thumb| ― K. E. von Hartmann, Philosophie de l'Inconscient (1869). En philosophie, linconscient est un concept dont l'usage semble remonter à l'Antiquité, et qui peut être entendu aussi bien en un sens ontologique, comme ce qui dans l'esprit est dépourvu de conscience, qu'en un sens gnoséologique, comme ce qui reste inaccessible à la conscience réflexive ou à l'introspection.

La notion a émergé au cours de l'histoire dans trois contextes bien différents : celui du romantisme philosophique et de ses sources mystiques et néoplatoniciennes, d'une part, celui du rationalisme cartésien, d'autre part, et enfin dans le contexte du criticisme kantien. Le terme lui-même, d'abord employé comme adjectif au , n'apparaît vraiment sous sa forme actuelle de substantif qu'au .

L'approche romantique de l'« Inconscient » (Unbewusste en allemand) trouvera une postérité au-delà même de la philosophie, dans la psychologie romantique en particulier. Les penseurs romantiques en renouvellent la notion et l'essentialisent. L'Inconscient constitue à leurs yeux la racine ou le fondement de l'être humain, le point d'insertion de son esprit dans le vaste processus du monde.

La question du rôle de la philosophie dans la formation du concept psychanalytique d'inconscient est complexe et reste controversée. L'influence de la pensée philosophique semble avoir été plus déterminante chez Jung que chez Freud.

Néoplatonisme et Renaissance

Les racines de l'Inconscient romantique

Ce sont les grandes métaphysiques allemandes de l'époque romantique, en particulier celles de Schelling et de Schopenhauer, qui ont permis à la notion d’inconscient d’être théorisée et admise comme un concept central de la « psychologie des profondeurs »J.-C. Filloux, L'inconscient, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 2015, chap. 1 : « Les philosophies de l'inconscient », .. Deux systèmes philosophiques en particulier, qui se présentent expressément comme des « philosophies de l’inconscient », celui de Carl Gustav Carus et celui d'Eduard von Hartmann, ont des filiations directes avec ces métaphysiques, dont le point commun est de concevoir le monde, ou la « Nature », comme le produit ou le développement d’un unique principe : le « Fond obscur » (Grund ou Ungrund) pour Schelling, la « Volonté » pour Schopenhauer. Or c'est dans les philosophies de l'Un et de l'origine, caractéristiques de la tradition néoplatonicienne et du mysticisme allemand, que ces métaphysiques puisent leurs principaux concepts et schémas explicatifsVoir en particulier .. La théosophie de Jacob Böhme, en particulier, constitue déjà une théorie psychodynamique de l'inconscient, avant que Franz Baader et Schelling n'en reprennent la notion..

Plotin et ses successeurs vignette|180px|Buste en marbre de Plotin dont l'origine reste inconnue. La pensée de Plotin, philosophe gréco-romain du , se démarque suffisamment de celle de Platon et de ses disciples pour qu'émerge avec elle un nouveau courant du platonisme que l'on appelle « néoplatonisme », et qui jouera un rôle déterminant dans l'élaboration philosophique du thème de l'inconscientJ.-C. Kanyororo, « Les richesses intérieures de l'âme selon Plotin », in G. Jobin (dir.), Laval théologique et philosophique, vol. 59, , Le néoplatonisme, Québec, Université Laval, . Article en ligne.. Le néoplatonisme influencera parfois directement, mais surtout indirectement – via la mystique allemande – les premières spéculations romantiques sur l'« Inconscient »A. Béguin, L'Âme romantique et le rêve – Essais sur le romantisme allemand et la poésie française (1937), Paris, José Corti, 1991, ..

Les trois hypostases

Reprenant la distinction platonicienne entre le sensible et l'intelligible, Plotin inclut dans l'intelligible trois réalités « hypostatiques » (c'est-à-dire premières dans l'ordre de l'engendrement) : l'Un (hèn), l'Intellect (noûs) et l'Âme (psukhè). Il y a dégradation à chacun des niveaux qui émanent de l'Un ou d'une autre hypostase, chaque niveau étant un produit imparfait et fragmenté de la réalité qui la précèdeR. Dufour, « Plotin », in J.-F. Pradeau (dir.), Philosophie antique, Paris, PUF, 2010, ch. 10, ..

La conception plotinienne de l'intelligible donne priorité au Parménide de Platon sur son Timée : l'Un décrit dans le premier dialogue lui semble mieux correspondre à la nature de la divinité suprême que le démiurge qui est décrit dans le second. L'Un, principe absolu, est chez lui d'une ineffable simplicité. On ne peut ni le connaître ni en parler. Insensible et invisible, il est également au-delà du discours et de la raison, au-delà même de l'être. L'Intellect, quant à lui, est inférieur à ce premier principe dont il est issu, car il comporte une dualité par rapport à la parfaite simplicité de l'Un. De même, l'Âme paraît fragmentée comparée à la relative simplicité de l'Intellect dont elle émane, et elle lui est donc inférieure. Le sensible vient en dernier, produit dérivé le plus dégradé d'où rien ne saurait émaner.

À ces distinctions entre les modalités de l'être (distinctions ontologiques), qui font succéder les trois réalités premières selon un ordre de priorité, d'excellence et d'unité, il faut ajouter les distinctions entre les modalités correspondantes de la connaissance (distinctions gnoséologiques). À l'échelle de l'âme humaine, toutefois, il n'existe que deux rapports possibles à l'intelligible : soit discursif lorsqu'à partir de l'Intellect les formes intelligibles sont dissociées dans l'âme ; soit intuitif quand l’âme s’identifie à l’Intellect. Cette distinction gnoséologique recouvre pour l'essentiel celle que fait Platon entre la pensée intuitive (noésis) et la pensée discursive (dianoia).

Les limites de la pensée discursive

Identifiée à sa modalité discursive, l'âme se distingue de l'Intellect et se trouve avec lui dans le même rapport qu'entre les connaissances empiriques particulières et la connaissance purement formelle qu'elle implique. Elle est comme une tablette où les formes intelligibles s'impriment, comme un miroir accueillant les reflets de l’Intellect. Les formes qui étaient unifiées dans l'Intellect deviennent des raisons fragmentées (logoi) dans l'âme. Les logoi sont les traces intelligibles que l’Intellect a dessinées en elle et qui en gouvernent l’activité comme le feraient des lois. Au cours de cette activité, l’âme divise ce qui est uni dans l’Intellect et met en succession ce qui était simultané. C'est au moyen de cette faculté que l'âme « raisonne ». En mode intuitif au contraire, l’âme est « remplie » par l’Intellect et se trouve en coïncidence avec lui. Il s'agit d'une connaissance par « vision » ou « contemplation » dont le sage fait l’expérience. Comme lui, nous pouvons nous unir à cette réalité spirituelle de nature supérieure pour ne plus faire qu’un avec elle, dans une sorte d'union extatique.

Pour Plotin, les logoi, ou « raisons », qui règlent la pensée discursive résultent de l'incapacité de l'âme à recevoir dans leur plénitude les formes intelligibles qu'elle cherche à contempler dans l'Intellect. Sa philosophie met ainsi en avant la connaissance contemplative par intuition et inaugure une tradition où la raison n'est plus qu'une manifestation inférieure d'un Logos d'où émane (ou auquel s'identifie) « l'âme du monde ». Dans cette tradition, dite « néoplatonicienne », l'esprit supérieur et universel qui est à l’œuvre dans le monde régit l'âme humaine « de l'intérieur » sans que celle-ci puisse en avoir conscience par les sens ou la raison.

Les fonctions dégradées de la conscience vignette|260px|upright=1.3|Sarcophage censé représenter Plotin et ses disciples. Les fonctions principales de l'âme individuelle que sont, chez Plotin, le raisonnement, la mémoire et la sensibilité, loin d'être au centre de la vie spirituelle, en sont des dérivations et des limitationsÉ. Bréhier, La philosophie de Plotin, Paris, Boivin & Cie, 1928, chap. IV : « L'Âme », .. La conscience, à laquelle on attribue traditionnellement ces facultés, ne constitue pas l'essence de l'âme humaine mais en est, tout au contraire, un accident et comme un affaiblissement. Au plus haut degré de la vie spirituelle, en effet, il n'y a dans l'âme ni mémoire, puisque l'âme est en dehors du temps, ni sensibilité, puisque l'âme n'a pas de rapports avec les choses sensibles, ni raisonnement ou pensée discursive, puisqu' « il n'y a pas de raisonnement dans l'éternel »Plotin, Ennéades IV, cité dans Bréhier 1928.. Entre les fonctions normales de l'esprit (fonctions conscientes) et la nature intime de l'âme, il y a donc contradiction.

L'âme possède ainsi ses propres qualités avec d'autant plus de force qu'elle est moins consciente. L'« explication psychologique » consistera dans cette perspective à montrer comment les fonctions conscientes de l'esprit naissent graduellement d'une déchéance de la vie spirituelle. Suivant cette psychologie, adoptée par Porphyre de Tyr, disciple direct de Plotin, puis par ses successeurs Jamblique, Proclus et Damascius, c'est par l'abaissement du niveau de l'âme dans la réalité métaphysique que nous voyons se produire en elle mémoire, sensibilité et raison, ainsi que le sentiment de sa propre individualité. Dans les états spirituels de degré supérieur, au contraire, le sentiment de personnalité (conscience de soi) disparaît, en même temps que l'attention aux choses extérieures (conscience des choses).

Saint-Augustin et le tournant du christianisme vignette|gauche|200px|Portrait de saint Augustin sur une fresque romaine datée du .

Théologien du début du , docteur et Père de l’Église, Augustin d'Hippone (dit « saint Augustin » après sa canonisation) est un des premiers théoriciens du dogme chrétien, où il introduit des éléments de néoplatonisme et de mysticisme. Par l'affirmation d'un vouloir qui surgit des sources profondes de l'esprit humain et par la reconnaissance d'une mémoire infiniment plus riche que les vues fragmentaires et successives que l'on en prend, saint Augustin révèle l'existence d'un inconscient dynamique et proprement psychique, au sens où il prépare et anime la vie de la conscienceG. Rodis-Lewis, Le problème de l'inconscient et le cartésianisme (1950), Paris, PUF, 1985, introduction, § 5 : « La conscience et l'inconscient chez saint Augustin », ..

L'origine de la mémoire

C'est à partir de l'expérience concrète de la mémoire qu'Augustin d'Hippone développe sa dialectique du conscient et de l'inconscient. Le problème initial est celui d'un esprit qui se cherche et se possède déjà. Mais c'est dans une perspective théologique chrétienne que saint Augustin aborde dans son De Trinitate les paradoxes de cette recherche intérieure. Il y allie une intuition profonde du caractère privilégié de la connaissance du sujet par lui-même avec les subtilités dialectiques héritées de Platon et du néoplatonisme. Si la conscience reste bien chez lui le fondement même de la spiritualité, la recherche de soi ne se borne pas à la connaissance que nous pouvons avoir d'états psychiques superficiels, donnés au temps présent ; elle s'étend en profondeur dans l'épaisseur de la mémoire.

Dans l'optique de cette exploration intérieure, Augustin se demande, à l'instar du Ménon de Platon, comment il peut chercher une chose dans sa mémoire s'il ne connaît pas ce qu'il cherche, et pourquoi il la cherche s'il la connaît déjà. Puisque les souvenirs (memoria) ainsi recherchés ne sauraient être de pure virtualités théoriques, il s'agit d'inclinations effectives qui témoignent de la présence mystérieuse de Dieu dans l'âme, ainsi que de son action interne au plus profond d'elle-même. Pour se connaître soi-même, il faut aller « en reconnaissance » dans cette région obscure de l'âme d'où jaillissent les souvenirs et qui, depuis le début de la vie, détermine nos actions. Aussi, quand Augustin s'exclame devant la profondeur de l' « abîme intérieur », ce n'est pas seulement pour lui une figure de rhétorique mais l'expression enthousiaste de cette reconnaissance.