Phèdre est une œuvre de Platon qui appartient au genre littéraire du dialogue socratique. Il est considéré comme l'un des derniers dialogues de la période de maturité de Platon. Le Phèdre aurait été rédigé après Le Banquet et La République. Il met en scène Socrate et l’Athénien Phèdre qui débattent des thèmes de la beauté et de l'Amour, en liaison avec la dialectique et la rhétorique.

Étant donné que le Phèdre traite de l’Amour, des réalités idéales du monde supracéleste et de l’eschatologie, il constitue aussi une introduction aux dialogues métaphysiques de Platon. Cette diversité de sujets revêt une grande variété de formes : la question de la mort, de l'amour, de la rhétorique et de l'écriture sont abordées sous forme de dialogues, de discours, de descriptions, de mythes et de prières aux divinités.

Authenticité et date de composition L’authenticité du Phèdre est garantie par plusieurs références aristotéliciennes et par la tradition unanime de l’Antiquité, et n’a pas besoin d’être discutée. thumb|left|170px|Début du Phèdre de Platon sur le parchemin Codex Clarkianus 39. Bibliothèque Bodléienne. Concernant sa date de composition, selon Athénée, il est impossible que le Phèdre ait été contemporain de Socrate, XI, 505.. Certains critiques anciens d’époque tardive (Diogène Laërce, Hermias et Olympiodore le Jeune) ont prétendu que ce magnifique dialogue était le premier ouvrage de Platon, ce que l’étude comparative, à la fois stylistique, épistémologique et thématique, des différents dialogues ne permet pas d’admettre. Wilamowitz et Léon Robin placent sa composition après celle du Banquet et de La République, et proche du Théétète. En effet, Platon y expose toute sa doctrine, la théorie de l'amour comme lien du sensible avec l’intelligible, la méthode de la dialectique et le système des Idées. On reconnaît aussi dans ce système si riche, les idées rapportées de ses voyages en Égypte : la preuve de l'immortalité de l'âme, les migrations des âmes, et les idées pythagoriciennes comme la supériorité de l'enseignement oral. Le personnage de Phèdre, au début du Banquet se plaint que ni poètes ni sophistes n'aient fait l'apologie de l'Amour : , 177 a-b.. Si le Phèdre, où l'amour est célébré, avait paru avant le Banquet, cette plainte serait inexplicable. D'autre part, l'étonnement que marque Glaucon dans le Livre X de La République, quand Socrate avance que l'âme est immortelle, suppose que ni le Phédon, ni le Phèdre n'avaient encore paru. On est ainsi amené à placer la composition du Phèdre dans la période qui précède le printemps 366 av. J.-C., avant le départ de Platon pour la Sicile, toute tentative pour préciser davantage étant arbitraire. Personnages Le dialogue ne met en scène que deux personnages, Socrate et Phèdre. De façon insolite, Socrate est transformé en amateur passionné et même maladivement épris de discours (228 b-c) et lui-même est ici auteur de discours de longue haleine. Phèdre, fils de Pythoclès du dème de Myrrhinonte, est un Athénien, brillant et riche. Selon Luc Brisson, il a certainement été impliqué dans l'affaire des hermocopides. Il apparaît comme un fervent partisan des sophistes, et la naïveté de ses enthousiasmes l’empêche de communier avec la pensée de Socrate, malgré son honnête sincérité ; aussi Socrate se croit-il autorisé à le traiter comme « un grand enfant ».

D’un bout à l’autre du dialogue, leurs relations prennent l’allure d’une espèce de badinage amoureux, particulièrement perceptible en 236 c-d ; l’intime association des thèmes de l’amour et de la rhétorique explique en effet que Socrate et Phèdre jouent respectivement le rôle de l’amant et de l’aiméSocrate affirme en 234 d : ; il interpelle fréquemment Phèdre avec les mots de , , ; voir 243 e, 257 c, 267 c, 264 a, 275 b-c. l’un par rapport à l’autre. Phèdre à son tour apparaît comme un « amoureux de Lysias » (, 257 b). La fréquence des images et des métaphores assimilant les discours à de suggère aussi la dimension érotique de la rhétorique. La rencontre entre Socrate et Phèdre, et le dialogue tout entier prennent donc l’aspect d’une expérience et d’une initiation amoureuse.

Le problème de l’unité du dialogue L'unité du Phèdre a pu paraître difficile à cerner dès l’Antiquité, aux yeux de certains critiques anciens comme Dicéarque, Denys d'Halicarnasse, ou Hermias. Dans ce dialogue s'entrecroisent en effet, tour à tour, les questions de l'Amour, du Beau, de l'âme, de la folie inspirée par les dieux, de la rhétorique et de la composition des discours, de la dialectique et de l'écriture. Ces profondes questions, loin de faire l’objet d’un exposé dogmatique, sont en outre traitées à travers trois mythesIl s'agit du mythe des Cigales (259 b ), du mythe de Theuth (274 b ), et du mythe sur la nature de l’âme (245-246 ), sous la séduction desquels Platon a enfermé un corps de vérité substantielle. Au , Montaigne ne voit dans ce dialogue qu’, partagée pour moitié entre Montaigne, Essais, Livre III, chap. IX. Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1967, . De nos jours encore, la question de l’unité du Phèdre continue à être débattue, avec les études de Friedrich Schleiermacher, Léon Robin, Luc Brisson, et Jacques Derrida, entre autres.

Si l’on veut savoir à quoi s'en tenir sur une question aussi controversée, il est indispensable de déterminer avec précision les articulations essentielles de la structure du Phèdre. C’est ce que fait Léon Robin qui, analysant point par point chacun des thèmes et leurs multiples connexions, reconnaît finalement la profonde unité organique de ce dialogue. L’unité de la composition ne peut en effet être mise en doute, et il ne faut pas chercher ici la symétrie factice d’un plan conventionnel. Conformément à la remarque de Socrate en 264 c, Platon indique que Or, le thème général du Phèdre est bien celui de la rhétorique, art oratoire à des fins de persuasion, entremêlé avec le motif dominant de l’amour. D’autres motifs interfèrent avec celui-là : le thème du délire divin et celui de l’âme qui fournit une subtile variation au thème de l’amour. Entre ces deux thèmes d’éros et logos, existe une articulation : Or, dit Socrate, (261 a)En . Socrate a auparavant bien précisé qu’il parlait de logographie, langage écrit ou oral visant la persuasion ; voir 258 b-d, 259 e.. Il faut entendre ici le terme grec de logos dans son sens large, comme , discours d’éloquence judiciaire et politique, et discours tenu dans les réunions privées. C’est sur cette notion de psychagogie que se réalise, selon bon nombre de commentateursJessica Moss, « Soul-leading : the unity of the Phædrus, again », Oxford Studies in Ancient Philosophy, 2012, n°43 ; Anna Kélessidou, « La psychagogie du Phèdre et le long labeur philosophique » dans L. Rossetti (dir.), « Understanding the Phædrus », ; Daniel Babut, « Sur quelques énigmes du Phèdre » BAGB, n°3, 1987, ., l’unité du Phèdre, car Ainsi donc, . Au total, l'exposé de l'immortalité de l'âme, la vie de l'âme avec les dieux, les migrations qu'elle subit, à l'origine du sentiment amoureux, de la perception de la destinée et de la vérité, constitue à la fois le point d'orgue du dialogue et donne les clés et le fondement d'une conduite philosophique.

Première partie : rhétorique et amour Discours de Lysias : amant sans amour et aimé

Après avoir passé la matinée à écouter les beaux discours du rhéteur Lysias, Phèdre rencontre Socrate près du mur de Thémistocle et lui fait part de son admiration pour ce rhéteur. Les deux Athéniens, après être sortis de la ville, se promènent tout en méditant les belles paroles de Lysias. Dès le départ, le grand philosophe Socrate s’avoue incapable de résister au charme qu’exercent sur lui les discours. De son côté, Phèdre est conscient du pouvoir que le discours de Lysias lui confère. Durant les premières pages du dialogue, un subtil jeu de persuasion et de séduction s’installe entre les deux hommes. Phèdre taquine Socrate et lui cache le papyrus contenant le discours de Lysias. Phèdre est si émerveillé par l’art de Lysias, que Socrate désire de plus en plus connaître la teneur du discours. Recherchant alors un lieu agréable pour lire et discuter du discours, les deux personnages se dirigent vers les rives de l’Ilissós et prennent place près d’un gattilier en fleurs, à l’ombre d’un platane.

Phèdre lit le discours de Lysias, sur le thème sophistique de l’amour sans amour. Lysias démontre subtilement ce paradoxe : il vaut mieux choisir pour amant celui qui ne vous aime pas plutôt que celui qui vous aime. Le véritable amant, l’amant passionné, n’aura en effet plus de reconnaissance pour l’être aimé quand son ardeur sera éteinte, alors que celui qui n’aime pas, l’amant non passionné, conduira la relation de la façon la plus utile pour lui et pour l’être aimé. L’éloquence du rhéteur a jeté Phèdre , mais Socrate le raille et avoue que C’est dire qu’à moins de changer le fond, aucune innovation n’est possible ; mais Phèdre n’a pas compris.

Premier discours de Socrate : portrait de l’amant passionné et rusé Socrate est donc contraint, à sa honte, de garder le thème de Lysias, mais en lui apportant subrepticement une modification importante : il tiendra le discours d’un amoureux rusé qui feint de n’avoir pas d’amour (237 b), et refusera à la fin de plaider la cause de celui qui n’aime pas (241 e). C’est donc la nature d’Éros qui seule intéresse Socrate, et non la question futile de savoir à qui l’on doit accorder ses faveurs. Il admire, avec une ironie socratique évidente, l’analyse raffinée de Lysias, mais pense qu’il n’a pas saisi l’essence de l’amour. Socrate part donc d’une définition de l’amour que Lysias admet comme connue : l’amour est essentiellement désir. Cependant, selon Socrate, il y a deux formes de désir : le désir comme appétit irréfléchi et instinctif du plaisir qui gouverne (l’amour en tant que forme particulière de la sensualité) et le désir, acquisition de la réflexion raisonnante, qui tend au meilleur (le Bien, le Beau). Le premier, lorsqu’il l’emporte, est démesure, hybris, et le second, lorsqu’il y a réflexion raisonnante et modération, est tempérance, sophrosynè (237 d-238 a). L’homme gouverné par le plaisir se fait l’esclave de la jouissance : c’est un malade, jaloux, odieux et quand il a cessé d’aimer, il est sans foi. Un amour qui n’est pas un élan de l’âme par delà l’objet immédiat du désir, ne peut donc être que la convoitise d’une chose.

Second discours de Socrate : éloge de l’Amour Or, entendant la voix de son démon, Socrate comprend qu’il allait commettre un péché contre la divinité s’il avait fait l’éloge de celui qui n’aime pas : il ressent dès lors la nécessité de se purifier par une palinodie expiatoire ou rétractation, car ; or l’amour dont les deux discours viennent de parler est un amour de gens vulgaires, sans noblesse, et non pas d’hommes libres (243 c).

Les activités supérieures de l’homme participent toutes, selon Socrate, d’une «mania» , folie d’origine divineLa mania (en ) est parfois traduite par « délire ». Cette folie d’origine divine doit être distinguée de la folie d’origine humaine liée à des maladies du corps (265 a). Elle est donnée par les dieux et , affirme Socrate (244 a). Cette folie divine l’emporte en noblesse sur la sagesse ; de même, le don qui vient des dieux l’emporte sur le talent qui vient de l’homme.. Pour Platon, il faut distinguer quatre espèces de folie d’origine divine (244 a) : la folie divinatoire ou mantique, don d'Apollon, la folie initiatique ou télestiqueElle conduit à la purification du myste dans les Mystères., don de Dionysos, la folie poétique, don des Muses, et enfin la folie amoureuse ou érotique, don d'Éros et d’Aphrodite. Pour Socrate, c’est cette dernière qui est la meilleure. Or, l’amour inspiré des dieux, l’amour philosophique, est celui qui confère (245 b). Pour comprendre l’âme amoureuse, éveillée au vrai et au bien par le beau, il faut donc connaître ses états et ses actes (245 c).