Phillis ou Phyllis Wheatley, née vers 1753 en Afrique de l'Ouest et morte le à Boston dans l'État du Massachusetts est une ancienne esclave devenue la première poète afro-américaine, et l'une des premières femmes américaines à publier un recueil de poèmes. Elle est surnommée la « Mère de la littérature afro-américaine » et est considérée par les Afro-Américains comme une grande figure de leur histoire au même titre que Benjamin Banneker, Frederick Douglass, Martin Luther King ou encore Rosa Parks.
Biographie Jeunesse et formation De ses origines, on connait peu de choses, on ne sait ni quel est son nom de naissance, ni quel est son lieu de naissance précis (Sénégal ou Gambie). Elle et des membres de sa famille sont capturés par des chasseurs d'esclaves en 1761. Elle et deux cents autres Africains sont vendus à un navire négrier « The Phillis », appartenant à un marchand d'esclaves, Timothy Fitch, et commandé par le capitaine Peter Gwinn. Elle ne reverra plus les membres de sa famille. Les Africains les plus robustes sont vendus dans les ports des colonies du Sud pour servir d'esclaves dans les plantations de coton ou de tabac, les plus jeunes et les plus faibles sont vendus à Boston pour servir de domestiques ou de main-d'œuvre auprès d'artisans.
Elle doit son prénom de Phillis du nom du navire négrier qui l'a conduite sur les côtes de la Nouvelle Angleterre et son nom de Wheatley à celui du nom de ses propriétaires comme cela était la coutume. De faible constitution, elle est achetée pour « trois fois rien » à Boston par John Wheatley, un riche marchand de la ville. Remarquant sa santé fragile (elle souffrait d'un asthme chronique voire de la tuberculose), John Wheatley la destine à être servante auprès de son épouse Susannah Wheatley. Notant que deux des incisives centrales supérieures de la fillette, des dents de lait sont tombées, il en déduit qu'elle doit avoir . C'est ainsi que sa date de naissance probable est fixée vers 1753, mais pas plus tard que 1754.
Au bout de quelques mois Phillis Wheatley parle couramment l'anglais, les Wheathley découvrent également qu'elle a appris l'alphabet toute seule, ils se prennent d'affection pour cette jeune fille et vont davantage la considérer comme une membre de la famille que comme une esclave. Ils demandent à leurs enfants Mary et Nathaniel de lui apprendre à lire et à écrire, puis constatant ses progrès rapides, ils demandent à leur fille Mary de lui servir de précepteur. Mary Wheathley lui apprend la littérature anglaise, le latin et le grec, lui fait étudier la Bible, la mythologie grecque, elle lui fait lire les œuvres d'Homère traduites par Alexander Pope, lui apprend l'astronomie et la géographie, lui donnant ainsi la meilleure éducation possible qu'une jeune femme de son époque pouvait recevoir. Maîtrisant rapidement la langue littéraire anglaise, Phillis Wheatley publie son premier poème « On Messrs Hussey and Coffin » le dans le Newport Mercury alors qu'elle n'est âgée que de . Les Wheatley l'affranchissent en 1773.
Carrière littéraire Une conscience de son statut paradoxal Susannah Wheatley devient la mentore de Phillis Wheatley, elle invite des personnalités de la haute société bostonienne pour s'entretenir avec la fantastique . Elle l'emmène également dans des salons de diverses figures éminentes de Boston comme le gouverneur Thomas Hutchinson, le lieutenant gouverneur Andrew Oliver, le juriste John Hancock. Lors de ces visites Phillis Wheatley se fait connaître par ses conversations sur la Bible et la littérature anglaise et devient un sujet d'admiration au sein des personnes cultivées de Boston. Cela dit, elle a conscience du fossé qui la sépare de la société « blanche » ; même quand elle est l'invitée d'honneur, elle refuse poliment de s'asseoir à la table de ses admirateurs, préférant se mettre à l'écart sur une table voisine. Sa première biographe Margaretta Odell (une descendante de Susannah Wheatley) souligne le fait qu'elle est consciente de son statut de privilégiée vis-à-vis de ses frères et sœurs de couleur. Ainsi, lorsque Susannah Wheatley l'emmène chez Eunice Fitch et ses filles, par une ironie du sort, elle est conviée chez l'épouse de Timothy Fitch le négrier propriétaire du schooner le Phillis. Si Eunice Fitch se montre chaleureuse envers Phillis Wheatley, l'ambiance change quand ses filles viennent prendre le thé car elles montrent leur gêne à partager le thé avec une servante noire. Phillis Wheatley se lève pour se retirer, mais Eunice Fitch la retient jusqu'à la fin du thé. Même si c'est une victoire, il demeure que la jeune femme est consciente que sa place n'est pas à la même table que celle des Blancs, fussent-ils des admirateurs.
La conversion au christianisme puritain Phillis Wheatley grandit dans un milieu imprégné par les valeurs puritaines et elle-même s'est convertie au christianisme sous l'impulsion de son amie et préceptrice Mary Wheatley qui lui a fait découvrir la Bible, et qui le , épouse le révérend . Le puritanisme bostonien, comme le méthodisme sont alors traversés par le mouvement spirituel dit du Grand réveil (Great Awakening) empreint des idées de John Wesley. Celui qui diffuse les idées de ce mouvement à Boston est le prédicateur et théologien calviniste George Whitefield. Ce dernier répétait le message fondamental du Grand réveil : le salut est offert à tous, que tout être humain peut obtenir la grâce divine, et la conviction que les droits naturels avaient été donnés par Dieu et qu'ils sont par conséquent inaliénables et fondamentaux. Phillis Wheatley, comme d'autres Afro-Américains (Richard Allen, Absalom Jones, William White, Daniel Coker), adhère pleinement à ces thèses religieuses qui auront une profonde influence sur sa vie et sur ses écrits. Baignée de la spiritualité du Grand réveil, elle rédige en 1770 un éloge funèbre en hommage à George Whitfield. Deux ans après la mort de ce dernier, elle est acceptée comme membre de la paroisse de l'Old South Meeting House et y est baptisée le par le révérend .
La difficulté d'être éditée vignette|redresse|Selina Hastings. L'éloge funèbre en hommage à George Whitfield ayant rencontré un succès, Susannah Wheatley pense que dorénavant il faut passer à l'édition des œuvres de Phillis Wheatley. Afin de rassurer les éditeurs potentiels, elle fait une liste de qui se disent prêtes à acheter un recueil de ses poésies. En 1772, elle fait une sélection de qui pourraient faire l'objet d'un livre. Face aux difficultés à faire accepter qu'une Afro-Américaine puisse exprimer des sentiments d'indépendantisme des bostoniens blancs, Susannah Wheatley va faire la tournée des personnalités prêtes à soutenir ce projet, c'est ainsi qu'elle obtient le soutien écrit de dont le gouverneur Thomas Hutchinson, James Bowdouin, John Hancock (Cf. paragraphe suivant Un examen de passage littéraire).
Pour contourner les réticences des imprimeurs de Boston, Susannah et Phillis Wheatley se rendent en Angleterre, le livre est finalement édité à Londres avec une préface spécifiant que ces poèmes ont été écrits par . Dans cette même préface, John Wheatley précise que la jeune femme est arrivée au bout de à maîtriser la langue anglaise et qu'elle a montré des dispositions étonnantes à l'étude et à la compréhension des livres qu'on lui présentait. Comme le livre est édité au Royaume-Uni, deux poèmes reflétant les sympathies indépendantistes de la poétesse ont été expurgés. De retour à Boston, Susannah Wheatley veut diffuser le livre de Phillis Wheatley, elle a en sa possession un manuscrit contenant , la préface et l'attestation confirmant que Phillis est bien l'auteure des poèmes. Elle trouve l'appui de Selina Hastings, comtesse Huntingdon qui d’Angleterre use de toute son influence auprès des méthodistes et des presbytériens de Boston pour soutenir la jeune poète.
Un examen de passage littéraire Le succès de Phillis Wheatley est tel qu'il suscite des controverses. Le contexte culturel britannique est empreint d'une idée selon laquelle les Européens seraient supérieurs aux autres peuples, idée relayée entre autres par le philosophe David Hume et reprise même par Emmanuel Kant qui commentant David Hume, écrit que même parmi les Noirs affranchis présents un peu partout dans le Nouveau Monde, aucun d'entre eux n'a montré de capacités particulières. Des personnalités comme Thomas Jefferson estimaient que les Africains étaient apparentés aux singes, même s'il encouragera la création d'écoles pour les Afro-Américains.
Dans ce contexte de racisme oscillant entre le paternalisme et le mépris, les écrits de Phillis Wheatley sont une bombe remettant en question les idées reçues de l'époque. Si elle était bien l'auteure de ses écrits alors ce serait la démonstration que les Africains sont bel et bien des êtres humains au même titre que les Blancs et qu'ils doivent être affranchis, en revanche si la poétesse n'était qu'un perroquet répétant les mots appris par cœur cela serait une autre chose. C'est pourquoi il fallait trancher la question au sein d'une assemblée qui vérifierait l'authenticité des écrits de la jeune femme.vignette|redresse|Thomas Hutchinson. gauche|vignette|redresse|John Hancock. C'est dans ce climat particulier que, sur l'initiative de John et Susannah Wheatley, est organisée une réunion où Phillis Wheatley pourrait faire la preuve de son talent littéraire, et par-delà son cas c'est l'humanité des Africains qui serait examinée. Cet événement a lieu le , y sont conviés un aréopage de de Boston, qui devront répondre à la question : . Cette assemblée qui prenait une tournure d'examen voire d'investigation se tint dans la maison municipale de Boston. Phillis Wheatley se présente avec les manuscrits de 12 de ses poèmes. Parmi les personnes qui vont la questionner, il y a des personnes qu'elle connaît déjà car faisant partie du cercle d'amis de Susannah Wheatley comme Thomas Hutchinson, James Bowdouin, John Hancock, Thomas Young. Siègent également Andrew Oliver, le révérend , , le révérend , le révérend Samuel Mather, Thomas Hubbard (un marchand d'esclaves), le révérend .
Les échanges entre Phillis Wheatley et ses examinateurs n'ont pas été transcrits, mais à la fin, de façon unanime, ils signent une déclaration dans laquelle, ils attestent que Phillis Wheatley est bel et bien l'auteure des poèmes qui lui sont attribués et qu'elle possède toutes les compétences pour cela. Cette attestation sera reprise dans la préface de son livre, Poems on Various Subjects, Religious and Moral, édité en 1773 à Londres, où il avait été publié faute d'avoir été accepté à Boston. Phillis Wheatley et Nathaniel Wheatley, le fils de Susannah, se rendent alors à Londres, où Selina Hastings, comtesse de Huntingdon, et le comte de Dartmouth aident à sa publication, où la critique fut positive.
Les controverses Les suites de cet examen réussi qui permettra la publication de son livre ne sont pas seulement la reconnaissance de Phillis Wheatley comme auteure, mais aussi la première reconnaissance de la littérature noire américaine et des aptitudes des Noirs à écrire de la poésie, à contribuer à la culture. C'est pourquoi ce livre sera lu et commenté parce que renversant les opinions racistes, ainsi Voltaire écrit que . Très rapidement dans les cercles des Lumières, Phillis Wheatley devient un sujet de discussion, elle devient une célébrité au sein des salons européens. Cette reconnaissance fait que Phillis Wheatley sera surnommée la « Mère de la littérature afro-américaine ».
Cela dit, dans la Nouvelle Angleterre, les opinions sur la reconnaissance des Africains comme personnes humaines à part entière vont être diverses.
Les réticences de Thomas Jefferson gauche|vignette|redresse|Benjamin Franklin. vignette|redresse|Thomas Jefferson.