Le Réveil protestant francophone, parfois désigné par la simple expression le Réveil, est un mouvement de réveil religieux qui a bouleversé le protestantisme suisse, français et belge dans la première moitié du , particulièrement de 1820 à 1850, par l'action de prédicateurs méthodistes et baptistes venus du Royaume-Uni et de Suisse. Il a été précédé et aidé par le Grand Réveil britannique et américain, et des mouvements comparables ont lieu à peu près en même temps en Allemagne, aux Pays-Bas et en Scandinavie.

Ce mouvement de fond, dont le premier foyer francophone est situé à Genève, est généralement considéré comme une réaction contre le rationalisme qui avait envahi les Églises protestantes au cours du . Les revivalistes cherchaient, d’une part, à remettre à l'honneur les principales affirmations doctrinales des Réformateurs, mais ils étaient aussi, d’autre part, fortement influencés par le piétisme du siècle précédent et par la sentimentalité romantique. Les revivalistes affirmaient notamment que le christianisme est un choix de vie avant d’être une doctrine et leur approche était ainsi marquée par une tendance individualisteJean-Marc Daumas, Les origines du réveil au , La Revue réformée, , - 1997/3 (), Éditions Kerygma, . Après une soixantaine d’années de révolution interne, le Réveil va léguer au protestantisme français une série d’institutions, de pratiques et de paroisses nouvelles. Il en va de même pour le protestantisme francophone en Suisse et en Belgique.

Origines Le mouvement de Réveil au sein du protestantisme apparaît en Grande-Bretagne à partir des années 1720-1730 et se développe en Écosse, en Angleterre et dans les Treize Colonies américaines, les futurs États-Unis. Ses principaux promoteurs sont Jonathan Edwards, George Whitefield puis John Wesley. L’influence de ce Réveil anglo-saxon sera déterminante dans l’émergence du réveil religieux à Genève à partir des années 1820 puis en France. Le Réveil répond à une situation où, à Genève et dans de nombreuses régions françaises, le protestantisme a été marqué par l’esprit des Lumières au point d’éviter de trop aborder les points essentiels de la foi réformée, n’en conservant pour l’essentiel qu’une philosophie humaniste et des principes morauxÉmile Léonard, Histoire générale du protestantisme, « Déclin et renouveau » (Paris: PUF, 1964), ..

Les précurseurs Les Frères moraves Les Frères moraves sont une communauté chrétienne protestante chassée de Moravie par la persécution après la victoire militaire des catholiques, puis réfugiée en Saxe, où ils sont accueillis et protégés par le comte Zinzendorf, lui-même un chrétien fervent. Pratiquant l’amour fraternel et un prosélytisme fondé sur le témoignage personnel, on trouve des missionnaires moraves à l’origine de presque tous les réveils. Ce sont eux qui touchent personnellement John Wesley, qui allument les tout premiers feux du Réveil à Genève, dans le canton de Vaud et dans le midi de la France, par exemple à Saint-Hippolyte-du-Fort ou à Bordeaux, où ils sont perçus comme « doux et inoffensifs, dogmatisant peu, plaçant la religion dans l’amour, surtout l’amour de Jésus-Christ, qui se réunissaient en petit nombre, sans éclat, sans prétention, avec un prosélytisme très doux et très modéré, qui ne cessèrent jamais de se joindre au culte de notre église et affectant de n’en jamais dire du mal ».

Le premier historien du Réveil, Léon Maury, rappelle avec netteté le rôle important des Frères moraves qui « ont soutenu, fortifié, souvent ranimé la foi » des pasteurs fidèles aux principes de la Réforme. Plusieurs missionnaires moraves parcourent la France de l’Ouest et le Midi entre 1737 et 1746, période où ils épaulent un protestantisme encore persécuté. Ils restent au contact des pasteurs « réveillés » par la suite, et de petites sociétés fraternelles d’inspiration morave se créent à Nîmes, Saint-Hippolyte-du-Fort comme à Genève. « En France comme à Genève, c’est aux Moraves qu’il faut faire remonter les premières influences qui provoquèrent le Réveil », conclut Léon Maury.

Spener Parfois qualifié de « deuxième réformateur », Philipp Jacob Spener est un théologien éclectique, tôt familiarisé avec le luthéranisme comme avec le calvinisme, d’abord prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, alors protestante, puis à Francfort-sur-le-Main. Très pénétré des exigences sociales de l’Évangile, il s’engage dans les œuvres sociales tout en se préoccupant de la formation des chrétiens, donc de la catéchèse : c’est lui qui réintroduit la confirmation à l’âge de raison, une pratique toujours en vigueur dans le protestantisme. Il introduit aussi des formations spirituelles pour adultes, des réunions de prière et écrit notamment les « Pia desideria » qui seront le texte fondateur du piétisme dans toute l’Allemagne. Il place ainsi au premier plan les valeurs évangéliques d’engagement personnel et de rigueur morale individuellePhilippe Jacob Spener, le « deuxième réformateur », in « La Réforme 500 après, le protestantisme en Alsace, Les Saisons d’Alsace Hors Série hiver 2016/2017, , éditeur : Dernières Nouvelles d’Alsace, .. Dans les « Pia desideria », il suggère que chaque père de famille dispose d’une bible et la lise tous les jours à sa familleTimothy Maschke, Philipp Spener's Pia Desideria, Lutheran Quarterly, (1992), .. Davantage que Luther, il insiste sur la nouvelle naissance, sujet de sa thèse. Sa mise en avant du vécu et de l’expérience religieuse contribue à relativiser les affirmations dogmatiques, l’expérience tendant peu à peu à devenir le critère de la vérité.. Toutes ces idées contiennent en germe celles du Réveil et de l’évangélisme. L’influence de Spener qui est le théologien qui aura le plus voyagé (49 voyages en Europe à son actif) étant par ailleurs immense, il est clairement l’un des initiateurs et des précurseurs du Réveil.

Whitefield George Whitefield est l’initiateur du « Grand Réveil » et l'un des leaders du méthodisme. Né en 1714 en Angleterre, il rencontre les frères John et Charles Wesley lors de ses études à Oxford, avant de travailler étroitement avec eux dans le cadre de son ministère. Whitefield commence à prêcher dès son ordination, mais il ne s’établit pas dans une paroisse, il devient prédicateur itinérant. En 1740, Whitefield se rend en Amérique, où il prêche un réveil chrétien qui devient le Grand Réveil ; ses méthodes sont controversées et il est souvent amené à débattre avec les ecclésiastiques locaux. On estime qu’à sa mort, il avait prêché au moins et avait touché sans doute de personnes en Grande-Bretagne et aux États-Unis, alors colonie britannique. Il était bien connu pour son éloquence combinant pathos et rhétorique religieuse, particulièrement en évoquant le sacrifice du Christ sur la croix, et donc sa capacité à émouvoir profondément les assemblées auxquelles il s’adressait. N’étant pas partisan d’une division d'avec l’Église d'Angleterre, il resta anglican tout en prêchant le Réveil sur le plan personnel, tandis que son proche disciple John Wesley, en raison des difficultés qu’il rencontrait auprès des autorités ecclésiastiques, fut amené à fonder le méthodisme.

Le Réveil genevois et les réveils suisses La situation à Genève au Au , l’Académie de Genève et la « Vénérable Compagnie des pasteurs de Genève » étaient ancrées dans un protestantisme libéral à l’extrême, hérité de la réaction, intervenue un siècle plus tôt, contre les doctrines ultra-conservatrices du Consensus helvétiqueLa formule du Consensus helvétique sera dénoncée en 1706 par la compagnie des pasteurs de Genève, sous l’influence notamment de Jean-Alphonse Turretin et la théologie libérale de l’école de Saumur deviendra dès lors prédominante à Genève. Voir Simon Scharff : François Turretin, Théologien de l’orthodoxie classique, article de La Revue réformée, , tome LV, mars 2014, consultée en ligne le 8 octobre 2017 Léon Maury, Le Réveil religieux dans l’Église réformée à Genève et en France (Paris, 1892), 2 vol., tome 1, , mais ce libéralisme, qui a été graduellement influencé par le rationalisme déiste des Lumières, ne l'a pas encore été par les théologiens protestants libéraux du moment tels que Schleiermacher ou les membres de l’école historico-critique comme David Strauss ou Ferdinand Christian Baur.

Les initiateurs genevois Les ferments du renouveau vont provenir, d’une part, d’Allemagne au travers de l’influence des Moraves (le comte Zinzendorf était d’ailleurs venu en personne prêcher à Genève auparavant et il subsiste alors quelques cercles de sympathisants moraves à Genève), d’Alsace avec l’influence de Spener retransmise par exemple par les sermons du pasteur Jean-Frédéric Nardin et, d’autre part, de Grande-Bretagne où le Réveil est à l’œuvre depuis près d’un siècle. Ces ferments rencontrent à Genève un terrain favorable, d'un côté, auprès de quelques pasteurs restés attachés aux affirmations fondamentales de la foi protestante, notamment Jean-Isaac Cellérier (1753-1844), Pierre Demellayer (1765-1839) et Charles-Étienne Moulinié (1757-1836) et, de l'autre côté, auprès de quelques jeunes étudiants en théologie désireux de vivre pleinement leur foi au-delà du cadre un peu étouffant de l’Église établie.

Entre 1802 et 1805, un groupe d’étudiants en théologie commence à participer à des réunions moraves animées par l’instituteur Jean-Pierre Bost. On trouve parmi eux certaines des futures personnalités du Réveil : Émile Guers, Henri-Louis Empeytaz, Jean-Guillaume Gonthier et plus tard Henri Pyt.

En 1810, Guers, Empeytaz et Pyt fondent la « Société des Amis » afin de promouvoir un « renouveau spirituel » dans les familles et dans la société genevoise. Lors de ses réunions au domicile du pasteur Moulinié, ce groupe étudie l'Imitation de Jésus-Christ, le catéchisme de Heidelberg ou les sermons du pasteur montbéliardais Jean-Frédéric Nardin, lui-même disciple de Spener. Le groupe tient une école du dimanche et une école du jeudi. Certains des « amis » sont tentés par le catholicisme et par un mysticisme illuministe qui leur paraissent plus vivants que le moralisme desséché de l’Église officielle.

La « Vénérable Compagnie des pasteurs de Genève » s’inquiète alors et décide de fermer les portes du pastorat à ceux qui fréquentent les réunions des frères moraves. Henri-Louis Empeytaz se tourne vers la fameuse Madame de Krüdener, flamboyante aristocrate balte convertie à une foi évangélique ardente en 1804 sous l’influence – encore – des Frères moraves, qui le prend sous son aile et l’entraîne dans ses voyages missionnaires à travers l’Europe.

Louis Gaussen et Ami Bost (fils de Jean-Pierre Bost) sont quant à eux néanmoins admis au ministère pastoral en 1814. Gaussen agrémente bientôt le culte de l’après-midi de ses propres méditations alors que son programme comprend en principe des lectures bibliques et les Réflexions d’Osterwald, célèbre pasteur du siècle précédent. Ces cultes attirent bientôt quelque au lieu des quelques participants habituels. La Compagnie exige cependant le retour au contenu initial. Louis Gaussen se plie à la décision, mais poursuit son cheminement théologique par une lecture assidue de Calvin et par ses contacts avec le pasteur Cellérier.

Les soutiens britanniques Le Réveil genevois est bientôt soutenu et encouragé par des Britanniques, en particulier trois laïcs qui se succèdent à Genève : Richard Wilcox, Robert Haldane et Henry Drummond.

Richard Wilcox est un disciple de George Whitefield, cet anglican à la théologie calviniste qui fut le tout premier prédicateur du Réveil en Angleterre. Installé à Genève pendant quelques mois pour son négoce, Wilcox organise en 1816 dans sa maison des réunions avec les étudiants en théologie où il développe avec force la doctrine du salut et toute la théologie calviniste. Parmi les participants, on retrouve Jean-Guillaume Gonthier, Henri Pyt, Émile Guers, Ami Bost et Jacques-Antoine Porchat.