Un embusqué est, en France pendant la Première Guerre mondiale, un homme valide en âge d’être mobilisé éloigné du danger.

Un très grand nombre d'hommes (plusieurs millions) étaient concernés, d'autant que chacun pouvait considérer un autre, plus à l'abri, comme un embusqué, tout en étant lui-même vu comme un embusqué par un tiers plus exposé. L'ensemble des embusqués englobe des catégories variées : les exemptés et ajournés pour raison de santé (sauf les infirmes évidemment inaptes), les militaires de l’arrière, les hommes des services auxiliaires et de l’armée territoriale, les ouvriers affectés aux industries d’armement, les sursitaires fonctionnaires... thumb|Blessé par un porte-plume. Le Pêle-Mèle du 2 janvier 1916

Préservés du danger, les embusqués étaient généralement méprisés, moqués, haïs, et, en même temps, souvent enviés. Cette situation conduira à une embuscomanie qui mettait l'accent sur les problèmes sociaux et politiques que l'embusqué pose aussi bien pour les hommes au front que pour l'arrière. Des lois furent votées (Loi Dalbiez en 1915, Loi Mourier en 1917) et des adaptations de l'institution militaire eurent lieu pour rétablir l’égalité de l’impôt du sang et récupérer des effectifs pour le front. À partir de 1917 l'embuscomanie décline, en partie en raison de l'efficacité de ces mesures qui donnent satisfaction, en partie pour d'autres raisons : on reconnait le caractère industriel de la guerre avec l'importance de la logistique et celle de produire des armes et des munitions, le nombre de soldats en première ligne est réduit au profit d'armes techniques (artillerie, aviation, etc.) où le soldat est plus à l'abri, le contexte militaire met en avant d'autres sujets.

Étymologie et signification Embusqué du verbe embusquer vient de l’italien caché dans un bois ( = bois) et signifie se cacher dans un lieu pour surprendre le gibier et par extension l’action de se poster pour attaquer l’ennemi. Dans ce sens resté en usage l’embusqué, celui qui tend une embuscade, est un combattant astucieux. Par une inversion, l’embusqué désigne également depuis le milieu du celui qui fuit le danger. Embusqué était avant 1914 un mot d’argot de caserne dont l’emploi s’est généralisé pendant la guerre. Au cours de la Grande guerre, l’embusqué désigne le non-combattant qui, généralement, se cache peu. En effet, contrairement au déserteur, à l’insoumis hors la loi qui reste dans la clandestinité pour échapper aux forces de l’ordre et éviter ainsi les sanctions pénales, l’embusqué, sauf dans le cas exceptionnel de manœuvres frauduleuses, est dans une situation légale. Victor Dalbiez auteur de la loi d’ de désembuscation définit les embusqués comme . Cette définition imprécise qui permet des interprétations variées extensives ou restrictives ne concerne pas les déserteurs. Outre débusquer anciennement utilisé, le mot a connu de nombreuses dérivations, embusquage, débusquage, rembusquer (après s’être fait débusquer), désembuscation, embuscomanie, embuscophobie, l’embuskéol (un médicament pour se faire débusquer) etc.

Catégories d’embusqués Si les insoumis sont peu nombreux à la mobilisation (1,5 %) et les déserteurs qui s’échappent du front ou qui ne reviennent pas de permissions très minoritaires (bien qu’aucune évaluation n’ait été proposée par les historiens) et peu visibles, les embusqués tels qu’ils sont perçus par les soldats du front, la population et les autorités politiques forment une part importante de l’ensemble des hommes en âge de combattre, et très supérieure au nombre d'hommes en première ligne.

Les embusqués peuvent être classés dans les catégories suivantes. D’après leur situation militaire ou leur affectation Des hommes exclus du service armé pour raison de santé ou infirmité. Il existait deux types d'exclusion : provisoires, pour les ajournés soumis à des examens annuels au terme desquels ils sont exemptés ou versés dans l’armée, et définitives, pour les exemptés dispensés d’obligation militaire et les réformés invalides à la suite d'opérations de campagne. Leur nombre relativement élevé, près de trois millions, s’explique par un état de santé en moyenne assez mauvais en 1914 si on le compare à celui du , bien qu’en voie d’amélioration lente depuis un siècle. En effet, les classes populaires souffraient de conditions de vie difficiles (longueur des journées de travail, alimentation peu variée) et se soignaient mal en l'absence de couverture d'assurance maladie généralisée. Mais une grande partie de ces hommes sont considérés par beaucoup de combattants comme des imposteurs dont les infirmités sont inventées ou exagérées. Les autorités militaires furent du même avis et, au terme de ré-examens, en récupérèrent la moitié, soit , à la suite des examens médicaux effectués au cours de la guerre. Une partie des récupérations s'explique aussi par la baisse des exigences et l'orientation d'hommes inaptes à porter une arme vers des services auxiliaires où ils pouvaient néanmoins être utiles.

Les sursitaires en position de sursis d’appel : hommes mobilisables dont les emplois sont considérés utiles à la défense, ce qui concerne des professions diverses de l’industrie, du commerce, de l’agriculture au nombre de l’ordre de à et de la fonction publique, soit environ fonctionnaires.

Les ouvriers des usines d’armement réquisitionnés parmi les mobilisés dans les mois qui suivirent la paralysie économique causée par la mobilisation générale d’. La loi Dalbiez du leur donne un statut d’affecté spécial. Les affectés spéciaux bénéficient de l’ensemble de la législation ouvrière mais sont soumis aux règlements de police applicables aux militaires mobilisés et restent à la disposition du ministre de la Guerre qui peut les renvoyer au front. Leur nombre est d’environ 500 000.

Les militaires de l’arrière dans les dépôts et les services auxiliaires. Au , sur mobilisés, étaient dans la zone de l’intérieur dont dans les dépôts. Les dépôts ont pour but d’assurer des réserves aux armées de l’avant. Ces casernes de l’intérieur comprennent des camps d’instruction en périphérie de la ville pour la formation des nouvelles recrues. Ils comprennent des blessés de retour de convalescence et des hommes en attente de départ. Des listes de départ sont établies par critères de priorité, d’abord ceux qui sont déjà allés sur le front, les blessés qui ont payé l’impôt du sang placés en fin de liste, ensuite la situation de famille (nombre d’enfants) et l’âge. Ceux qui sont en tête de liste sont les jeunes célibataires n’ayant jamais été au feu. Les dépôts comprennent de nombreux emplois permanents : personnels d’entretien, secrétaires, comptables, officiers et sous-officiers instructeurs évalués à en . Les services auxiliaires emploient les hommes, non exemptés, atteints d’une infirmité relative qui les exclut du service armé. Ces hommes sont pour beaucoup affectés dans des services sédentaires proches de leur domicile où ils peuvent loger et ils sont autorisés à continuer leur activité professionnelle sur leur temps libre.

Les militaires non exposés au feu. Pour les combattants de première ligne, les embusqués, ne sont pas seulement ceux de la zone de l’arrière mais tous ceux qui ne sont pas en permanence dans les tranchées : le ravitaillement, les agents de liaison, cyclistes et automobilistes, le génie, les bureaucrates, les postes fixes de sergents-fourriers, de comptables, cordonniers, magasiniers, ordonnances, les officiers et le personnel du quartier général. Le véritable combattant est celui qui risque sa vie. L’arrière commence au-delà de 4 ou du front. Ainsi, les artilleurs, particulièrement ceux de l’artillerie lourde, moins exposés que ceux des canons de 75 aux tirs de l’ennemi sont également considérés comme faisant partie de l’arrière. Le sigle de l'artillerie lourde à grande portée ALGP est détourné en Artillerie de Luxe pour Gens Pistonnés.

Une cascade de l’embuscade thumb| On est toujours l’embusqué de quelqu’un. Le Pêle Mêle du 4 juin 1916 Les artilleurs ou les agents de liaison considèrent eux-mêmes comme embusqués ceux des services de l’arrière. Pour le poilu des tranchées, l’arrière commence à 4 ou du front dans une zone où l’on est à l’abri du danger. Il existe donc tout une hiérarchie de l’embuscade. La perception de l’échelle de danger est validée par le pourcentage de pertes de chaque arme. L’infanterie paie en effet un prix du sang plus élevé de 22,9 % de mobilisés morts au combat au cours de la guerre, contre 7,6 % dans la cavalerie, 6,4 %, dans le génie, 6 % dans l’artillerie, 3,5 % dans l’aviation et 1,7 % dans le service automobile. À l’intérieur de la zone de l’avant, il existe encore toute une gradation du risque entre la position des hommes qui surveillent ou attaquent l’ennemi et des zones de demi-arrière plus ou moins éloignées. Le temps de présence dans la zone de danger est un autre critère. Catégories d’après les causes de leur position L’embusqué malgré lui est celui qui est dans un poste protégé sans l’avoir voulu, par exemple un marin en rade de Brest, un artilleur. Certains en ont honte et se morfondent de leur inactivité.

D’autres ont obtenu un poste à l’arrière par relation : des bourgeois, intellectuels, avocats, notaires mobilisés ont obtenu des postes d’ouvriers à la demande de chefs d’entreprise.

Les administrations ont su protéger certains de leurs agents en invoquant une présence indispensable au fonctionnement du service.

Des manœuvres diverses ont permis à des mobilisés présents dans les dépôts de différer leur rappel au front par corruption, recherche de stages d'instructeurs, faux en écritures pour falsifier les listes de départ.

Les automobilistes de l’armée relativement peu exposés au danger étaient considérés comme des embusqués ayant bénéficié d’un privilège particulier. En effet, lors de la réquisition des automobiles, leur propriétaire a été souvent mobilisé comme chauffeur de leur propre voiture, le permis de conduire étant peu répandu.

Certains ont évité leur envoi au combat par des manœuvres frauduleuses notamment par des certificats médicaux de complaisance. Une officine, l’agence Lombard s’est spécialisée dans cette activité en 1915 en organisant moyennant rémunération des hospitalisations prolongées et l’organisation de changements d’adresse. Les organisateurs de ce réseau d’embusquage furent condamnés en 1916 à dix ans de travaux forcés et les candidats embusqués à des peines relativement légères, amendes ou peines de prison de moins de 2 ans. Cas des députés En , 148 des mobilisables (sur 602) rejoignent leur corps, dans l’armée territoriale ou les services de l’arrière, aucun dans l’armée d’active. À l’approche de la rentrée parlementaire de , apparaît un dilemme : l’absence des députés mobilisables aurait faussé la représentation nationale mais une exemption militaire pourrait être perçue comme une mesure de favoritisme. Dans une note du adressée aux généraux commandants d'armée, Joffre propose aux parlementaires le choix entre un congé pour la durée de la guerre pour siéger ou de conserver leur poste aux armées. 36 (12 % des députés mobilisables) choisissent de rester sous les armes ou alternent présences au Parlement et périodes militaires. Dix députés meurent au front.

L’embuscomanie L’embusqué est à la fois méprisé et jalousé. Il est considéré comme un lâche, un égoïste, un inutile et un imposteur. Les soldats en permission dans les grandes villes éprouvent le sentiment étrange de retrouver un monde où la vie continue son cours normal d’avant-guerre et ont l’impression que leur sacrifice n’est pas reconnu.

thumb|droite|Allez toujours au front. Le Pêle Mêle du 9 juillet 1916 thumb|droite|Les héros de l'arrière