Lubo Kristek (né le ) est un sculpteur, peintre et performer d’origine tchèque, qui a vécu dans l’Allemagne de l’Ouest à partir de 1968 jusqu’aux années 1990, une époque cruciale dans son évolution artistique.
La vie et l'œuvre
Dans les années 1960, Kristek vivait dans une maison délabrée, une ancienne usine de savon, à Hustopeče près de Brno, où il organisait des évènements qui touchaient à la musique, aux arts visuels, à la poésie, au théâtre et à l’improvisation.. Explorer les frontières, procéder à des expérimentations et transgresser le cadre conventionnel ont toujours été des concepts chers à l’artiste.
À cette époque, il utilisait aussi le feu comme moyen d’expression. Il s’agissait de son dialogue avec l’imprévisibilité. Il lui arrivait d’effacer de renoncer à son écriture artistique pour laisser la matière parler d’elle-mêmePůtová 2013, p. 21..
L’aspect cosmopolite du travail de Kristek ainsi que sa capacité de s’inscrire dans des expériences transculturelles découlent de son émigration en Allemagne de l’Ouest en 1968Neunzert 2008, p. 6.. Il s’est installé à Landsberg am Lech, où il a vécu et créé pendant près de trois décennies. C’est également là-bas qu’il a commencé ses « Vernissages nocturnes », à partir desquelles ses happenings se sont développés. Le vernissage (et l’exposition) ne durait qu’une nuit. Le studio de Kristek à Landsberg est ainsi devenu un melting pot artistique.
Après Landsberg, Kristek a parcouru l’EuropeSchwabe 1977, p. 16.. Il allait à la découverte de plusieurs pays et il aimait découvrir les paysages et échanger avec les habitants. Ces voyages et explorations avaient une signification particulière pour lui et ont grandement contribué au développement de son univers créatifPůtová 2013, p. 13..
Dans le cadre de son Cycle américain 77, Kristek a parcouru la côte Ouest des États-Unis et le Canada en 1977American Cycle 77, p.3-9.
right|thumb|Lubo Kristek et Composition transcendantale entre la souffrance et l’espoir, autel dans la chapelle de Penzing, Allemagne. Le travail de Kristek ne passait pas inaperçu. En 1982, le magazine Applaus de Munich a mentionné quelques-uns de ses faits les plus marquants :
Après la révolution de Velours en 1989, Kristek a entamé le retour à son pays natal (il est passé par l’Allemagne, la République tchèque et d’autres pays pendant quelque temps, mais a toujours gardé un lien avec l’Allemagne). Il s’est installé à Podhradí nad Dyjí ; sur le toit de son studio, il a placé la sculpture d’un piano en équilibre sur un pied. Cette sculpture fut inaugurée en 1994 par l’écrivain tchèque Jaromír Tomeček, et, en référence à son titre, celui-ci a nommé toute la zone environnante du Thaya comme étant La Vallée Kristek dela Tonalité éphémère divineLubo Kristek: Happening-Schaffen im Thayatal, p. 13..
À cet égard, le ministre tchèque de la Culture a déclaré :
Kristek a poursuivi ses activités artistiques en organisant des happenings en Allemagne, aux États-Unis, au Canada, en Italie, en Espagne, en République tchèque, en Autriche, en Turquie, en Belgique, en Pologne et en SlovaquieLubo Kristek Channel.
En 2005-2006, il a créé la Glyptothèque Thaya de Kristek, un parcours de lieux de pèlerinage parsemé de sculptures le long de la rivière Thaya.
Sculptures, assemblages et objets
left|thumb|Monument des cinq sens (1991), Neues Stadtmuseum, Landsberg am Lech. L’une des premières créations de Kristek, intitulée Vision-Combustion du Christ (1964), a été faite dans sa maison à Hustopeče ; elle représente l’exploration des matériaux et des valeurs par l’artiste. Tout d’abord, il a créé une sculpture réaliste du Christ à partir de fonte, puis il l’a placée sur une croix en bois en continuant à la modeler à l’aide d’une flamme. La matière en fusion symbolisait la relativité de la forme et la perte de foi dans le pays natal de Kristek dans les années 1960.
La sculpture L´âme (1977) fait aussi partie des œuvres de Kristek modelées à l’aide du feuPůtová 2013, p. 21, 25.. La sphère située au sommet symbolise l’héritage artistique que Kristek a reçu de son professeur et également son âme-sœur Arno LehmannPůtová 2013, p. 10. (un artiste allemand qui vivait à Salzbourg, où Kristek allait lui rendre visite).
La grande sculpture de L’Arbre de la connaissance, dnt il est question ci-dessus, s’élève à plus de trois étages du bâtiment et elle incarne l’harmonisation d’une sculpture avec ce qui l’entoure, une notion que Kristek a d’ailleurs appliquée par la suite dans ses travaux paysagersPůtová 2013, p. 32.. L’œuvre L’Arbre de la connaissance bénéficie d’une grande reconnaissance. À ce propos, le magazine munichois Steinmetz + Bildhauer écrivait :
Kristek a marqué de son empreinte le paysage de la côte espagnole de Cantabrie. L’assemblage Le Barbelé du Christ (1983) est une relique pathétique du monde actuel mécanisé, déshumanisé et rationalisé.
En 1986, il a créé l’assemblage Cheval de mer avec des matériaux rejetés par la mer, sur la côte italienne. Le cheval est figé dans le temps sa tête est représentée par un crâne, mais il symbolise aussi le mouvement éternel de la vie, représentant les vagues galopantes de l’existencePůtová 2013, p. 13,15..
Kristek transforme ses assemblages en des versions modernes d’autels et de tabernaclesPůtová 2013, p. 18.. On peut citer en exemple son assemblage La Porteuse (1969)Půtová 2013, p. 8., qui est le fruit de longs débats qu’il a eus avec son ami Eberhard Trumler (qui fut un étudiant et collègue du fondateur de l’éthologie, Konrad Lorenz) sur le mécanisme de survie des espèces. Ses travaux ont l’habitude de transcender le cadre typique. Pour lui, l’assemblage est une plateforme pour s’échapper ou élargir les limites d’une zone ou d’un sens définis. On peut le voir dans ses assemblages La famille avec l’homme invisible (1994), Harlequina et tentation (1994) et Sur la décharge des âges (1994). Dans ce dernier et dans la Métastation des tons abandonnées (1975-76), Kristek a inclus des fils, parties d’instruments de musique et cordes. Ces « toiles » apportent plusieurs niveaux d’interprétation. Ces deux œuvres résonnent thématiquement avec l’évolution de la société (la première) et avec la vie personnelle de Kristek (la deuxième), qui font office de miroirs singuliers.
La sculpture Monument des cinq sens (1991) est devenue un des monuments de Landsberg. En 2008, le ministre de la Science, de la Recherche et des Arts de la Bavière a écrit :
La technique de Kristek est essentiellement concentrée sur les sculptures en métal, à travers lesquelles il exprime une parfaite maîtrise de son art.
En 2002, l’artiste a suivi avec attention la montée et la chute de plusieurs confessions. Il a retracé la limite où la foi devient démagogie et celle où se situe son point de rupture, tout particulièrement dans l’assemblage Orgasmes de diverses démagogiesNeunzert 2008, p. 24.. L’assemblage de Kristek intitulé Dans l’âge prématuré d’une planète (2003) offre une réinterprétation artistique de la situation de l’homme post-moderne, à l’âge « fluide » de la globalisation. Cette œuvre est devenue un point de départ pour el happening Visio sequentes ou Concernant l’âge clone prématuré d’une planète (2003), dans lequel il développe son concept sous une forme plus dynamique et multidimensionnelle.
En 2007, Kristek a présenté la forme d’assemblage interactif quand il a créé Requiem pour le téléphone portable, avec des téléphones portables jetés. Puis il a développé cette idée en un projet qui consistait à lutter contre l’addiction à des pièges dissimulés dans la société moderne (Kristek avait déjà abordé la thématique des pièges en 1976 dans son assemblage Esthétique insonorisée de la luxueusitéSchwabe 1977, p. 13.). Il voyageait de pays en pays et ainsi l’assemblage changeait d’apparence grâce aux spectateurs et leurs téléphones usagés.
En 2015-2017, Kristek a transformé sa maison à Brno en un monumental assemblage La Maison Kristek thématiquement dédié au mythe de Sisyphe.
La Glyptothèque Thaya de Kristek
Les premiers assemblages et sculptures paysagers dans les années 1970 ont été les précurseurs d’un des chefs-d’œuvre de Kristek, la Glyptothèque Thaya, qu’il a créée en 2005-2006. Cet ensemble de lieux de pèlerinage est situé tout au long de la rivière Thaya, en République tchèque, en Autriche et en Slovaquie. L’artiste a relié les statues – à travers lesquelles il a d’ailleurs démontré avec brio ses compétences artisanales et sa portée spirituelle – dans un pèlerinage dédié à la rivière Thaya. Le circuit compte onze lieux symboliques et est devenu la galerie naturelle de Kristek. Il invite tous ceux qui veulent découvrir ses statues à visiter ce parcours. Ce pèlerinage permet d’avoir une compréhension de son moi profond et donne une nouvelle dimension au contraste avec le mode de vie prédominant de consommation au début du troisième millénairePůtová 2013, p. 15..
Peintures
left|thumb|La Route céleste de la tante Fränzi (1974), Neues Stadtmuseum, Landsberg am Lech. Kristek a créé son propre vocabulaire relatif aux peintures. Il est possible d’attribuer divers sens à ses symboles. L’observation de leur évolution apporte une compréhension plus approfondie de son art, avec la symbologie qui s’imprègne de ses travaux via plusieurs médias.
Déjà dans les années 1970, les thèmes du pont et de la route étaient fréquents dans ses peintures. L’artiste appelle cette route, qui est essentiellement entourée de ponts, s’élevant et disparaissant dans l’inconnu, « la route céleste ». Elle reflète le désir d’effectuer un pèlerinage spirituel, de se connecter avec des choses qui nous transcendent. Plus proche nous sommes du savoir, plus facilement nous pouvons nous élever au-dessus du monde matériel. La peinture à l’huile La Route céleste de la tante Fränzi (1974), qui fait aujourd’hui partie de la collection du Neues Stadtmuseum, est un exemple de la période où ce symbole est né dans l’esprit de Kristek.
Dans son travail, Kristek prête l’attention à la communication (ou la communication rompue) dans l’époque moderne et post-moderne. Le téléphone mourant dans la peinture L’Appel téléphonique couvert de mousse (1978-82) symbolise le déclin de la communication. Sur un des poteaux électriques, sur le Golgotha fait à partir d’ordures, se tient le CrucifiéPůtová 2013, p. 120..
La ballerine ou la danseuse est le thème principal de l’œuvre de Kristek. Celle-ci constitue l’aspect dynamique et le porteur du changement. Elle représente la même forme de dynamisme dans ses œuvresPůtová 2013, p. 26-27.. La ballerine de Kristek évolue dans le temps. Dans la peinture Billard pour la vie et la ballerine, réalisée en 1987, elle personnifie la vitalité du monde en constante mutationSchlösschen Lubo, p. 27.. Toutefois, en ces années 2010, le sens du symbole change et la ballerine est souvent le dernier témoin de la destruction. Dans l’œuvre Le Chemin de la croix (2014), la ballerine trinitaire, sous la forme de flammes, consume tout ce qu’il reste de l’apocalypse (la scène est suivie par un autre thème cher à Kristek, la renaissance). Dans la peinture L’Etrange saut à la perche (2016), la ballerine incarne la mort. Elle purifie le monde de la société du gâchis.
Un autre symbole récurrent dans l’œuvre de Lubo Kristek est l’arbre aux deux pommes. L’arbre est nu, à l’image de l’espoir qui découle des cendres des efforts vains de la société. Il peut être retrouvé, par exemple, dans l’œuvre L’Impression forestière (1995), où il pousse dans une vieille charrette. Ceci nous conduit à un autre thème de Kristek : l’intercroissance ou la pénétration des formes, comme dans l’œuvre Suite pour piano biophilique attaqué par un tuba masochiste (1995).
Happenings