflits plus vastes :
Elle est contemporaine de la « première guerre de Cent Ans » (opposant les Plantagenêt aux Capétiens, entre 1159 et 1259), dont elle constitue une extension méridionale. Elle participe du rééquilibrage progressif du pouvoir royal capétien au détriment des grands féodaux. Elle anticipe la centralisation monarchique et la réorganisation des pouvoirs locaux, que la croisade des Albigeois puis l’Inquisition viendront entériner.
Une succession contestée au comté de Toulouse À la mort de , vers 1094, sa fille Philippe (ou Philippa) est écartée de la succession par son oncle Raymond de Saint-Gilles, frère cadet du défunt, qui ajoute les comtés de Toulouse, d'Albi, de l'Agenais et du Quercy, à celles du comté de Saint-Gilles, du Rouergue et du titre (sans fief) de marquis de Provence qu'il possédait déjà. Si le principe de primogéniture existe dans certaines maisons nobiliaires, la transmission par les femmes reste sujette à caution en droit coutumier méridional. Raymond, en s’emparant du comté, n’est pas clairement perçu comme un usurpateur dans son entourage immédiat.
La revendication de Philippa devient politique lorsque celle-ci épouse . Dès lors, le duc revendique en son nom le comté de Toulouse, et en prend possession par la force en 1098. Cet acte inaugure une opposition directe entre la maison d’Aquitaine et les comtes de Toulouse, qui perdurera sur plus d’un siècle.
En 1096, Raymond part en croisade, confiant ses possessions à son fils Bertrand. Il est accompagné de nombreux seigneurs méridionauxParmi lesquels le comte Héracle de Polignac, Pons de Balazun, Guillaume de Sabran, Éléasar de Montredon, Pierre Bernard de Montagnac, Éléasar de Castries, Raymond de Liste, Pierre Raymond d'Hautpoul, Gouftiers de Lastours, , seigneur de Montpellier, Roger, comte de Foix, Raymond de Narbonne-Pelet, seigneur d'Alais; Isard, comte de Die; Raimbaud, comte d'Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de Clermont; Gérard, fils de Guillabert, comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Béarn ; Guillaume Amanjeu d'Albret; Raymond de Turenne; Raymond, vicomte de Castillon ; Guillaume d'Urgel, comte de Forcalquier, ainsi que les évêques Adhémar de Monteil, les évêques d'Apt, de Lodève, d'Orange. À l'issue de la croisade, Raymond constitue au Levant le comté de Tortose. À la mort de Raymond en 1105, le comté (renommé Comté de Tripoli) revient à son neveu Guillaume de Cerdagne qui l'avait accompagné. Lorsque ce dernier est assassiné en 1110, les droits en reviennent à Bertrand. Le duc d'Aquitaine fait alors valoir une nouvelle fois les droits de sa femme à l'héritage de .
L’ascension toulousaine et l’héritage de l’ancien royaume d’Arles Depuis le , les comtes de Toulouse étendent leur pouvoir bien au-delà de la ville éponyme, vers la Provence, le Bas-Rhône et le Quercy. Ce mouvement s’inscrit dans un contexte de décomposition du royaume de Bourgogne ou d’Arles, rattaché nominalement à l’Empire germanique, mais dépourvu de pouvoir effectif à l’échelle locale. Raymond de Saint-Gilles, avant de partir pour la croisade, détient des possessions dans la vallée du Rhône et en Provence, dont certaines sont situées en territoire d’Empire, comme le Vivarais ou le Valentinois.
Cette situation crée une ambiguïté de souveraineté, notamment face à d'autres princes ambitieux comme le comte de Provence ou le roi d’Aragon, qui revendiquera plus tard le titre de marquis de Provence, en concurrence avec Toulouse.
Le comté de Provence jouit d’une situation successorale particulière, puisqu’il est possédé en indivision par les comtes Bosonides, descendants de et de son frère . Seules les filles dotées sont exclues de la succession. En 1093, la maison de Boson s’éteint, et d’autres familles entrent dans l’indivision à la suite de différents mariages : la maison d'Urgell en 1000 (par le mariage d' avec Teutberge de Provence), celle de Toulouse en 1019 (par le mariage de avec Emma de Provence) et celle de Gévaudan en 1093 (par le mariage de avec Gerberge de Provence).
En 1112, la maison de Barcelone relève les prétentions sur le comté de Gévaudan, à la suite du décès de de Gévaudan. Ses possessions sont répartis entre sa fille ainée Douce (qui obtient le comté de Provence, la moitié du Carladès et d'une partie du Rouergue) et sa fille cadette Étiennette (qui reçoit la plus grande partie de la vicomté de Gévaudan). Cette dernière se marie en 1115 avec Raymond, seigneur des Baux, tandis que le comte de Barcelone, , épouse Douce.
Une Aquitaine en expansion méridionale () Le duché d’Aquitaine — sous les Ramnulfides, puis plus tard les Plantagenêts — adopte une politique d’expansion. La Gascogne est progressivement intégrée au duché au tournant du , notamment à travers le mariage de avec la fille du duc de Gascogne. La bataille de La Castelle qui voit la victoire de sur rattache définitivement la Vasconie au duché d'Aquitaine.
L’Aquitaine consolide ses positions jusqu’aux frontières toulousaines (Périgord, Quercy, Agenais). Elle devient ainsi une puissance méridionale, qui rivalise avec Toulouse pour le contrôle des marches gasconnes et languedociennes. Ces rivalités seront réactivées par la dynastie Plantagenêt à partir de , puis sous Richard Cœur de Lion.
L’Aragon : du front ibérique au front languedocien En 1035, le comté d'Aragon est érigé en royaume par . Cet État va progressivement devenir une force majeure dans la région, et aboutir à l'union dynastique de la Couronne d'Aragon avec le comté de Barcelone en 1137.
Si la couronne d’Aragon est concentrée initialement sur la Reconquista, l'union avec Barcelone, qui est restée dans l'orbite du royaume franc, l'incite à regarder vers le nord à la fin du , notamment sous () puis (). Ce dernier hérite du comté de Barcelone, ce qui fait de lui une puissance double : catalane et aragonaise, désormais structurée autour des Pyrénées centrales et orientales.
L’Aragon s’intéresse alors aux vicomtés languedociennes (Nîmes, Béziers, Carcassonne) et revendique à son tour des droits sur le Bas-Rhône et la Provence. La dynastie aragonaise se rapproche alors des Trencavel, grands vicomtes du Midi, qui cherchent à s’émanciper de la domination toulousaine.
Entre intégration et fragmentation : le jeu des puissances secondaires Au-delà de l’opposition des « trois grands », les dynasties secondaires du Midi jouent un rôle essentiel dans la dynamique du conflit. Des familles comme les Trencavel (vicomtes de Béziers, Carcassonne, Albi, Nîmes), les comtes de Melgueil ou les seigneurs des Baux (Provence) profitent de la rivalité entre Toulouse, Aquitaine et Aragon pour négocier leur autonomie, voire changer de suzerain selon les circonstances.
Ces seigneurs pèsent sur l’équilibre régional, tantôt soutenant un grand contre un autre, tantôt refusant toute soumission directe. Leur stratégie peut être qualifiée de « désintégratrice », face au mouvement inverse des grandes puissances cherchant à consolider des blocs territoriaux cohérents.
Ainsi, en 1067, ne laisse pas d'héritier au comté de Carcassonne et de Razès et à la vicomté de Béziers et d'Agde. achète Carcassonne ( mancus d'or), mais le vicomte d'Albi Raimond-Bernard Trencavel, marié à Ermengarde de Carcassonne, sœur de , finit par prendre le pouvoir dans la ville. De fait, le comte de Barcelone prend le titre de comte de Carcassonne, tandis que les Trencavel deviennent vicomtes de Carcassonne, placés sous la suzeraineté de Barcelone.
Premiers conflits aquitano-toulousains (1098-1113)
Première prise de Toulouse (1098-1101) vignette|Guillaume IX d'Aquitaine, troubadour et protecteur des chanoines de Saint-Sernin (Chansonnier provençal, deuxième moitié du , Bnf).