Patrick Tort, né le à Privas (Ardèche), est un linguiste, philosophe, historien des sciences et théoricien de la connaissance français. Il a notamment analysé la dimension anthropologique de l’œuvre de Darwin.
Il a publié et dirigé de nombreux ouvrages consacrés à Darwin dont le Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution (lauréat de l’Académie des sciences) et a entrepris la traduction complète des Œuvres de Darwin en trente-cinq volumes aux Éditions Slatkine et Champion.
Parcours et travaux Les années de formation Issu du milieu ouvrier, Patrick Tort fait ses études primaires au collège Rémy-Belleau de Nogent-le-Rotrou, dans le Perche. Son père, agent des télécommunications, ayant fait le choix de poursuivre sa carrière au Maroc, le jeune garçon, à partir de 1961, achèvera ses études primaires à l’école André-Chénier de Rabat, et fera ensuite ses études secondaires au lycée Goureau, puis au lycée Descartes, où il se passionne pour l’analyse littéraire et devient l’élève du chef de chœur et compositeur Louis Péraudin, qui lui apprend le chant. De retour du Maroc en 1968, il retrouve Nogent-le-Rotrou et son ancien collège, devenu lycée. Après le baccalauréat, il entre en 1969 en classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand de Paris, où il développe sa pratique de l’analyse textuelle auprès du linguiste guillaumien et hispaniste Henri Larose et du philosophe André Pessel. En 1971, il s’inscrit à la Sorbonne. Il réussit l'agrégation de lettres en même temps qu’il écrit sur Diderot et le , assiste au séminaire de Michel Foucault au Collège de France, rencontre Jacques Derrida, fréquente son séminaire et participe au lancement de la revue Digraphe. Il figure dans les annales de l’Agrégation (1974) pour avoir obtenu le premier 19 sur 20 de l’histoire du concours lors de l’épreuve de la Grande Leçon« L'éducation chez Darwin », entretien avec Patrick Tort, Gruppen deux mille dix sept, Gruppen Éditions, Paris, 2017, p. 168-179.. C’est au cours de l’été 1974 qu’il rejoint sur la côte méditerranéenne l’écrivain Louis Aragon, avec lequel il demeurera lié, et avec qui il partagera ce qui lui reste d’intérêt pour la littératureWho’s Who 2012..
Enseignement et recherches Après une année d’enseignement secondaire au lycée de Bondy (93), Patrick Tort soutient en 1975 une thèse de doctorat de cycle en littérature française consacrée à l’origine historique et textuelle du Paradoxe sur le comédien de DiderotComposée de l’édition savante du Comédien de Pierre Rémond de Sainte-Albine et de L’Art du théâtre d’Antoine-François Riccoboni, cette thèse (Paris-IV Sorbonne, 1975), dont il reste un exemplaire dans la bibliothèque de l’Institut Charles Darwin International, a donné lieu à une publication partielle (Introduction) sous le titre L’Origine du Paradoxe sur le comédien. La partition intérieure, Paris, Vrin, 1980, 76 p.. En même temps, il met en évidence, chez Diderot, les modalités de ce qu’il nommera « l’irruption du matérialisme en esthétique »[P. Tort, « L'irruption de la lucidité dans l'art », dans J.-P. Changeux (dir.), La Lumière au siècle des Lumières & aujourd'hui, Paris, Odile Jacob, 2005.]. Il se destine donc à l'époque à une carrière universitaire consacrée aux Lumières. À la fin de l’année, devant répondre à ses obligations militaires, il s’envole pour la Côte d'Ivoire, où il enseigne la littérature à de futurs professeurs en formation à l’École normale supérieure d’Abidjan. Il y rencontre Paul Desalmand, avec lequel il réalise plusieurs ouvrages pédagogiques pour les éditions HatierNotamment le Prépabac francais, Première, qui connut de nombreuses rééditions dans les années 1980 et 1990..
De retour à Paris en 1977, il est professeur chargé de cours d’agrégation en littérature comparée dans les Écoles normales supérieures de Cachan (ENSET) et de Saint-Cloud (1978-1979). En 1980, il obtient son doctorat d’État de philosophie et de linguistique en soutenant une thèse en trois volumes sur les théories de l’écriture et du langage du au . Le premier volume est l’édition savante de l’Essai sur les hiéroglyphes des Égyptiens de William Warburton, parue deux ans avant sa soutenance et comportant une préface de Jacques Derrida. Cette étude, qui se poursuit avec La Constellation de Thot (hiéroglyphe et histoire), paru en 1981, se caractérise au sein de l’égyptologie pré-champollionienne par une attention particulière au rapport entre pouvoir politique et usage des représentations symboliques. Le troisième volume, consacré au linguiste allemand August Schleicher, étudie les rapports entre le darwinisme et la science du langage. C’est à cette époque également qu’il publie la première édition de son livre L’Ordre et les Monstres et qu’il se lie d’amitié avec le philosophe et sociologue Henri Lefebvre (1901-1991).
Marié en 1980, Patrick Tort repart pour la Côte d’Ivoire sur la sollicitation des autorités ivoiriennes afin d’y mettre sur pied un institut de formation à la recherche qu’il juge indispensable à l’autonomisation réelle des universités d’Afrique noire. Malgré les assurances qui lui ont été données, il ne trouve à son arrivée que la volonté de lui faire assumer la direction pédagogique de l’enseignement philosophique à l’École normale supérieure d’Abidjan. Il y crée néanmoins un séminaire d’histoire des sciences en même temps qu’il écrit La Pensée hiérarchique et l’Évolution, premier gros volume qu’il destine à l’illustration de sa méthode d’analyse des complexes discursifs. Sa conférence d’Abidjan sur Darwin et la morale est ainsi, en 1980, la première explication publique de son concept d’effet réversif de l’évolution :
Chercheur indépendant De retour à Paris en 1982, Patrick Tort crée un séminaire d’analyse des complexes discursifs dans le cadre du tout nouveau Collège international de philosophie. De 1982 et 1984, il y traite de l’histoire de la classification. Il en tirera La Raison classificatoire. À partir de 1984, il entame une carrière de conférencier et d’auteur. En même temps, il s’attaque à ce qui lui paraît être une dénaturation triviale de la pensée de Darwin – les dérives vulgarisées de la sociobiologie américaine – et il montre sa source véritable dans l’évolutionnisme philosophique d’Herbert Spencer. Son livre Misère de la sociobiologie (1985) réunit plusieurs contributions critiques visant cette théorie, parmi lesquelles figurent celles d’un jeune anthropologue du nom de Georges Guille-Escuret, qui deviendra le spécialiste français du cannibalisme.
Le Dictionnaire du darwinisme
Patrick Tort conçoit alors le projet d’une encyclopédie du darwinisme qui réunirait également toutes les connaissances issues de la biologie et des sciences humaines possédant un lien direct ou indirect avec la naissance et les développements du transformisme. Il en commence seul la réalisation en 1986, avant même d’avoir signé l’accord de publication avec les Presses universitaires de France. Ce travail réunit les spécialistes les plus renommés autour des concepts anciens et modernes des théories de l’évolution, et livre en même temps une histoire du « darwinisme » pays par pays et des notices individuelles sur les auteurs cités par Darwin. Il paraîtra en trois volumes (près de pages) en 1996 et sera couronné du prix Henri de Parville de l’Académie des sciences peu de temps après sa présentation publique, le , au Muséum de Paris. Patrick Tort est personnellement l’auteur d’environ notices au sein de cet ouvrage. Pendant cette période d’intense activité, il a en outre organisé deux congrès : « Darwinisme et société » (1991) et « Pour Darwin » (1997), le premier destiné à élargir l’analyse critique du « darwinisme social » dans le monde, l’autre à organiser l’explication de la théorie darwinienne et de son actualité scientifique face au retour du créationnisme et de ses nombreux avatars néo-providentialistes.
L’Institut Charles Darwin International
Créé par Patrick Tort au mois de et installé depuis 2003 dans un village fortifié du Tarn« L’Institut Charles Darwin International, installé à Puycelsi », http://www.charlesdarwin.fr/puycelsi.html, l’Institut Charles Darwin International s’est assigné pour tâche principale la restitution minutieuse de la pensée de Darwin sur la base d’un retour à l’œuvre intégrale du naturaliste anglais, avec le propos exprès de distinguer sa pensée scientifique (biologique et anthropologique) des interprétations idéologiques qui en ont constamment altéré la transmission.
l’Institut s’inscrit dans le droit fil du Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution paru sous la direction de Patrick Tort au mois de et couronné par l’Académie des sciencesP. Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Paris, PUF, 1996, 3 vol., 4 912 pages. Prix Henry de Parville de l’Académie des sciences, 1996., puis des Congrès internationaux Darwinisme et Société (1991)P. Tort (dir.), Darwinisme et Société, Paris, PUF, 1992, 700 pages. et Pour Darwin (1997)P. Tort (dir.), Pour Darwin, Paris, PUF, 1997, 1 100 pages., également organisés à son initiative.
La question de l’émergence
Au cours de la réalisation du Dictionnaire, Patrick Tort a fait connaissance avec le biochimiste espagnol Faustino Cordón (1909-1999) ainsi qu’avec ses deux principaux collaborateurs biologistes, sa fille, Teresa Cordón, et Chomin Cunchillos. La théorie des « unités de niveau d’intégration » du vivant développée par Cordón, son identification du rôle biologique et évolutif fondamental des protéines globulaires, son travail sur l’évolution du métabolisme cellulaire déterminent Patrick Tort, au terme de plusieurs années de discussions, à tenter d’expliquer, en collaboration avec Chomin Cunchillos, les points majeurs d’une théorie du vivant qui s’attaque directement à l’un des principaux points aveugles de la biologie contemporaine : la question de l’émergence.
Cordón participe ainsi au premier congrès international (1991), mais c’est durant le second que des aspects fondamentaux de sa théorie sont exposés. Au cours de ce congrès de 1997, Patrick Tort provoque la rencontre de Chomin Cunchillos et de Guillaume Lecointre, du Muséum national d'histoire naturelle. Il en résultera quelques années plus tard une validation par l’analyse cladistique des thèses de Cordón, mort en 1999. Parallèlement, Cunchillos prépare avec Tort une explication biochimique et épistémologique de la « théorie des niveaux », qui donnera naissance à l’ouvrage Les Voies de l’émergence (Belin).
Soucieux en même temps de ce qu’il nomme le « partage étendu des connaissances scientifiques », Patrick Tort produit en l’an 2000 l’« Exposition Darwin », qui sera un support utilisé pour l’initiation du public à une connaissance exacte de la pensée et de l’œuvre scientifiques de Darwin. C’est à partir d’elle que sera réalisée en 2009 l’exposition « Dans les pas de Charles Darwin », organisée par la Ville de Paris et l’ICDI au parc de Bagatelle, et dont il sera le commissaire scientifique. C’est en l’an 2000 également que, dans le salon présidentiel du Sénat, il reçoit le prix Philip-Morris d’histoire des sciences, décerné pour la première fois dans cette discipline, pour ses travaux sur le darwinisme et pour l’ensemble de son œuvre.
Distinction
2012 : Officier des Arts et des Lettres
Idées : l’analyse des complexes discursifs
Patrick Tort a placé au centre de sa réflexion les interactions entre les champs de connaissance ainsi que les rapports entre science, croyance et pouvoir à différents moments de l’histoire des sociétés. L’un de ses objectifs premiers est de découvrir les forces qui agissent par exemple au cours de l’affranchissement d’une « science » (ou de ce qui va devenir une science) par rapport à l’emprise antérieure de la métaphysique et de la théologie.