Majapahit (javanais : ꦩꦗꦥꦲꦶꦠ꧀) était un empire thalassocratique hindou-bouddhique établi dans la partie orientale de l'île de Java, en Indonésie.

Fondé en 1292 par Raden Wijaya, Majapahit atteint son apogée aux sous le règne de Hayam Wuruk avec l'appui du ministre Gajah Mada. A cette époque, il exerce son influence sur presque tout l’archipel du Nusantara, s’étendant à la fois sur l’Asie et l’Océanie soit 98 Etats tributaires (incluant des territoires situés dans l’actuelle Indonésie, à Singapour, en Malaisie, au Brunei, dans le sud de la Thaïlande, au Timor-Leste et dans le sud-ouest des Philippines). L’ampleur réelle de cette hégémonie et la nature de ses relations avec ses vassaux restent débattues par les historiens.

Affaibli par des conflits internes, il s’effondre en 1527 face au sultanat de Demak, ouvrant la voie à l’essor des sultanats islamiques à Java. Il demeure considéré comme l’un des plus grands empires de l’histoire indonésienne.

Sa capitale était située à Trowulan, près de l’actuelle Mojokerto, à environ 60 km au sud-ouest de Surabaya.

Origine du nom Majapahit, contraction des mots malais maja et pahit, signifie « maja amer ». Le maja (Aegle marmelos) est un arbre aromatique et épineux de taille moyenne, qui pousse à Java et dans toute l'Indonésie. Selon les chronique royales du Pararaton, rédigées au XVIème siècle, un soldat de Raden Wijaya à la recherche d'un lieu propice à la construction de sa capitale, mord dans un fruit de cet arbre pour étancher sa soif et le trouve très amer. Wijaya fait ériger le siège de son gouvernement à cet endroit et le nomme Majapahit (aujourd'hui Trowulan).. centré|vignette|Fruit maja sur un arbre près de Trowulan. À l'origine, l’appellation "Majapahit" désigne la capitale du royaume ; toutefois, l’usage moderne tend à employer ce toponyme pour désigner l’ensemble du royaume. Dans les sources javanaises, le territoire étendu n’est généralement pas nommé "Majapahit", mais plutôt bhūmi Jawa (" terre de Java") en vieux javanais ou yava-dvīpa-maṇḍala ("pays de l’île de Java") en sanskrit.

Historiographie

Sources et preuves archéologiques vignette|Carte de Java établie sous l’administration britannique pour illustrer l’ouvrage de Thomas Stamford Raffles ; les vestiges de Majapahit apparaissent dans la partie orientale de l’île. Les vestiges matériels de Majapahit sont relativement limités en comparaison d’autres civilisations asiatiques contemporaines. Les principales ruines se concentrent à Trowulan, ancienne capitale du royaume, aujourd’hui site archéologique majeur pour l’étude de cette période. Bien que le site ait été porté à l’attention des Européens au XIXᵉ siècle par Thomas Stamford Raffles, alors lieutenant-gouverneur de Java durant la période d’occupation britannique des Indes orientales néerlandaises, les populations locales n’avaient jamais cessé d’occuper et d’investir cet espace. Les recherches archéologiques modernes (notamment grâce à l’imagerie aérienne et satellitaire) ont depuis révélé l’existence d’un vaste réseau de canaux ainsi que de nombreux artefacts, indiquant que l’ancienne capitale était bien plus étendue qu’on ne le supposait initialement.

Inscriptions La période majapahitienne est toutefois mieux documentée que les précédentes époques javanaises grâce aux inscriptions en vieux javanais gravées sur pierre ou métal. Celles-ci fournissent des informations précieuses sur les dynasties, la religion, l’organisation sociale et économique. Plusieurs inscriptions lapidaires royales (Kudadu-1294, Sukhamerta-1296, Tuhanyaru-1323, Gajah Mada-1352, Waringin Pitu-1447, Trailokyapuri-1486) permettent de reconstituer les généalogies et la chronologie des souverains, et de corriger certaines erreurs des chroniques ultérieures, notamment dans le Pararaton. Des inscriptions découvertes hors de Java, notamment à Bali, attestent également de l’influence de Majapahit au XIVᵉ siècle. centré|vignette|Le Kakawin Nagarakertagama sous forme de manuscrit sur feuilles de palmier, appelé lontar.

Chroniques javanaises Deux textes majeurs constituent les principales sources narratives :

le Deśavarṇana (ou Nagarakretagama, 1365), éloge rédigé sous le règne de Hayam Wuruk par Mpu Prapanca, décrivant la cour et le territoire ; le Pararaton (fin XVe–XVIe siècle), centré sur le royaume Singhasari mais évoquant la fondation de Majapahit.

Ces textes mêlent éléments historiques et mythologiques, ce qui a suscité des débats historiographiques. Néanmoins, nombre d’éléments concordent avec des sources chinoises indépendantes.

Sources chinoises Les chroniques des dynasties Yuan et Ming constituent des sources externes essentielles. Les rapports de l’amiral Zheng He (1405–1432), compilés par Ma Huan dans le Yingya Shenglan (1451), offrent une description détaillée de Java sous Majapahit. Les Ming Shilu (Annales véridiques des Ming) confirment également certains événements, notamment la guerre de Regreg.

Histoire

Fondation vignette|Carte de l'expédition navale punitive Mongol à Java. À la suite de l’expédition Pamalayu (1275–1292) contre le royaume Malayu à Sumatra, le royaume de Singhasari devint la principale puissance de la région. Son roi, Kertanagara, refusa cependant de verser tribut à Kubilai Khan, Khagan de l'Empire Mongol et humilia un émissaire, provoquant une expédition punitive en 1293.

Entre-temps, Kertanagara avait été renversé et tué par Jayakatwang, dirigeant du royaume de Kediri. Son gendre, Raden Wijaya, obtint un territoire forestier à Trowulan, où il fonda une nouvelle implantation nommée Majapahit. À l’arrivée des troupes mongoles, il s’allia à elles pour vaincre Jayakatwang, avant de se retourner contre ses anciens alliés. L’armée Yuan, prise au dépourvu, dut se retirer.

Fondation du royaume En 1293, Raden Wijaya fonda officiellement le royaume de Majapahit et prit le nom royal de Kertarajasa Jayawardhana. Le jeune État dut rapidement faire face à des rébellions internes, mais parvint à se stabiliser. À la mort de Wijaya en 1309, son fils Jayanegara lui succéda.

Le règne de Jayanegara Le règne de Jayanegara fut marqué par de nombreuses révoltes, dont celle de Kuti en 1319, réprimée grâce à l’intervention décisive de Gajah Mada. Ce dernier entama alors son ascension politique.

La tradition décrit Jayanegara comme un souverain immoral et impopulaire, dépeint dans le Pararaton comme Kala Gemet, ou "méchant faible". Il fut assassiné en 1328 par son médecin dans des circonstances demeurées obscures, peut-être à l’instigation de Gajah Mada. Sans héritier direct, sa mort ouvrit une nouvelle phase dans l’histoire de Majapahit.

Age d'or

Règne de Tribhuwana Wijayatunggadewi Après l’assassinat de Jayanegara, sa belle-mère Gayatri Rajapatni, retirée dans la vie religieuse, fit monter sur le trône sa fille Tribhuwana Wijayatunggadewi (règne 1328–1350). En 1336, celle-ci nomma Gajah Mada au poste de mahapatih (premier ministre). Lors de son investiture, il prononça le célèbre serment du Palapa, jurant de ne pas connaître de repos avant d’avoir unifié le Nusantara sous l’autorité de Majapahit. centré|vignette|Une figurine en terre cuite, considérée par le ministre de l’Éducation et héros national Mohammad Yamin comme un portrait de Gajah Mada, conservée au musée de Trowulan. Cette identification n’est toutefois étayée par aucune source historique. Sous le règne de Tribhuwana, puis surtout sous celui de son fils Hayam Wuruk (1350–1389), Majapahit atteignit son apogée. L’expansion militaire fut marquée par la conquête de Bali (1343) et par de nombreuses campagnes dans l’archipel. Le poème Nagarakretagama (1365) mentionne l’influence de Majapahit sur Sumatra, la péninsule malaise, Bornéo, Sulawesi, les Moluques, la Nouvelle-Guinée et certaines régions des Philippines (Mindanao, Luçon). Cette domination semble toutefois avoir reposé davantage sur des réseaux commerciaux et des relations tributaires que sur une administration centralisée directe.

Règne de Hayam Wuruk et conquêtes de Gajah Mada Parallèlement aux expéditions militaires et navales, l’expansion de Majapahit reposait également sur la diplomatie et les alliances. Hayam Wuruk projeta d’épouser la princesse Citra Rashmi (Dyah Pitaloka) du royaume voisin de Sunda, proposition interprétée par les Sundanais comme une alliance. En 1357, le roi de Sunda se rendit à Majapahit avec sa famille pour célébrer l’union. Toutefois, Gajah Mada exigea la soumission de Sunda à la suzeraineté de Majapahit, provoquant un affrontement sur la place de Bubat. La famille royale sundanaise fut anéantie, et selon la tradition, la princesse se donna la mort pour préserver l’honneur de son royaume. Cet épisode, connu sous le nom de bataille de Bubat ou tragédie de Pasunda Bubat, est relaté dans le Kidung Sunda, le Carita Parahyangan et le Pararaton, mais ne figure pas dans le Nagarakretagama.

Les sources chinoises et arabes, notamment le voyageur Ibn Battûta, témoignent de la richesse de Java au XIVᵉ siècle. Le voyageur maghrébin visita Java entre 1332 et 1347, qu’il désigne sous le nom de Mul Jawa (par opposition à al-Jawa, qu’il associe à Sumatra). Il décrit un empire dont la traversée nécessitait deux mois et mentionne une ville fortifiée appelée "Qaqula", dotée de jonques de guerre utilisées pour des expéditions maritimes et la perception de taxes. Il note également l’usage d’éléphants et affirme avoir rencontré le souverain de Java. Ibn Battûta souligne que les femmes javanaises montaient à cheval, pratiquaient le tir à l’arc et combattaient comme les hommes. Il rapporte enfin l’existence d’un royaume nommé Tawalisi (parfois identifié à Java) dont le roi aurait affronté l’empereur de la dynastie Yuan de Chine à l’aide d’une importante flotte. centré|vignette|491x491px|Canon en bronze, appelé cetbang, daté d’environ 1470–1478 (époque majapahitienne), conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. On y distingue l’emblème du Surya Majapahit gravé sur le fût. À la fin du siècle, Majapahit intervint militairement à Sumatra contre Palembang, consolidant son influence régionale. En effet, pour raviver la puissance du royaume Malayu à Sumatra, un souverain de Palembang envoya une ambassade à la cour du premier empereur Ming pour rétablir le système tributaire avec la Chine, à l’image de l’ancien royaume de Srivijaya. Informé de cette initiative, Hayam Wuruk dépêcha à son tour un émissaire à Nankin afin d’affirmer que Malayu demeurait un vassal de Majapahit et non un État indépendant. En 1377, quelques années après la mort de Gajah Mada, Majapahit lança une expédition navale punitive contre Palembang, contribuant à la disparition du royaume successeur de Srivijaya. Parmi les chefs militaires notables de cette période figure également Adityawarman, connu notamment par les chroniques de Minangkabau.

Déclin et chute de Majapahit À la mort de Hayam Wuruk en 1389, Majapahit entra dans une période d’instabilité dynastique. Son successeur officiel, Vikramavardhana, dut faire face aux prétentions de Bhre Wirabhumi, déclenchant la guerre civile de Regreg (1405–1406). Bien que Vikramavardhana en sortît victorieux, le conflit affaiblit considérablement les ressources du royaume et fragilisa son autorité sur les États périphériques.

Wikramawardhana et les expéditions Ming Au début du XVe siècle, les expéditions maritimes de la dynastie Ming, conduites par l’amiral Zheng He, bouleversèrent l’équilibre régional. La Chine apporta un soutien diplomatique et commercial décisif au sultanat de Malacca, qui s’imposa progressivement comme puissance dominante dans le détroit de Malacca, au détriment de l’influence majapahitienne. Parallèlement, l’islam se diffusa rapidement sur les côtes nord de Java, où des communautés marchandes musulmanes s’implantèrent durablement.

La division