Polycarpe, en grec , Polykarpos (littéralement « aux fruits abondants »), né peut-être vers 69 ou vers 81, et mort brûlé vif à l'âge de 86 ans, à une date fort discutée (peut-être en 155 ou en 167), présenté par la tradition comme un disciple de l'apôtre Jean, fut évêque de Smyrne. Mort martyr pour la foi, ce saint et Père apostolique est, depuis toujours, fêté le par l'ensemble des Églises chrétiennes.
Données biographiques Les origines, la jeunesse et une grande partie de la maturité de Polycarpe ne nous sont pas connues. Il n'y a pas grand chose à tirer, sur le plan strictement biographique, de la Vie de Polycarpe (Βίος Πολυκάρπου, BHG 1561)L'édition la plus récente de ce texte est due à . Stewart-Sykes s'est singularisé en tentant de situer la rédaction de ce texte dans la seconde moitié du , mais il n'a guère convaincu. Voici le résumé de ce véritable roman hagiographique qu'est le Bios Polykarpou BHG 1561. Polycarpe était originaire de l'Empire parthe (Perse antique). D'origine servile, il fut amené jeune garçon à Smyrne par des marchands qui le vendirent à une femme noble nommée Kallistô, avertie de sa mise en vente par un ange. Cette pieuse femme l'éleva dans la foi chrétienne et fit de lui son intendant. Héritier des biens de sa mère adoptive, Polycarpe les utilise pour mener une vie chaste, se perfectionner dans la connaissance des Écritures et s'avancer dans la pratique de la piété en prenant soin des malades, des infirmes et des vieillards. Il a plusieurs visions et opère des miracles. Il reçoit le diaconat des mains du premier évêque de Smyrne, Boukolos, qui l'attache à son église et lui demande peu avant sa mort de prendre sa succession. De prêtre, il est élu évêque entre 113 et 117 et remplit les fonctions de son ministère d'une manière tout apostolique durant une cinquantaine d'années., composition tardive et très romanesque qui a été datée par Hippolyte Delehaye du début du . et par Pierre Maraval de la fin du ..
Du Polycarpe historique nous n'avons, en guise de certitude chronologique, que l'âge au décès : 86 ans (Martyrium Polycarpi, 9, 3). L'année de sa mort, et partant celle de sa naissance, sont l'objet de débats interminables (voir plus loin). Une tradition aussi ancienne que suspecte (légende lyonnaise de la chaîne ininterrompue Jésus–Jean–Polycarpe–Irénée) fait de lui un disciple de l'apôtre Jean. Ce dernier se serait établi vers la fin de sa vie à Éphèse, après que son exil dans l'île de Patmos eut pris fin à la mort de Domitien (18 septembre 96) : il aurait été alors plus que nonagénaire et Polycarpe (décédé à 86 ans) aurait eu 15 ans s'il mourut en 167 et donc naquit en 81, et 27 s'il mourut en 155 et donc naquit en 69. Ce pieux échafaudage ne pourrait tenir debout (à grand peine) que si l'on choisissait comme date de mort l'année 155, qui pose un gros problème dont nous parlerons plus loin. Dans sa Lettre à FlorinusCe texte n'est connu qu'à travers la citation partielle qu'en fait Eusèbe de Césarée au livre V de son Histoire ecclésiastique., Irénée de Lyon se présente comme un élève de Polycarpe et parle des relations de ce dernier avec un nommé Jean, dont Polycarpe aurait suivi l'enseignement Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 20, 6.. Pour Irénée, ce formateur nommé Jean était sans doute Jean l'ÉvangélisteEn effet, Irénée semble inclure Jean dans le groupe de ceux « qui ont vu le Seigneur » : Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 20, 6, καὶ τὴν μετὰ τῶν λοιπῶν τῶν ἐορακότων τὸν Κύριον... παρὰ τῶν αὐτοπτῶν τῆς ζωῆς τοῦ λόγου. Voir aussi Id., IV, 14, 3., mais il s'agit plus vraisemblablement de Jean le Presbytre, que Papias, contemporain et compatriote de Polycarpe, distinguait clairement de l'apôtreEusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39, 4..
On ne sait pas quand Polycarpe accéda à l'épiscopat de Smyrne, ni quel rang il occupe dans la series episcoporum de cette villeSelon les Constitutions apostoliques (VII, 46, 8), les trois premiers évêques de Smyrne furent Ariston/Ἀρίστων, Strataïas/Στραταίας et Ariston II/Ἀρίστων.. On n'est même pas sûr du nom de son prédécesseur immédiat, mentionné uniquement dans la tardive et très douteuse Vie de Polycarpe (BHG 561)Supra, note 1., qui l'appelle Boukolos, nom peut-être factice et symbolique (il signifie « bouvier »)Vie de Polycarpe (BHG 561), chap. 10 ; 17 ; 20..
Quoi qu'il en soit, Polycarpe devint l'un des évêques les plus influents et les plus respectés de son temps, à tel point qu'en 154 il fut choisi comme représentant des Églises d'Asie puis envoyé à Rome vers 160 pour discuter avec le pape Anicet de plusieurs points de divergence dont la date de Pâques, déjà une pomme de discorde entre les chrétiens d'Orient et ceux d'Occident. Ils se séparèrent sans accord mais « dans l'amitié »Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 14, 4 et V, 24, 16-17..
Polycarpe combattit les hérésies, en particulier celles du gnostique Valentin et de Marcion, et aurait appelé ce dernier, un jour où il était tombé sur lui, « le premier-né de Satan » (ὁ πρωτότοκος τοῦ Σατανᾶ)Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, III, 4 ; Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 14, 7..
Selon une tradition fortement remise en cause depuis 1979Voir infra, note 19., Polycarpe aurait accueilli en sa ville de Smyrne l'évêque d'Antioche, IgnaceEusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 36, 5., condamné ad bestias dans les arènes de Rome. Les deux évêques seraient devenus amis et Ignace d'Antioche lui aurait écrit de Troas une lettre (perdue)Ignace d'Antioche, Lettre à Polycarpe, VIII. Voir Eusèbe, H.E., III, 36, 10. le remerciant de son accueil et lui demandant d'envoyer des missionnaires affermir sa communauté dans la foi chrétienne. D'Antioche, il lui en aurait envoyé une autre (conservée, mais sujette à caution) contenant la formule suivante : « Que votre baptême demeure comme votre armement, la foi comme votre casque, la charité comme votre lance, la patience comme votre panoplie »Ignace d'Antioche, Lettre à Polycarpe, VI, 2..
D'après une triade de compositions hagiographiques du (légendes d'Andochius BHL 424, Irenaeus BHL 4457-4458 et Benignus BHL 1153) qui formaient à l'origine un ensemble unique (texte du manuscrit de Farfa, daté des années 530) et faisaient partie de ce qu'on a appelé le « cycle de Bourgogne », Polycarpe envoya en Gaule quatre disciples : les prêtres Andoche de Saulieu et Bénigne de Dijon, le diacre Thyrse d'Autun, et le sous-diacre Andéol du VivaraisSur ce cycle, voir : ; .. Cette reconstruction tardive – qui s'inscrit dans le courant des légendes de fondation apostolique qui fleurirent du début du (Arles/Trophime) jusqu'au (Limoges/Martial) et même bien au-delà –, est dépourvue de fondement historique.
Pour répondre à la demande de nombreux Philippiens, Polycarpe aurait fait parvenir à l'Église de Philippes des lettres d'Ignace d'AntiochePolycarpe, Lettre aux Philippiens, XIII, 2 ; cf. Eusèbe, H.E., III, 36, 15. qu'il aurait accompagnées d'une lettre d'exhortation personnelle inspirée des épîtres de Pierre et de Paul, de Jean et de Clément de Rome. On en a conclu que c'est vraisemblablement grâce à Polycarpe que le corpus des sept lettres d'Ignace qui ont circulé dans les communautés d'Asie Mineure a été conservé. Mais tout cet édifice s'écroule si, comme le disent depuis les années 1970, arguments solides à l'appui, une série de chercheurs (Robert Joly ; Josep Rius Camps ; Reinhart M. Hübner ; Thomas Lechner ; Paul Foster ; Otto Zwierlein ...), les sept lettres ignatiennes réputées authentiques (recension moyenne) sont, totalement ou en partie, une forgerie des années 160 ou 170, si les chapitres IX et XIII de la Lettres aux Philippiens de Polycarpe sont des interpolations, et si « Ignace d'Antioche » lui-même est une fiction, comme l'affirme Robert JolyVoir le bref, mais très précis et très précieux status quaestionis que comporte l'article de Wikipedia « Ignace d'Antioche »..
Lorsqu'éclata la persécution commandée par l'empereur et philosophe Marc Aurèle, Polycarpe était très âgé (86 ans). Il s'enfuitLa fuite en temps de persécution était permise par Jésus (Mt 10, 23 : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre ! »), mais ce conseil, précise saint Augustin, ne s'adresse pas aux pasteurs des Églises (Augustin, Lettre 228, à l'évêque Honoratus, année 429). Tertullien avait expressément condamné une telle fuite, dans son traité De fuga in persecutione rédigé entre 212 et 215 et témoignant du rigorisme allant de pair avec son adhésion au montanisme. L'attitude « prudente » prêtée à Polycarpe est toutefois loin d'être unique parmi les saints évêques de l'hagiographie antique. et se cacha successivement dans deux petites propriétés de campagne (ἀγρίδια), mais un esclave mis à la torture révéla sa seconde cachette. Alors il ne chercha plus à fuir et se livra aux soldats venus l'arrêter, leur offrit un repas, les suivit d'un pas décidé jusqu'au stade bondé où se trouvait son tribunal. Là, il tint tête au proconsul qui l'interrogeait. Condamné au bûcher, il refuse qu'on lui cloue les mains. Il fut brûlé vif un , dans une année incertaine, peut-être en 155 ou en 167 pour ne citer que les deux propositions les plus fréquentes des historiens modernes.
L'Église de Smyrne a narré en quelles circonstances Polycarpe et ses compagnons endurèrent le martyre, dans une encyclique intitulée L'Épître des chrétiens de l'Église de Smyrne aux autres églises, l'un des plus anciens monuments de la littérature chrétienneVoir infra, section « Le Martyre de Polycarpe et sa postérité »..
Date de sa mort redresse|vignette|alt=Photographie couleur d'une statue polychrome de martyr.|Statue du martyre, église Saint-Polycarpe de Cabuyao, Philippines.
Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, I, 14, 10) place la mort de Polycarpe sous le règne de Marc Aurèle (161-180), période qu'il précise lui-même ailleurs (dans son Chronicon, éd. Helm 1956, p. 205) en rapportant l'événement à l'an 167. Cette date de 167 a été suivie par beaucoup de ModernesVoir le status quaestionis de , et celui de .. D'autres datations ont été proposées qui sont comprises entre 155 et 169.. Grégoire et Orgels avancent même l'année 177, pour laquelle opte Fraschetti..