vignette|droite|Le logo de la campagne multi-lingue de la Confédération syndicale internationale (2015-2017). vignette|droite|Graffiti, Paris, 2012.

Les violences sexuelles faites aux femmes au travail sont des violences à caractère sexuel dans un contexte professionnel, par exemple, des actes de harcèlement et des agissements à connotation sexuelle non sollicité ou encore à demander un acte sexuel forcé sous peine de sanction.

Circonstance aggravante, ces violences sont souvent commises par abus d’autorité dans le cadre hiérarchique de l'organisation du travail. Plus la femme est au bas de l'échelle et moins elle a de possibilités de faire valoir ses droits : en France, dans des cas cela se termine par un licenciementFrancine Aizicovici, Harcèlement sexuel chez les ouvrières, « la peur de perdre son travail », Le Monde, 23 novembre 2017, .D’où provient le chiffre des des femmes qui perdent leur emploi si elles parlent ? in Charlotte Chabas, Harcèlement sexuel au travail : comment peut-on agir ?, Le Monde, 18 octobre 2017, ..

Dans le monde du travail (privé ou public), les auteurs de ces violences peuvent être l'employeur, le chef hiérarchique, un collègue ou un clientRédaction, Ce qu'il faut savoir sur le harcèlement sexuel au travail, L'Illustré, 14 décembre 2017, .Liens avec les auteur.e.s de violences sexuelles (hors harcèlement ou exhibitionnisme) au travail dans les 12 derniers mois par sexe des personnes victimes, en %, Enquête Virage commandée par l'INED, 2015, ..

Au , lors de la première révolution industrielle, les femmes, souvent très jeunes, entrent massivement dans le travail salarié. Les violences sexuelles sont d'un usage courant, notamment à l'embauche.

Dès le début du , la question du harcèlement sexuel au travail est une question portée par les femmes, qui n’appellent pas encore cela du « harcèlement », mais parlent de « la mauvaise conduite des contremaîtres ». Le refus des violences sexuelles devient un motif pour démarrer une grève, comme celle des ouvrières des porcelaineries Haviland de Limoges en 1905Emmanuel Pierrat, Antimanuel de droit, éditions Bréal, 2007, .Aude Lorriaux, Les grèves de femmes ont-elles un "genre" particulier ?, Regards, 7 mars 2017, ..

Sous la pression conjuguée des mouvements féministes et syndicaux, il faut attendre la fin du , voire le début du , pour que des lois soient votées, dans les pays industrialisés, pour réprimer le harcèlement sexuel au travail.

Éléments historiques Première révolution industrielle vignette|At the Tavern, , 1833 (détail recadré). vignette|droite|Dessin de Martin van Maele (1863-1926). vignette|droite|« T'en verras de pus dures que ça ma fille », Martin van Maele, 1905.

Si les violences contre les femmes préexistent à l'émergence de l'ère industrielle, comme le précise l'historien Georges Vigarello dans son Histoire du viol : , « jamais le travail et l'enrôlement des plus jeunes n'avaient à ce point semblé lier la brutalité ouvrière et la brutalité sexuelle »Georges Vigarello, Histoire du viol : , Contempoary French Fiction, 2000, page 189, ..

Au mitan du , dans les pays impliqués dans la première révolution industrielle, le travail salarié féminin se généralise. Ce sont plusieurs générations de jeunes filles qui quittent massivement les campagnes pour entrer dans les ateliers, les fabriques, les mines et les usines.

En 1897, le « droit de cuissage »Le Centre national de ressources textuelles et lexicales, définit le droit de cuissage comme une « coutume qui conférait aux seigneurs du Moyen Âge le droit de passer une jambe nue dans le lit de la mariée ou, dans quelques localités, de coucher avec la femme d'un vassal ou d'un serf la première nuit des noces (ce droit, qui pouvait être racheté à prix d'argent, s'est changé en un impôt sur le mariage). » - Centre national de ressources textuelles et lexicales, Cuissage, lire en ligne. est décrit, dans le journal anarchiste Le Libertaire, comme un « usage courant »L. Grandidier, Crimes sociaux. Le droit de cuissage, Le Libertaire, 22 avril 1897, page 2. et comme une « condition normale d'embauche » (« sans un peu de coquetterie, il n'y a pas d'ouvrage ») par la féministe Aline Valette lors d'une enquête réalisée dans le Nord de la France l'année suivante et publiée dans La FrondeAline Valette, Le Travail des Femmes - Au pays du tulle, La Fronde, 17 avril 1898, lire en ligne..

Un poème réaliste d'Eugène Pottier (l'auteur de L'Internationale), daté de 1884, et publié dans Le Père Peinard sous le titre Contremaître de fabrique décrit cette situation : « Comme un pacha, j'ai mon sérail / Ma belle enfant, je veux t'y mettre. / Contremaître est pire que maître / Si tu dis non, pas de travail »Eugène Pottier, Œuvres complètes, Maspero, 1966, lire en ligne..

Société patriarcale

Dans son ouvrage, Le droit de cuissage : France, 1860-1930, la sociologue Marie-Victoire Louis, émet l'hypothèse que le droit de cuissage exercé sur les femmes salariées au s'explique par « la permanence de comportements masculins hérités du système féodal » et par le « transfert d'un droit qui n'appartenait qu'à quelques-uns vers un droit plus démocratiquement partagé »Si pour le médiéviste Alain Boureau, il s'agit d'un mythe en partie construit par les légistes royaux d'Ancien Régime, dénoncé par les révolutionnaires de 1789 et les républicains des années 1860 qui y voient une preuve de l'ignominie féodale et de l'influence néfaste de l'Église (Alain Boureau, Le Droit de cuissage. La Fabrication d'un mythe, , Albin Michel, coll. « Évolution de l'humanité », 1995), pour la philosophe et historienne Geneviève Fraisse, par delà le débat sur la réalité du « droit de cuissage » féodal, il reste un fait avéré : celui d'un être doté d'un peu de pouvoir social, être masculin le plus souvent, et qui profite de son pouvoir pour obtenir quelque chose du sexe de l'autre, en général une femme (Geneviève Fraisse, Droit de cuissage et devoir de l'historien, Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 3|1996, lire en ligne, ).. Le caractère patriarcal de la société de l'époque est façonné, notamment, par le Code pénal de 1810 qui consacre le principe d'inégalité entre les hommes et les femmes, privant ces dernières de droits politiques, les livrant à l'obéissance des maris, organisant leur mise à l'écart par les organisations syndicales et la faiblesse des salaires fémininsÉric Mension-Rigau, Louis Marie-Victoire, Le droit de cuissage, France 1860-1930, Vingtième Siècle : Revue d'histoire, , octobre-décembre 1994, , ..

Selon Marie-Victoire Louis, c'est probablement dans les mines de charbon que les conditions imposées aux femmes, très minoritaires dans un milieu imprégné de valeurs viriles, sont les plus dures. Le droit de cuissage y est, là, sans doute, une quasi-norme. L'auteure cite un reportage publié, en 1925, dans le journal L'OuvrièreLes filles à cailloux, L'Ouvrière, 27 août 1925. : « Le triage et la lampisterie sont des lieux de prostitution autant que d'exploitation. Les ouvrières doivent parfois, pour ne pas être congédiées, se soumettre à la volonté du chef de triage, du surveillant, de l'ingénieur etc, c'est-à-dire donner leurs corps pour la satisfaction de ces brutes. […] Un certain chef de triage barbu est tout fier d'affirmer qu'il a cueilli autant de fleurs d'orangers qu'il a de poils dans sa barbe. Un dernier fait scandaleux à signaler : dès le moindre signe de grossesse, c'est d'abord la visite du médecin et ensuite le renvoi pur et simple »Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage : France, 1860-1930, Éditions de l'Atelier, 1994, Chapitre II. Le droit de cuissage. Repères, ..

Pour les ouvrières en usine, la situation est tout aussi difficile. La journaliste Julie-Victoire Daubié rapporte nombre de faits précis. Elle cite les enquêtes d'Auguste Blanqui, d'Eugène BuretEugène Buret, La misère des classes laborieuses en Angleterre et en France. 1840, lire en ligne. et de Louis Reybaud : « La plupart des dispensateurs de travail, pour qui l'ouvrière est une proie facile, la séduisent et l'abandonnent » affirme-t-elle. Dans les années 1890 et 1900, dans nombre d'usines, les faits sont établis : certains contremaîtres et ouvriers aiment « la chair fraîche » et guignent principalement les filles de 12 à .

Les violences sont également attestées pour les domestiques. Dans son enquête La Femme pauvre au (1866)Julie-Victoire Daubié, La Femme pauvre au . Première partie, Condition économique, 1866, lire en ligne, note critique dans les Annales de démographie historique, 1994, lire en ligne., Julie-Victoire Daubié note que « l'homme marié séduit impunément ses servantes, ses apprenties et toutes les femmes que les nécessités de la subsistance retiennent à son foyer. […] à Paris, près de la moitié des femmes admises à la maison d'accouchements sont des servantes, la plupart séduites et que plus de la moitié des enfants abandonnés ont, pour mères, des servantes ». Pierre Guiral et Louis Thuillier, dans leur étude La Vie quotidienne des domestiques en France au remarque que « le forçage des jeunes bonnes est presque une tradition »Pierre Guiral, Guy Thuillier, La Vie quotidienne des domestiques en France au , Hachette, 1978.. Émile Zola évoque dans Fécondité le « long cortège des servantes engrossées et chassées, au nom de la vertu bourgeoise »Émile Zola, Fécondité, 1899, ..

Ni le commerce, ni l'administration, ni l'hôpital, ni l'école, ni l'Église ne sont épargnés, des femmes confinées à des fonctions subalternes subissent une hiérarchie quasi exclusivement masculineYves Daudu, Non, le droit de cuissage n'a pas disparu, Marianne, , 6 janvier 2018, , .Christian de Brie, Le droit de cuissage, France 1860-1930, Le Monde diplomatique, mai 1994, , ..

Révoltes collectives et mouvements sociaux

À la fin du et au début du surgissent les premiers mouvements sociaux, dont des grèves et l'action directe, Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage : France, 1860-1930, Éditions de l'Atelier, 1994, Chapitre IX. Le silence déchiré, les luttes de femmes pour la dignité, ., qui posent de manière incidente ou centrale la revendication de la défense de la dignité des femmes.

Ce sont d'abord les grèves en 1895, 1897 et 1899, dans les Manufactures des Tabacs et Allumettes où les ouvrières affirment collectivement qu'elle n'ont plus besoin d'être jeunes, belles et jolies, pour avoir droit au travail. Elles sont suivies par les chapelières de Saumur en 1899, les ouvrières de Giromagny en 1900, les chemisières de Villedieu en 1902, les ouvrières du « bagne Bessonneau »Un ex-forçat, Les forçats du bagne Bessonneau, Le Libertaire, , 29 février - 07 mars 1896. page 4, lire en ligne. à Angers, en 1904, du « bagne Lebaudy » en 1902, puis en 1913, les fromagères de Roquefort, les transporteuses d'oranges et les fileuses de soie des Cévennes en 1907, les employées des magasins Esders à Paris en 1910 et 1911, les ouvrières en parapluies d'Aurillac en 1914Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage : France, 1860-1930, Éditions de l'Atelier, 1994, Chapitre IX. Le silence déchiré, les luttes de femmes pour la dignité, .

vignette|gauche|Sanglantes émeutes à Limoges, telles que représentées par le supplément illustré du Petit Journal du 30 avril 1905 : drapeaux rouge et noir et charge des chasseurs à cheval.

La grève des porcelainières en 1905 à Limoges Ce sont sans doute les événements insurrectionnels de Limoges, au printemps 1905, qui marquent le plus les esprits au niveau national. Du début jusqu'à la fin, le mouvement de grèves n'a qu'une seule et même revendication : le départ d'un contremaître, souvent qualifié de directeur, nommé Penaud, pratiquant sur les ouvrières le droit de cuissage. L'armée appelée pour rétablir l'ordre, tire sur la foule : un ouvrier est tué et quatre autres blessés par ballesMarie-Victoire Louis, Le droit de cuissage : France, 1860-1930, Éditions de l'Atelier, 1994, Chapitre X. La grève de Limoges contre droit de cuissage, avril 1905, ..