Les Cantiques du Serviteur ou Chants du Serviteur, ou encore Poèmes du Serviteur, sont un ensemble de péricopes du Livre d'Isaïe. Il s'agit de quatre passages du « Deutéro-Isaïe » : 42:1-9, 49:1-7, 50:4-11 et 52:13 - 53:12. Ce Serviteur, appelé par YHWH à apporter la lumière aux « nations », est l'objet du mépris des hommes. L'unité de ces textes ainsi que l'identité de ce personnage connu sous le nom de « Serviteur souffrant » soulèvent plusieurs questions en termes d'exégèse biblique, tant dans l'interprétation du judaïsme que dans celle du christianisme.

Approche exégétique Présentation

Le Deutéro-Isaïe () comprend les quatre péricopes appelées Cantiques du Serviteur : , , et à Jacques Vermeylen, « Ésaïe », in Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (dir.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides, 2009 , p. 413.. Selon la définition de Jacques Vermeylen, elles brossent le portrait d'un « homme admirable, qui en vient à accepter la souffrance et même la mort pour en sauver d'autres ».

Ces quatre textes de la Bible hébraïque revêtent une importance singulière pour le christianisme, qui voit dans le thème du « Serviteur souffrant » et de l'« Homme de douleurs » du chapitre 53Is 53:3 : « Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. » une préfiguration de la Passion de Jésus-Christ« Les chants du Serviteur », sur la-croix.com.. Ils ont été étudiés par le bibliste luthérien Bernhard Duhm en 1892Bernhard Duhm, Das Buch Jesaia übersetzt und erklärt (« Le Livre d'Isaïe traduit et expliqué »), 1892..

Le bloc des quatre cantiques L'ouvrage de Duhm est à l'origine de la théorie qui voit dans ce groupe de quatre péricopes l'évocation d'une seule personne, le Serviteur ; or cette hypothèse bouscule l'ordonnancement du livre et suppose que ces textes ont été introduits après la rédaction initialeJacques Vermeylen, « Ésaïe », in Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (dir.), Introduction à l'Ancien Testament, Labor et Fides, 2009 , p. 422 sq.. L'indépendance des quatre cantiques par rapport au Deutéro-Isaïe ne remporte pas l'adhésion de la totalité des chercheurs, dont certains observent que l'ensemble de cette longue section (Is 40-55) mentionne à plusieurs reprises un ou plusieurs serviteurs de YHWH. De surcroît, d'autres passages du Tanakh font état d'un tel serviteur, par exemple Jr 30:10-11, Jr 46:27-28, Ez 28:25, Ps 19:12-14...

Il est dès lors possible de s'interroger sur la pertinence du regroupement de ces quatre péricopes, dû à un type d'exégèse fondé sur une forme d'hypothèse documentaire qui considérait le Deutéro-Isaïe comme un « bloc à peu près homogène » tout en distinguant divers documents à l'origine de plusieurs livres bibliques, qui apparaissaient comme des compilations de fragments préexistants ; or cette optique a perdu de son évidence parmi les spécialistes. Il peut sembler plus logique d'envisager les quatre cantiques non plus comme une source isolée, antérieure à l'état définitif du texte, mais plutôt comme l'œuvre de plusieurs rédacteurs tardifs qui interprètent les oracles du Deutéro-Isaïe.

L'identité du Serviteur Cette difficulté est à mettre en parallèle avec la question de l'identité du Serviteur, présenté à la fois comme un roi et un prophète, ce qui ouvre la voie à plusieurs tentatives d'explication. Vermeylen discerne trois grandes tendances dans la recherche contemporaine. D'une part, le Serviteur pourrait être un individu, qu'il s'agisse du Messie, du Deuxième Isaïe lui-même ou d'un personnage historique (Moïse, David, Jérémie, Sédécias, Cyrus II...), voire d'un personnage imaginaire. D'autre part, le Serviteur pourrait incarner une collectivité, le peuple d'Israël, un groupe à l'intérieur de ce peuple ou encore l'Israël idéal. Enfin, rien ne permet d'exclure que le Serviteur soit un personnage différent d'un cantique à l'autre.

Interprétation dans le judaïsme Si le Deutéro-Isaïe, qui s'ouvre par l'invitation « Consolez, consolez mon peuple » (40:1), a reçu le nom de « Livre de la consolation d’Israël », les cantiques relient par deux fois (42:6 et 49:6) ce thème à la lumière qu'est censé apporter le Serviteur aux nations. Cette « lumière pour les nations » (אור לגויים, Or LaGoyim) est interprétée par Rachi comme un message divin adressé aux tribus d'Israël elles-mêmes, et non pas directement aux « nations » selon le sens traditionnel de l'herméneutique juive, c'est-à-dire les GentilsEdwin A. Abbott, The Son of Man, Cambridge University Press, 1910, rééd. 2014, p. 497-498.. En d'autres termes, la consolation du peuple d'Israël, Serviteur de Dieu, paraît ici indissociable de sa vocation messianique.

Interprétation dans le christianisme

Au-delà des ambiguïtés du texte, les quatre cantiques trouvent leur prolongement dans le Nouveau Testament, en particulier dans l'un des documents les plus anciens du christianisme primitif : la Première épître aux Corinthiens. C'est en que Paul se réfère à Is 53. Dans ce passage qui énonce la « certitude fondamentale » de la foi chrétienneFrançois Vouga, « La première épître aux Corinthiens », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 , p. 205., l'apôtre insiste sur la conformité aux Écritures pour souligner l'accomplissement de la promesseFrançois Vouga, « La première épître aux Corinthiens », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 , p. 210.. Quelques dizaines d'années plus tard, les quatre Évangiles canoniques reprennent à leur tour le thème du Serviteur souffrant et voient dans la Passion et la Résurrection de l'homme de douleurs la réalisation de la prophétie. L'Évangile selon Matthieu revendique à cet égard son enracinement dans l'Ancien TestamentÉlian Cuvillier, « L'Évangile selon Matthieu », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 , p. 91. en répétant presque mot pour mot, en , les quatre versets initiaux du premier cantique (Is 42:1-4) dans une longue « citation d'accomplissementEn exégèse néotestamentaire, une citation d'accomplissement est un passage du Nouveau Testament qui utilise un extrait de l'Ancien Testament afin de démontrer que celui-ci est « accompli » en Jésus-Christ. L'Évangile selon Matthieu est connu pour en contenir un grand nombre. Cf. par exemple « La Bible de Matthieu : Les citations d'accomplissement », par Jean-Marie Van Cangh, Revue théologique de Louvain, 1975. Chez les exégètes germanophones, ce concept se nomme Erfüllungszitat. » précédée d'une exhortation au silence messianiqueCamille Focant et Daniel Marguerat (dir.), Le Nouveau Testament commenté, Bayard/Labor et Fides, 2012, 4 éd. , p. 70-71.. Il en va de même pour la Première épître de Pierre (), dont l'emprunt au Serviteur souffrant porte davantage sur la signification du malheur, individuel ou collectifCamille Focant et Daniel Marguerat (dir.), Le Nouveau Testament commenté, Bayard/Labor et Fides, 2012, 4 éd. , p. 1083-1084..

Texte biblique Isaïe 42:1-9 « Voici mon serviteur, que je soutiendrai, mon élu, en qui mon âme prend plaisir. J’ai mis mon esprit sur lui ; il annoncera la justice aux nations. Il ne criera point, il n’élèvera point la voix, et ne la fera point entendre dans les rues. Il ne brisera point le roseau cassé, et il n’éteindra point la mèche qui brûle encore ; il annoncera la justice selon la vérité. Il ne se découragera point et ne se relâchera point, jusqu’à ce qu’il ait établi la justice sur la terre, et que les îles espèrent en sa loi. Ainsi parle Dieu, l’Éternel, qui a créé les cieux et qui les a déployés, qui a étendu la terre et ses productions, qui a donné la respiration à ceux qui la peuplent, et le souffle à ceux qui y marchent. Moi, l’Éternel, je t’ai appelé pour le salut, et je te prendrai par la main, je te garderai, et je t’établirai pour traiter alliance avec le peuple, pour être la lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles, pour faire sortir de prison le captif, et de leur cachot ceux qui habitent dans les ténèbres. Je suis l’Éternel, c’est là mon nom ; et je ne donnerai pas ma gloire à un autre, ni mon honneur aux idoles. Voici, les premières choses se sont accomplies, et je vous en annonce de nouvelles ; avant qu’elles arrivent, je vous les prédisTraduction Louis Segond (1910).. »

Isaïe 49:1-7 « Îles, écoutez-moi ! Peuples lointains, soyez attentifs ! L’Éternel m’a appelé dès ma naissance, il m’a nommé dès ma sortie des entrailles maternelles. Il a rendu ma bouche semblable à un glaive tranchant, il m’a couvert de l’ombre de sa main ; il a fait de moi une flèche aiguë, il m’a caché dans son carquois. Et il m’a dit : Tu es mon serviteur, Israël en qui je me glorifierai. Et moi j’ai dit : C’est en vain que j’ai travaillé, c’est pour le vide et le néant que j’ai consumé ma force ; mais mon droit est auprès de l’Éternel, et ma récompense auprès de mon Dieu. Maintenant, l’Éternel parle, lui qui m’a formé dès ma naissance pour être son serviteur, pour ramener à lui Jacob, et Israël encore dispersé ; car je suis honoré aux yeux de l’Éternel, et mon Dieu est ma force. Il dit : C’est peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et pour ramener les restes d’Israël : je t’établis pour être la lumière des nations, pour porter mon salut jusqu’aux extrémités de la terre. Ainsi parle l’Éternel, le rédempteur, le Saint d’Israël, à celui qu’on méprise, qui est en horreur au peuple, à l’esclave des puissants : des rois le verront, et ils se lèveront, des princes, et ils se prosterneront, à cause de l’Éternel, qui est fidèle, du Saint d’Israël, qui t’a choisi. »

Isaïe 50:4-11 « Le Seigneur, l’Éternel, m’a donné une langue exercée, pour que je sache soutenir par la parole celui qui est abattu ; il éveille, chaque matin, il éveille mon oreille, pour que j’écoute comme écoutent des disciples. Le Seigneur, l’Éternel, m’a ouvert l’oreille, et je n’ai point résisté, je ne me suis point retiré en arrière. J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas dérobé mon visage aux ignominies et aux crachats. Mais le Seigneur, l’Éternel, m’a secouru ; c’est pourquoi je n’ai point été déshonoré, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage semblable à un caillou, sachant que je ne serais point confondu. Celui qui me justifie est proche : qui disputera contre moi ? Comparaissons ensemble ! Qui est mon adversaire ? Qu’il s’avance vers moi ! Voici, le Seigneur, l’Éternel, me secourra : qui me condamnera ? Voici, ils tomberont tous en lambeaux comme un vêtement, la teigne les dévorera. Quiconque parmi vous craint l’Éternel, qu’il écoute la voix de son serviteur ! Quiconque marche dans l’obscurité et manque de lumière, qu’il se confie dans le nom de l’Éternel, et qu’il s’appuie sur son Dieu ! Voici, vous tous qui allumez un feu, et qui êtes armés de torches, allez au milieu de votre feu et de vos torches enflammées ! C’est par ma main que ces choses vous arriveront ; vous vous coucherez dans la douleur. »

Isaïe 52:13 à 53:12 « Voici que mon Serviteur prospérera ; il grandira, il sera exalté, souverainement élevé. De même que beaucoup ont été dans la stupeur en le voyant, tant il était défiguré, son aspect n’étant plus celui d’un homme, ni son visage celui des enfants des hommes, ainsi il fera tressaillir des nations nombreuses. Devant lui les rois fermeront la bouche ; car ils verront ce qui ne leur avait pas été raconté, et ils apprendront ce qu’ils n’avaient pas entendu (52:13-15). »

« Qui a cru ce que nous avons entendu, et à qui le bras de l'Éternel a-t-il été révélé ?