Contre Pison (en latin: In Pisonem) est un discours prononcé par Cicéron devant le Sénat romain en 55 . Il y règle ses comptes avec les anciens complices de Clodius Pulcher qui ont causé son exil et la destruction de sa maison, en particulier les consuls élus en 59 : Lucius Calpurnius Pison et Aulus Gabinius. Cicéron invective violemment son adversaire, issu de la prestigieuse famille des Calpurnii, en le présentant comme une brute débauchée, un demi-barbare que la philosophie épicurienne n'a fait que corrompre davantage, un gouverneur malfaisant qui a causé la ruine de ses provinces et de son armée. Ces accusations ne débouchent pourtant sur aucune condamnation et n'empêcheront pas Pison de poursuivre un cursus honorum des plus respectables.

Contexte En 63, Cicéron, consul, déjoue la conjuration de Catilina. Sous son autorité, des complices, citoyens romains, sont exécutés sans jugement.

En 59Sur les évènements de 59/58, voir Grimal 1966 pour une analyse détaillée et Grimal 1986, pour une synthèse., Jules César, consul, se prépare à sa mission en Gaule. Il sera absent de Rome pour des annéesLes magistrats supérieurs romains (préteur, consul, propréteur, proconsul) ne pouvaient pénétrer dans l'enceinte de Rome quand ils dirigeaient des armées (imperium militaire). Cela s'applique à César pendant tout son proconsulat en Gaule, de 58 à 50. et se méfie de Cicéron dont l'influence pourrait défaire les mesures qu'il a prises. Ses tentatives de compromis échouent. Il décide donc de faire tomber Cicéron et charge son homme de main Clodius Pulcher, tribun de la Plèbe désigné pour 58, de la tâche. Ce dernier voue à Cicéron une haine féroce depuis plusieurs annéesCicéron, par son témoignage, avait invalidé son alibi lors d'une affaire qui fit scandale en 62 : Clodius avait assisté, caché, à une cérémonie religieuse réservée aux femmes (les Damia en l'honneur de Bona Dea)..

Clodius ressort l'affaire des exécutions illégalesUn point essentiel du droit des citoyens romains stipulait que tout accusé ou condamné à une peine capitale avait un droit d'appel devant le peuple (Ius provocationis). Les exécutés de 63 n'avaient évidemment pas pu en jouir, puisqu'il n'y avait pas eu de procès. Même s'il s'était fait couvrir par un vote du sénat, le consul Cicéron portait la pleine responsabilité légale de la décision. Sur ce point de droit, voir P. Grimal, Introduction à son édition de l'In Pisonem (CUF), ( tirage, 1966, pour la pagination). de 63 dès son entrée en charge, ce qui aboutit au vote de l'exil en mars 58. Le consul Lucius Pison détient les faisceauxQuand ils résidaient tous les deux à Rome (hors des campagnes militaires), les consuls alternaient mensuellement le pouvoir effectif. Les faisceaux symbolisaient ce pouvoir. Sur les faisceaux, voir l'encyclopédie Daremberg-Saglio, s.v. "lictor". Lire en ligne en ce mois de mars, c'est donc lui qui organise le vote. Finalement, Cicéron sera rappelé d'exil en août 57.

Dès son retourSur l'activité de Cicéron de 57 à 55, voir P. Grimal, Introduction à son édition de l'In Pisonem (CUF), sq. ( tirage, 1966, pour la pagination). Voir aussi Grimal 1986, Chapitres XI et XII, en particulier concernant l'In Pisonem., il cherche à se venger de ceux qu'il estime responsables de son malheur, en particulier des deux consuls de 58, Gabinius et Pison. Ceux-ci sont alors chargés d'administrer des provinces (proconsulat) : la Syrie pour Gabinius et la Macédoine pour Pison, à laquelle ce dernier obtient d'ajouter l'Achaïe (Grèce péninsulaire) avec Athènes. Cicéron, par le discours Sur les provinces consulaires, demande au Sénat de casser leurs mandats. Concernant Pison, cela aboutit en 55 : il est de retour à Rome, sans doute à l'été.

Circonstances et contenu De retour à Rome, Pison présente sa défense devant le sénatSur le discours de Pison, connu par un passage d'Asconius, commentateur de Cicéron, voir P. Grimal, Introduction à son édition de l'In Pisonem (CUF), ( tirage, 1966, pour la pagination).. L'In Pisonem est la réponse de Cicéron à ce discours.

Il est difficile de trouver un plan cohérent. Selon Pierre Grimal, « la composition du discours est difficilement saisissable ». Il essaye néanmoins de repérer les points d'articulation et le positionnement des loci à ce discours, soit que Cicéron se laisse aller à son inspiration du moment, soit qu'il réponde, point par point, au discours de Pison, soit, probablement, un mélange des deuxPierre Grimal, introduction au In Pisonem (CUF), tirage, 1966, ..

Cicéron et ses démons Tout au long du discours, Cicéron revient sur les deux ennemis qu'il a combattus : Catilina et Clodius, qu'il décrit pareillement sous les traits de la bête féroce et du monstre. Il oppose la figure civique du bon consul, Cicéron lui-même, qui a sauvé la République des griffes de Catilina, et celle du mauvais consul, Pison, qui a livré la cité aux bandes de Clodius. Grâce à l'inaction coupable de Pison, le démagogue Clodius a pu terroriser les honnêtes gens, réduire les pouvoirs des censeurs et abolir les lois Aelia et Fufia qui permettaient aux prêtres, membres de l'élite, d'empêcher la tenue des comices et le vote de lois populaires en invoquant des augures défavorables. Pison n'a pas été porté au consulat par ses mérites mais par la plèbe urbaine des collegia et il a obtenu une province en aidant Clodius à piétiner les lois civiles et religieuses que Cicéron, au contraire, a aidé à restaurer. Continuant le parallèle, Cicéron oppose son retour triomphal d'exil, par le vote du Sénat et sous les acclamations des honnêtes citoyens venus de toute l'Italie, au retour piteux de Pison, qui rentre dans un silence honteux, sans présenter son rapport et à qui personne ne songe à voter le moindre triomphe : ce proconsul de mauvais aloi a seulement pu se faire proclamer imperator par ses soldats dans des conditions frauduleuses.

Pison, une brute indigne des magistratures romaines vignette|redresse|Fauve menaçant, fresque de la villa des Papyrus à Herculanum qui a peut-être appartenu à Pison. Ce discours est une succession d'injures et d'invectives envers Pison. Entre autres, dans la traduction de Pierre Grimal (CUF) : 9: bustum rei publicae, sépulcre de la République - 12: caenum, immonde En fait plus proche d'ordure en français, voir le Gaffiot. - 19: putidae carnis, viande puante, eiecto cadavere, cadavre de fosse commune, maiali, porc - 27: lutulente caeso, porc fangeux. Cicéron pose en exemple sa propre carrière et à sa personnalité exemplaire en les opposant à la médiocrité et à la bassesse de celles de Pison. Ainsi, voici comment Cicéron présente leurs élections respectives aux charges : à Pison, qui se targuait d'avoir parcouru le cursus honorum sans subir d'échec (il avait chaque fois été élu à sa première candidature), Cicéron réplique que c'est à lui qu'il faut attribuer ce mérite car, lui, Cicéron, c'est sa personne, sa vertu qui ont été élues, tandis que Pison masquait sa bassesse et fut élu uniquement grâce au prestige de sa gens (grande famille) et de ses ancêtres :

Le ius imaginum octroyait à certaines familles nobles illustres le droit de conserver des masques de cire (imago) de leurs ancêtres, qu'elles pouvaient sortir dans certaines processions (funérailles d'un membre). C'était le cas pour les Calpurnii. Ces masques noircissaient avec le temps d'où l'adjectif "enfumées" (fumosarum). Et plus une famille présentait d'images noircies, plus elle montrait son importance et son ancienneté. Homo novus sans ancêtres prestigieux, Cicéron n'en pouvait présenter aucune.

Analysant l'In Pisonem et d'autres textes, Ph. Le Doze renvoie au modèle wébérien du pouvoir charismatique : le pouvoir tient sa légitimité du rayonnement émanant de la personne elle-même, de l'allégeance et du dévouement qu'elle suscite grâce à sa valeur, ses dons, ses qualités exceptionnelles. Ce charisme se nommait auctoritas et dignitas en latinVoir l'analyse de ces termes dans Joseph Hellegouarc'h, Le vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la République, Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université de Lille, XI, 1963.. La compétition électorale se jouait donc homme contre homme, loin de tout programme politique concret, et dénigrer l'autre était à la base de l'argumentation.

Cicéron, dans ses attaques récurrentes contre Gabinius et Pison, leur attribue volontiers des tares symétriques : autant Gabinius est décrit parfumé, épilé, frisé au petit fer, marchant avec l'allure légère d'un danseur, autant Pison apparaît sombre, maussade, effrayant, d'une gravité simulée qui masque sa grossièretéGuy Achard, Pratique Rhétorique et Idéologie Politique dans les Discours 'Optimates' de Cicéron, Brill, 2018, p. 225-226 . L'injure se double de mythologie quand Cicéron compare le règne des mauvais consuls, Gabinius et Pison, au festin des Lapithes et des Centaures, une fête marquée par l'ivrognerie, la luxure débridée et finalement le combat sanglant : en assignant à Pison la figure du Centaure, il poursuit sa déshumanisation. Il l'interpelle plusieurs fois par son agnomen maternel, Calventius, dénonçant son origine barbare par une famille de Celtes d'Italie.

Un sous-épicurien disciple dévoyé de Philodème de Gadara Parmi les multiples injures adressées à Pison, on notera la référence fréquente aux cochons, invective usuelle envers les épicuriens (les « pourceaux d'Épicure »), école philosophique dont les Pisons étaient des partisans notoires. Cicéron y ajoute la raillerie de l'obsession du ventre, typiquement porcine elle aussi : au paragraphe 41, ille gurges, ce goinfre, belluo, ce glouton, natus abdomini suo, né pour son ventre. Cicéron dépeint Pison comme un épicurien de bas étage, éduqué dans une porcherie : . Aux paragraphes 68 à 72, Cicéron fait longuement référence - sans le nommer - au philosophe et poète épicurien, renommé à l'époque, Philodème de Gadara. C'était un familier de Pison qui l'avait pris sous sa protection. Cicéron, ici, n'attaque pas Philodème, qu'il respectait et appréciait par ailleursCicéron, De Finibus, II, 119.. Il le plaint plutôt d'avoir un élève aussi médiocre et vil :

Un gouverneur de province désastreux vignette|Carte anachronique de la Macédoine et des tribus thraces avant la conquête romaine. Cicéron dresse en même temps un bilan très noir de l'action de Pison en tant que gouverneur de province. Comme Verrès en Sicile, il a pillé bon nombre d'œuvres d'art. Il a exercé sa débauche sur des vierges de Byzance, touché des pots-de-vin des cités grecques pour les dispenser de payer leurs dettes aux banquiers et négociants romains tout en exerçant à son propre avantage un monopole sur le commerce des céréales au point de réduire à la misère des clans montagnards comme les Dolopes et les Agréens qui, en retour, vont piller les cités de Stratos, Naupacte et , provoqué un conflit contre les peuples thraces des Dardaniens, des Besses et des Denthelètes qui à leur tour envahissent la Macédoine, coupent la route stratégique de Byzance à Dyrrachium et menacent les murs de ThessaloniqueGustav Friedrich Hertzberg, Histoire de la Grèce sous la domination des Romains, volume 1, 1887, p. 399-402 . Pison fait exécuter l'ambassadeur des Besses, en principe alliés du peuple romain, à la demande d'un nouvel allié, le roi des Astae. À la fin de sa campagne, en traversant la Macédoine, Pison doit se cacher pour échapper à une mutinerie de ses soldats furieux qui, faute de pouvoir mettre la main sur lui, mettent en pièces la statue « parfaitement ressemblante » qu'il s'était fait ériger.

vignette|redresse|Statue du général romain Marcus Nonius Balbus, Herculanum, siècle av. J.-C.