Dans l’histoire politique de l’Argentine, l’Union démocratique (en espagnol Unión Democrática, en abrégé UD) était une alliance électorale conclue en 1945 entre l’Union civique radicale (UCR), le Parti socialiste, le Parti communiste et le Parti démocrate progressiste, en vue d’affronter le binôme (fórmula) Juan Perón / Hortensio Quijano lors de l'élection présidentielle argentine de 1946.

Peu de mois après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tant les Alliés que les classes moyennes argentines continuaient de percevoir dans le régime issu de la Révolution de 1943 en général, et dans la figure de Perón en particulier, des réminiscences du fascisme vaincu — ce qui motiva la constitution de la susmentionnée alliance électorale, jusque-là inédite.

L’UCR, dont la direction était aux mains des alvéaristes, gardait au sein de cette coalition une nette prépondérance, à telle enseigne que c’est elle qui fournit les candidats tant à la présidence qu’à la vice-présidence, à savoir le binôme José P. Tamborini / Enrique Mosca. Cette configuration cependant laissait à l’écart la fraction yrigoyéniste du radicalisme, laquelle se partageait entre l’appui assumé à la candidature de Perón (posture incarnée par l’Unión Cívica Radical Junta Renovadora) et l’opposition interne aux dénommés « unionistes », laquelle opposition interne était représentée principalement par la fraction dite « intransigeante » (de centre-gauche) emmenée entre autres par Ricardo Balbín et Arturo Frondizi. D’autre part, les radicaux exclurent de la coalition leurs anciens ennemis, les conservateurs, regroupés dans le Parti démocrate national (PDN), exclusion qui se révélera un coup mortel pour le PDN, lequel finit par se désagréger peu d’années plus tard, sans que dans la suite aucun parti conservateur ne réussisse à prendre la relève avec quelque chance de succès électoral.

La défaite de la coalition au scrutin du détermina la dissolution de l’UD et modifia notablemente le rapport de forces entre les partis qui la composaient et leur stratégie ultérieure.

Antécédents

L’Union démocratique avant 1943

Les prémices de l’Union démocratique remontent aux dernières années de la dénommée Décennie infâme (1930-1943), lorsque les partis Union civique radicale (UCR), socialiste et démocrate progressiste (le Parti communiste agissant à l’ombre de ce dernier) commencèrent une série de réunions dans la perspective de constituer une alliance électorale capable d’affronter la Concordancia, la coalition politique sur laquelle s’appuyait le pouvoir alors en place et qui était composée de l’Union civique radicale antipersonnaliste (sécessionniste de l’UCR), du Parti démocrate national et du Parti socialiste indépendant.

Le nom proposé pour désigner cette alliance d’opposition était Unión Democrática ou Unidad Democrática. Les partisans de cette coalition reçurent la dénomination d’« unionistes » (dénomination utilisée surtout entre radicaux) ou de « démocratiques ».

Cette alliance cependant ne réussit pas à se mettre sur pied, en partie à cause de l’opposition interne au sein de l’UCR, où faisait obstacle la fraction qui dans la suite se donnera le nom d’intransigeant, et en partie à cause de la rivalité entre socialistes et démocrates progressistes pour la vice-présidence.

Il faut se garder de confondre l’Union démocratique qui tenta de se constituer entre 1940 et 1942, avec celle qui prit corps en 1945, encore qu’il ait existé des connexions entre ces deux expériences.

Origine

Péronisme et antipéronisme

Le eut lieu un coup d’État militaire qui renversa le président Ramón Castillo, prélude à une période de l’histoire argentine connue sous le nom de Révolution de 43, régime au sein duquel le colonel Juan Perón, s’appuyant sur les syndicats et menant une politique sociale hardie, allait à partir d’ jouer un rôle de plus en plus prépondérant. Si au début la majorité des partis politiques (à l’exception du Parti communiste) soutenaient, à des degrés divers, le nouveau gouvernement militaire, une ample opposition se mit peu à peu en place, dans laquelle plus particulièrement le mouvement étudiant occupait une place de premier plan.

En 1945, cette opposition se mit à s’organiser et à se coordonner, en particulier sous la houlette de l’ambassadeur des États-Unis Spruille Braden, notoirement hostile au syndicalisme et favorable à la politique dite du gros gourdin, consistant à faire intervenir les États-Unis directement dans les pays latinoaméricains, sous couvert de combattre d’abord le nazisme (pendant la Deuxième Guerre mondiale), puis le communisme (pendant la Guerre froide).

L’opposition choisit de miser sur une dénonciation du présumé caractère nazi du gouvernement militaire issu du putsch de 1943 et sur une critique de la politique sociale que celui-ci menait avec l’appui d’une fraction majoritaire du syndicalisme, et fit ainsi de Juan Perón, à ce moment vice-président, ministre de la Guerre et secrétaire au Travail du régime militaire, la cible privilégiée de ses critiques.

La première action coordonnée de l’opposition eut lieu le sous la forme du célèbre Manifeste du commerce et de l’industrie (Manifiesto del Comercio y la Industria), dans lequel 321 organisations patronales, avec à leur tête la bourse de commerce de Buenos Aires et la Chambre de commerce d’Argentine, mettaient violemment en cause la politique sociale du gouvernement. La principale doléance du secteur entrepreneurial concernait l’instauration d’« un climat de méfiance, de provocation et de rébellion, qui attise le ressentiment et un esprit permanent d’hostilité et de revendication ».

Le mouvement syndical, au sein duquel un appui franc et ouvert à Perón n’avait pas prédominé jusque-là, ne fut pas long à réagir en défense de la politique sociale menée par le gouvernement, et la confédération syndicale CGT organisa le une manifestation de foule sous le mot d’ordre « Contre la réaction capitaliste »Matushita, Movimiento obrero argentino, .. D’après l’historien radical Félix Luna, ce fut la première fois que les travailleurs s’identifiaient comme péronistes.

La polarisation sociale et politique cependant ne cessa de s’exacerber. L’anti-péronisme se saisit du drapeau de la démocratie et critiqua virulemment chez ses adversaires ce qu’elle qualifia d’attitudes anti-démocratiques ; les péronistes pour leur part se drapèrent de la bannière de la justice sociale et blâmaient vertement chez leurs adversaires leur dédain envers les travailleurs. En écho à cette polarisation, le mouvement étudiant exprima son opposition avec le slogan « Non à la dictature des espadrilles », à quoi le mouvement syndical répliqua par « Espadrilles oui, livres non ».

Le Comité de coordination démocratique

Vers la mi- fut créé un Comité de coordination démocratique (Junta de Coordinación Democrática), présidé par le radical Ricardo Garbellini et composé de Justiniano Allende Posse (Centre argentin des ingénieurs), Germán López (Fédération universitaire argentine), Bernardo Houssay (homme de science), José Santos Gollán (recteur de l’université nationale du Litoral), Alejandro Lastra, Joaquín de Anchorena (Société rurale argentine), Laureano Landaburu (PDN), Juan José Díaz Arana (Parti démocrate progressiste), des radicaux antipersonnalistes José M. Cantilo et Diógenes Taboada, des socialistes Nicolás Repetto et Alfredo Palacios, du démocrate chrétien Manuel Ordóñez, du radical Gabriel Oddone, Carlos E. Díaz Cisneros, et du communiste Rodolfo Aráoz Alfaro.

Marche pour la constitution et la liberté

250px|vignette|Marche pour la constitution et la liberté du 19 septembre 1945.

Le , l’opposition se présenta unie pour la première fois, sous les espèces d’une énorme manifestation de plus de personnes, appelée Marche pour la constitution et la liberté, qui défila du palais du Congrès jusqu’au quartier de la Recoleta. Une cinquantaine de personnalités de l’opposition ouvrirent la marche, parmi lesquelles les radicaux José P. Tamborini, Enrique Mosca, Ernesto Sammartino et Gabriel Oddone, le socialiste Nicolás Repetto, les radicaux antipersonnalistes José M. Cantilo et Diógenes Taboada, le conservateur (PDN) Laureano Landaburu, les démocrates chrétiens Manuel Ordóñez et Rodolfo Martínez, le philocommuniste Luis Reissig, le démocrate progressiste Juan José Díaz Arana et le recteur de l’UBA, Horacio Rivarola.

L’historien Miguel Ángel Scenna commente ainsi cet événement :

Il a été dit que la manifestation se composait majoritairement de personnes issues des classes moyennes et supérieures, ce qui est historiquement indiscutableF. Luna, El 45, . ; cela toutefois n’enlève rien à sa signification historique, à son amplitude sociale et à sa pluralité politique. Il serait sans doute possible, avec le recul, de considérer que ne s’y exprimait que l’une de ces deux moitiés en lesquelles la population se trouvait alors partagée, mais au moment même la marche apparut comme l’unité de la quasi-totalité des forces politiques et sociales actives dans le pays.

La marche de l’opposition eut une forte répercussion sur le pouvoir de Farrell-Perón et déchaîna une succession de rébellions militaires antipéronistes, qui atteignirent leur point culminant le , lorsque les forces militaires de Campo de Mayo, sous le commandement du général Eduardo Ávalos (l’un des chefs de file du GOU), exigèrent la démission et la détention de Perón. Le , les États-Unis sollicitèrent la Grande-Bretagne de cesser d’acheter des biens argentins pendant deux semaines pour provoquer la chute du gouvernement. Le , Perón fut appréhendé et conduit sur l’île Martín García, à la suite de quoi les dirigeants du mouvement d’opposition eurent le pays et le gouvernement à leur disposition ; en effet, « Perón était un cadavre politique »Miguel A. Scenna, Braden y Perón, ., et le gouvernement, formellement encore présidé par Farrell, se trouvait en réalité aux mains du général Ávalos, qui accéda au poste de ministre de la Guerre en remplacement de Perón et n’avait d’autre intention désormais que de remettre le pouvoir aux civils dès que possible.

Aussitôt après la démission de Perón, la Casa Radical, siège de l’UCR, sise rue de Tucumán à Buenos Aires, devint le centre de delibération de l’opposition. Cependant, les jours se passèrent sans que la moindre résolution ne fût prise, et le 17 octobre 1945 se produisit une vaste manifestation ouvrière qui obtint la libération de Perón et la convocation d’élections libres.

Création de l’Union démocratique

250px|vignette|Rassemblement devant le Congrès du 8 decembre 1945.

Après l’appel à élections, les partis socialiste, communiste, démocrate progressiste et démocrate national (PDN) insistaient sur la nécessité de conclure une alliance avec l’Union civique radicale. Celle-ci toutefois demeurait indécise, car la fraction intransigeante, avec à sa tête notamment Amadeo Sabattini, Arturo Frondizi et Ricardo Balbín, y faisaient obstacle.

Finalement, le , la fraction radicale unioniste de l’UCR sut imposer son point de vue et la coalition Unión Democrática (UD) fut mise sur pied, moyennant toutefois qu’en restât exclu le Parti démocrate national (PDN) et que le binôme (fórmula) présidentiel fût exclusivement radical. Le radicalisme choisit pour ses candidats à la présidentielle deux radicaux unionistes : José P. Tamborini et Enrique Mosca. Les historiens s’accordent à mettre en relief les qualités morales de Tamborini, mais aussi son manque de « stature politique » pour affronter Juan PerónF. Luna, El 45, .J. M. Rosa, Historia Argentina, ..