Juan José Linz Storch de Gracia (né le à Bonn en Allemagne et mort le à New Haven dans le Connecticut) est un sociologue politique et un professeur de sociologie espagnol. Il a été pendant sa carrière professeur émérite en sociologie et science politique à l'université Yale (Sterling Professor), ainsi qu'un membre honoraire du conseil scientifique de l'Institut Juan March. Aujourd'hui, ce sont ses travaux sur l'autoritarisme, qu'il distingue des régimes totalitaires et démocratiques en le plaçant dans un entre-deux, qui font sa renommée, via notamment son ouvrage Régimes totalitaires et autoritaires. Il a également fait des travaux sur les transitions démocratiques.

Biographie Juan José Linz est né le à Bonn de père allemand et de mère espagnole. En 1932, il déménage avec sa mère en Espagne. Enfant, Linz a connu la crise économique de 1929 et la Seconde Guerre mondiale. Adolescent, il a également été marqué par la guerre civile espagnole. Il étudie à Madrid où il obtient en 1950 son diplôme de science politique (1947) et de droit (1948) avec mention très honorable à l’université complutense de Madrid. Il continue ses études à l’université Columbia. En 1958, Linz retourne en Espagne pour mener une étude sur l’économie espagnole et aide au développement de l’université autonome de Madrid. Encadré par Seymour Martin Lipset, il obtient son doctorat en sociologie à l’université Columbia en 1959 grâce à ses travaux sur les partis politiques en Allemagne de l'Ouest.

En 1961, il devient professeur de l’université Columbia. En 1968, il intègre l’université Yale d’où il deviendra professeur émérite en sociologie et science politique (Sterling Professor). Il sera également professeur invité dans de nombreuses autres universités (Berkeley, Stanford, Munich, Heidelberg, Humboldt, Florence). Grâce à ses travaux reconnus internationalement, il obtient plusieurs doctorats honoris causa(université de Georgetown, université de Grenade, université autonome de Madrid, université de Marbourg, université d'Oslo et université du Pays basque).

Il est considéré comme un néo-développementaliste. Il est également l’un des pères fondateurs de la sociologie historique interprétative. Il décède le à l’âge de 86 ans.

Apports conceptuels Autoritarisme Dans ses travaux, Juan Linz porte un regard sur son époque : il existe des régimes non démocratiques mais qui ne correspondent pas non plus aux régimes totalitaires. Cela se justifiait par l’idée que ces régimes n'atteignaient pas un totalitarisme complet et n’étaient pas non plus sur la voie de la démocratisation. À partir de ce constat, Juan Linz pose ses premières limites. En effet, l’Espagne ne correspond pas à ces situations, d’un côté celui ci est persuadé que Franco n’a pas conçu le régime sur la base d’une idéologie totalitaire et de l’autre les gouvernants n’avaient pas pour ambition de préparer l’Espagne à une transition démocratique. C’est ainsi qu’il remet en question la distinction totalitarisme/démocratie. Un régime qui n’est pas démocratique n’est pas forcément totalitaire et inversement. En 1975, il écrit Régimes totalitaires et autoritaires dans un contexte intellectuel et historique particulier. En effet, dans les années 1960-1970, les recherches sur les régimes non démocratiques amenaient inéluctablement au débat sur les régimes totalitaires. Ici, Linz marque une rupture, il souhaite apporter à cette analyse de nouvelles catégories aux régimes non démocratiques. Dans la première partie de son ouvrage, Juan Linz se focalise sur l’analyse des régimes totalitaires, qu’il définit comme « des gouvernements de crise intérimaires qui ne se sont pas institutionnalisés et qui introduisent une coupure provisoire avec les règles du régime précédent en matière d’accession au pouvoir et d’exercice de celui-ci ». Il donne trois données pour caractériser un système totalitaire, pouvant être formulé également sous forme de tensions :

Centre et périphérie : Un pouvoir moniste centralisé qui médiatise et rend légitime les différentes institutions et groupes Praxis et idéologie : L’exclusivité d’une idéologie orthodoxe plus ou moins complexe à laquelle les dirigeants se rattachent État et société : Le recrutement d’une population pour l’exercice de travail communautaire forcé

Ensuite, Linz définit les régimes autoritaires comme « des systèmes politiques au pluralisme limité, politiquement non responsables, sans idéologie élaborée et directrice, mais pourvus de mentalités spécifiques, sans mobilisation politique extensive ou intensive, excepté à certaines étapes de leur développement, et dans lesquels un leader ou, occasionnellement, un petit groupe exerce le pouvoir à l’intérieur de limites formellement mal définies mais en fait plutôt prévisibles ». Linz apporte une distinction clé avec les régimes totalitaires dans lesquels la pluralité politique n’existe pas. En effet, il souligne l’importance de la caractéristique pluraliste des régimes autoritaires, avec des groupes plus ou moins indépendants, avec plus ou moins de pouvoirs mais qui tout de même ne sont pas uniques. Ainsi, les régimes autoritaires peuvent autoriser un pluralisme limité ce qui n'est pas possible dans les régimes totalitaires.

De plus, Linz va travailler sur la distinction entre mentalités, caractérisant les régimes autoritaires, et idéologies, dans les régimes totalitaires. Il reprend cette théorie du sociologue allemand Theodor Geiger qui fait cette distinction. En effet, les mentalités et les idéologies n’ont pas les mêmes codes, les mentalités sont plus liés à l’émotion qu'à la raison alors que dans les idéologies il y a un système de pensée qui est créé. Selon Linz, les deux ont des rôles différents. Linz explique la manière d’identifier les idéologies à l'intérieur des régimes totalitaires, avec l’exemple du régime nazi, dans lequel le Conseil Municipal offrait un ouvrage de Mein Kampf aux personnes qui se mariaient .

Transition démocratique Linz a également étudié les raisons de la chute de régimes démocratiques, dans « Problems of democratic transition and consolidation : Southern Europe, South America and Post-Communist Europe » avec Alfred Stepan. Dans les 13 études de cas, la comparaison entre des pays plus développés où la démocratie a échoué, et d’autres moins où elle réussit, lui permit d’attirer l’attention sur les facteurs du système plutôt que des motifs socio-économiques. Les deux variables plutôt, sont celles de la transition et de la consolidation, qui si elles sont bien réalisées, sont les clefs de la réussite d’une régime démocratique selon Linz. Cette étude est considérée comme la première de la « transitologie ». L’apport méthodologique fut plus grand que celle des conclusions.

Pour Linz, la légitimité démocratique ne requiert pas l’alternance des partis au pouvoir, mais seulement sa reconnaissance en principe. D’où la fin des systèmes allemands et espagnols d’entre-deux guerres, sans “chance raisonnable de survie”, pour deux raisons. D’abord, les nouvelles démocraties ont une difficulté à prouver leur légitimité car elles n’offrent pas de solutions rapides aux problèmes. Ensuite, le retour constant des dirigeants à la décrédibilisation de leur opposition comme “déloyale” vis-à-vis du système représentatif. L’importance de “l’agenda” est inévitable: la survie d’un régime se joue dans les premières années. Il faut éviter de basculer d’un côté, dans la “politique de ressentiment” et de l’autre, dans un “pouvoir neutre” des technocrates.

Dilemme entre présidentialisme ou parlementarisme Son essai originellement paru en 1985, Presidential or Parliamentary Democracy: Does It Make a Difference? défend l’idée selon laquelle le présidentialisme rend des régimes démocratiques moins stables que le parlementarisme. Historiquement, les régimes présidentiels ne survivent pas longtemps et ce, pour cinq raisons principales : Un conflit de légitimité entre les pouvoirs exécutifs et législatifs, alors que le régime parlementaire confond ces deux pouvoirs La rigidité du mandat présidentiel face à la flexibilité du Parlement, qui peut mieux s’adapter à l’opinion publique Un "jeu à somme nulle" qui ne nécessite plus la construction de coalitions ni de s’intéresser aux opinions minoritaires La figure présidentielle peut penser se trouver à la tête du pays en entier, alors qu’une courte majorité a pu l’élire - un sentiment monarchique Le risque que des individualités fortes ou des extrémismes politiques l’emportent et déstabilisent le système. Un individu gouvernant avec un mandat direct du peuple aura plus de chances d’être populiste

Méthodologie Si Linz utilise la méthode comparative, il utilise également une méthode ayant pour objectif de mettre en lumière les dynamiques des systèmes, la neutralité axiologique, l’importance des idiosyncrasy, les moments historiques, le rôle des groupes sociaux.

Linz est considéré comme l’un des pères fondateurs de la sociologie historique interprétative. Ces travaux révèlent une imbrication de la sociologie avec l’histoire. C’est pourquoi, Matteï Doggan le place dans le type du « chercheur hybride » à cheval sur plusieurs disciplines : histoire, sociologie, politique.

Critiques Parlementarisme et Présidentialisme Un des grands thèmes traités par Linz tout au long de sa carrière a été le dilemme entre présidentialisme ou parlementarisme. Sa défense du second est devenue classique. Les théories avancées par l’auteur ont fait l’objet de nombreuses discussions.

Dichotomie limitée Premièrement, certains reprochent à Linz de ne pas différencier suffisamment les différents types de régime présidentiel. La simple dichotomie, régime présidentiel contre régime parlementaire n’est pas suffisante pour analyser les mérites des différentes constructions institutionnelles. Les variations à l’intérieur du régime présidentiel sont nombreuses. Le régime présidentiel varie et sa dynamique change considérablement, en fonction des pouvoirs constitutionnels du président (pouvoir de véto, signature de décrets présidentiels et degré de discipline partisane).

Certains auteurs marquent aussi un scepticisme à l’égard de l’argument de Linz selon lequel la vie politique d’un régime présidentiel est moins favorable à la démocratie, parce qu’il introduit une logique de vainqueur qui prend tout « winner-take-all». Selon ces critiques, il faudrait davantage mettre l’accent sur les différences qui existent dans la construction institutionnelle et la nature du système de partis. En effet, par exemple, en Grande-Bretagne et son régime parlementaire, au cours des deux dernières décennies, un parti a souvent obtenu une majorité décisive de sièges au Parlement, même s'il a obtenu bien en deçà de 50 % des voix.

Confrontation des légitimités