Journal d'un homme sans importance ( en anglais, littéralement « Le Journal d'un moins-que-rien »), est un roman comique anglais conçu et rédigé par George Grossmith et son frère Weedon Grossmith. À l'origine, il est publié en feuilleton par le magazine satirique Punch en 1888-1889, et paraît en volume en 1892, avec des ajouts et des illustrations réalisées par Weedon.
Censé être tenu sur une période de quinze mois par , commis à la Cité de Londres, le Journal rend compte de la vie quotidienne de la maisonnée, comprenant, outre le rédacteur, son épouse Carrie, leur fils Willie Lupin, leur domestique Sarah et quelques voisins et amis qui vont et viennent quasi librement. Bien que fictif, le caractère d'authenticité du document en fait une véritable métaphore des mœurs et des prétentions de la petite classe moyenne britannique confinée dans la proche banlieue nord de la capitale.
C'est la première et dernière fois que les frères Grossmith collaborent à un tel projet pendant leur maturité. Avant cette expérience commune, chacun d'eux poursuit une carrière lyrique couronnée de succès. George crée à lui seul neuf des principaux rôles des opéras composés par Gilbert et Sullivan, et cela en douze années de 1877 à 1889. De plus, il acquiert une réputation nationale en tant que pianiste accompagnateur de sketches et compositeur de nombreux morceaux et chansons comiques. Weedon, quant à lui, travaille d'abord comme portraitiste, puis suit les pas de son frère sur la scène.
L'humour du Journal vient essentiellement de l'importance inconsciente et injustifiée dont se prévaut . Sa pudeur naturelle, son désir de bien faire, son respect de la hiérarchie, son sens de la dignité, son respect sans faille des convenances se trouvent battus en brèche par l'accumulation des humiliations sociales que génèrent ses propres impairs et sa sourcilleuse susceptibilité.
L'époque voit grandir les ambitions légitimes, mais alors jugées surfaites, de cette frange de la société, à la fois routinière et aspirant à la reconnaissance sociale. Le Journal capte non seulement cette ambiguïté facilement identifiée lors de sa publication, mais pour les générations ultérieures dont les mœurs ont changé, il redonne aussi à voir un passé dont le modèle de vie passe désormais pour réconfortant et douillet, et qu'elles s'empressent d'imiter.
Si l'accueil du public est d'abord réservé, la critique souligne peu à peu l'originalité de l'œuvre. Constamment réédité, le Journal s'impose comme un classique du genre comique dont la veine burlesque inspire nombre de romanciers. Plusieurs adaptations lui sont consacrées, en particulier le film muet de Ken Russell réalisé en 1964, une adaptation télévisuelle en quatre parties sur un scénario de Andrew Davies sortie en 2007, enfin une adaptation scénique fort bien reçue en 2011 dont la particularité est que tous les rôles sont interprétés par seulement trois acteurs.
Auteurs et genèse vignette|Weedon et George Grossmith.|alt=Deux hommes en costume, l'un blanc, l'autre sombre. Ressemblance de famille. De par sa configuration et certains de ses détails, le Journal d'un homme sans importance reflète indirectement la vie et la carrière de ses auteurs. Il est l'œuvre des deux frères Grossmith, fils d'un chroniqueur juridique, lui aussi prénommé George et à ses heures artiste de scène. Son fils George () suit d'abord ses pas, d'abord comme chroniqueur au tribunal de , puis comme artiste. Weedon, de sept ans le cadet, fréquente l'École des Beaux-arts de l'Ouest de Londres et se fait une petite notoriété comme portraitiste dans les studio de Fitzrovia, le quartier bohème, avant de se consacrer à la carrière d'acteur comique..
Depuis leurs jeunes années, les deux frères ont un engouement particulier pour la scène. En 1864, alors qu'ils ont dix-sept et dix ans, ils réalisent un programme ambitieux, mi-théâtre, mi-comédie musicale, dans le jardin familial de Haverstock Hill. Parmi les différents sketches figure un Hamlet revisité à la mode du burlesque victorien : George incarne le héros de Shakespeare, tandis que Weedon joue le rôle d'Ophélie.
George Grossmith
gauche|vignette|upright=0.7|Affiche pour Le Sorcier repris au en 1884).|alt=Homme en frac et chapeau-claque, yeux exorbités, main gauche tenant une théière, bras droit levé, index pointé En 1877, George Grossmith junior se consacre au piano et accompagne des sketches dans des associations littéraires et des instituts de province. Il est d'abord remarqué par John Henry Pepper pour animer une soirée à la de Regent Street. Il fait des tournées dans des théâtres de variétés, parfois, avec son père ou et Florence Marryat. En 1877, il est engagé par Richard O'Doyly pour prendre le rôle de John Wellington Wells dans Le Sorcier de Sullivan et Gilbert. Dès lors, George Grossmith crée chacun des rôles principaux de leurs opéras (.), Reginald Bunthome dans , le Lord Chancellor dans Iolanthe, le roi Glama dans Princess Ida ou Ko-Ko dans The Mikado, sans compter qui tient l'affiche jusqu'en 1889.
George Grossmith se rend particulièrement célèbre par son art du qui exige que chaque note correspondant à une syllabe soit débitée à toute allure sans que la langue fourche jamais. L'intérêt pour la scène se manifeste dans le Journal lorsque le couple Pooter, personnages principaux du livre, et leurs amis James vont voir au théâtre d'Islington ou l'imitation de Henry Irving par Burwin Fosselton.
Tout en se produisant dans les opéras, George Grossmith poursuit sa carrière de pianiste comique en solo lors de représentations privées ou de matinées musicales : il écrit et compose lui-même ses sketches, avec une telle qu'il devient le plus célèbre des artistes dans le genre. En tout, ce sont environ cent sketches pianistiques, six-cents chansons et vignettes pour clavier qu'il met à son actif, ainsi que de nombreuses petites opérettes et trois livres... Pour Punch, en la seule année 1884, il compose une série de courts sketches inspirés de son expérience à Bow Street (). Grossmith met fin à sa collaboration avec Gilbert et Sullivan en 1889, pour se consacrer entièrement à sa carrière de pianiste comique, qu'il poursuit jusqu'en 1908. Il meurt en 1912.
Weedon Grossmith vignette|upright=0.6|Plan de la galerie Grosvenor (1899).|alt=plan en noir et blanc avec échelle et orientation D'abord artiste-peintre, Weedon Grossmith, après avoir étudié à l'École des beaux-arts de Londres-Ouest, puis à la Royal Academy, expose dans cette institution et à la nouvelle galerie Grosvenor () de Bond Street, très prisée à l'époque. Il collabore à Punch et au prestigieux Art JournalIntroduction, The Diary of a Nobody, 1969, .. Pour autant, son art reste limité et en 1885, il se tourne vers la scène et poursuit une carrière d'acteur jusqu'en 1918. Il se fait un nom en interprétant surtout des rôles de couard, de roué et de snob aux manières condescendantes avec les petites gens, ou, à l'inverse, de pauvres bougres malingres, mal nourris et sans joie. Il écrit plusieurs pièces, la plus populaire restant Le soir de la réception (), 1901. À partir de 1894, il entre dans l'équipe de direction de deux grands théâtres londoniens du West End, en particulier le . Il meurt en 1919.
Morton avance l'idée que nombre des événements dont le Journal fait état s'inspire des expériences vécues par les deux frères au sein de la maison familiale, et que Weedon, vilain mouton noir en comparaison de son perfectionniste de frère, aurait servi de modèle à Lupin, fils de la famille dont il est question dans le Journal. Il est de fait que les cachets payés par Punch sont uniquement versés à George, ce qui semble indiquer que Weedon ne participe que peu à l'élaboration des textes. Non plus qu'il illustre tous les numéros, seulement à partir du , sans que ses dessins aient de rapport direct avec les événements décrits ; c'est seulement quand l'édition en volume paraît que les illustrations deviennent partie intégrante du Journal : la plupart d'entre elles exploitent l'impuissance qu'éprouve le maître des lieux, , à rire de lui-même, la conviction de sa propre importance, sa naïve absurdité ; Weedon s'emploie à rendre au mieux la couleur de l'escalier, de la salle d'eau et de la chambre de Sarah, la bonne, qu'il a eu l'idée de peindre en vermilion, d'où un méli-mélo de teintes disparates où domine le rougeâtre.
Aucun des frères Grossmith ne s'intéresse vraiment au Journal après sa parution. George y fait une brève allusion lors d'un entretien en 1898 et le mentionne sans commentaire dans Le Piano et moi (), son livre de souvenirs. Weedon, quant à lui, n'en parle même pas dans son autobiographie Du studio à la scène (). Ce désintérêt, d'après Glinert, tient au fait que la carrière de ces artistes de scène atteint un tel sommet que leur entreprise littéraire s'en trouve naturellement occultée.
Histoire Si action il y a, elle tourne autour du fils Pooter, âgé de vingt ans, donc toujours mineur et sous la responsabilité légale de son père. Or, ce fils est tout ce que le père réprouve, instable, décidé, sans grand scrupule, casse-cou, volage, parfois insolent ou caustique, mais la suite prouve que son égoïsme se conjugue avec un certain sens des affaires.
Les événements consignés dans le Journal restent de bout en bout ordinaires, voire terre-à-terre, et se imitent à un triangle géographiquement limité, Peckham–Muswell Hill–Holloway, exception faite d'une excursion estivale à Broadstairs.
Titre des chapitres L'ensemble comprend vingt-quatre chapitres, tous numérotés, sauf le dernier qui s'intitule « Chapitre dernier » (), avec pour seul commentaire : « L'un des plus heureux jours de ma vie » (). Les autres résument les faits quotidiens par des séries de phrases avec ou sans verbes. Ainsi, une soirée peut se voir mentionnée, mais sans plus. Parfois, la phrase se présente en raccourci, par exemple au , « Daisy Mutlar seul sujet de conversation » (). Il arrive également que le résumé commence gravement : « Réflexions » (), puis sans transition, saute à une petite affaire guillerette sans importance, comme « Je fais une autre bonne plaisanterie » ().
Introduction et date vignette|gauche|« Les Lauriers », demeure des Pooter, par Weedon Grossmith (1892).|alt=Dessin au crayon, toit en terrasse, perron d'entrée, trois-faces, un étage, volutes de fumée derrière Le Journal d'un homme sans importance commence le mardi d'une année non spécifiée quoique identifiable (1888), et court sur environ quinze mois, jusqu'au .
Un bref prologue précise que Charles Pooter et sa femme Caroline (Carrie) viennent d'emménager avec leur bonne Sarah aux Lauriers (), « belle résidence de six pièces, sans compter le sous-sol » », , Holloway, qu'ils louent « après avoir obtenu une réduction de ».
est un employé modèle chez Perkupps, agence comptable ou banque privée de la Cité de Londres, la nature des affaires traitées n'étant pas précisée, car l'aspect professionnel reste marginal. C'est un homme respecté de la communauté religieuse qui l'a coopté comme « ancien » () et qui, à ce titre, doit passer la corbeille lors des offices, ce dont il est très fier. Le fils Pooter, vingt ans, travaille dans une banque à Oldham, mais son caractère et les circonstances l'entraînent sur des chemins différents de celui de ses parents.
Vie quotidienne vexatoire Les premières entrées du journal concernent la vie quotidienne de la famille, présentant ses proches amis, leur voisin Gowing, « un peu mufle sur les bords », le vélocipédiste invétéré et parfois grincheux Cummings : comme les Pooter le remarquent à leur grande joie (« ils sont pliés de rire » (), le nom de ces deux amis implique que si l'un « va », l'autre « vient » (ing) (ing), souvent au mauvais moment. Restent les James, originaires de Sutton, simplement tolérés, car Pooter apprécie peu .