En Italie, les années de plomb () recouvrent une période historique d'une quinzaine d'années, comprise entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, pendant laquelle une tension politique poussée à l'extrême débouche sur des violences de rue, le développement de la lutte armée et des actes de terrorisme.
L'expression vient du film homonyme de Margarethe von Trotta (Les Années de plomb, en allemand, Die bleierne Zeit, 1981), qui retrace, a posteriori, l'expérience historique vécue parallèlement par l'Allemagne de l'Ouest. Elle est également utilisée dans un contexte international, pour décrire, dans différents pays, les tensions politiques, le développement du terrorisme et de la stratégie de la tension, sur fond de guerre froide. Ces phénomènes prennent cependant une dimension exceptionnelle en Italie, tant par leur durée que par leur intensité, en raison du climat social préexistant, des blocages institutionnels et politiques, de la faiblesse de l'État, de la puissance du Parti communiste italien et de l'expérience fasciste qu'a connue le pays.
De 1968 à 1982, une partie de la gauche « extraparlementaire », convaincue des vertus de la violence politique et persuadée de l'existence d'une menace de coup d'État, multiplie les attentats, les enlèvements, les demandes de rançon et les vols à main armée, tandis que l'extrême droite mène sa propre campagne de terreur en brouillant les pistes pour en faire endosser la responsabilité à ses adversaires.
Sur fond de guerre froide, parfois manipulés par les services déviants de l'État (police, renseignement, sécurité intérieure), les militants des deux bords alimentent ainsi la « stratégie de la tension » grâce à laquelle certaines officines italiennes et étrangères espèrent favoriser l'installation d'un pouvoir autoritaire, faisant ainsi barrage au communisme.
Les années de plomb, dont quelques résurgences ponctuelles ont été enregistrées jusqu'au début des années 2000, ont laissé sur l'Italie une empreinte profonde et durable. La distance historique qui commence à s'installer permet aujourd'hui à une nouvelle génération de chercheurs d'accéder à de nouvelles sources et d'appréhender plus librement l'historiographie de ces événements, jusqu'ici fort difficiles à interpréter de manière documentée et rationnelle.
Limites temporelles La période couverte par les années de plomb n'est pas définie avec précision. On considère généralement qu'elle débute vers la fin des années 1960 (certains la font commencer à l'automne 1968, d'autres avec l'attentat de la piazza Fontana, en 1969), et qu'elle prend fin au début des années 1980, ces limites variant en fonction des orientations politiques des historiens.
Les premières confrontations violentes avec les forces de l'ordre ont lieu à Rome, le , au cours de la bataille de Valle Giulia ; c'est la première fois que les étudiants en lutte tiennent tête à la police. Les affrontements font environ 400 blessés. Par analogie avec les évènements français de Mai 68, la période est parfois désignée en Italie par l'expression Mai rampant (en italien Maggio strisciante), pour évoquer un phénomène mettant plus de temps à se structurer mais dont la durée et l'intensité sont beaucoup plus importantes. Contrairement au cas français qui reste circonscrit à quelques semaines, la contestation étudiante en Italie s'étend en effet au-delà de 1968 et se prolonge, par à-coups, sur près d'une décennie. Le premier évènement marquant se situe au , avec l’occupation de la Faculté de Rome et la bataille de Valle Giulia (affrontement entre les étudiants et la police qui fit plus de 400 blessés) et la fin de ce mouvement vers le 22-, date du rassemblement international contre la répression de Bologne.
On considère parfois que le premier mort des années de plomb est Antonio Annarumma, un jeune policier tué le à Milan. Le premier acte de la « stratégie de la tension », qui sous-tend en grande partie ces années, est l'attentat de la piazza Fontana, à Milan, le ; les attentats à la bombe du de la même année, toujours à Milan, n'ayant pas fait de morts, ne sont généralement pas considérés comme un point de départ.
La vague de violence s'éteint progressivement au début des années 1980. L’assassinat du sénateur démocrate-chrétien Roberto Ruffilli (1988), celui de Massimo D’Antona (1999) et celui de Marco Biagi (2002) (ces deux derniers revendiqués par les « nouvelles Brigades rouges ») constituent des répliques détachées du contexte..
Protagonistes La période se caractérise par le passage à la lutte armée de nombreuses organisations d'extrême gauche (Lotta continua, Prima Linea, les Brigades rouges, Autonomia Operaia, Formazioni Comuniste Armate, Formazioni comuniste combattenti, Sinistra proletaria, Seconda posizione, Nuclei armati proletari, Proletari armati per il communismoChacune suscitant la création de « noyaux », de « colonnes », de « groupes d'action » aux noms évocateurs (Azione rivoluzionaria, Brigate comuniste, Brigata d'assalto Dante di Nanni, Brigata proletaria Erminio Ferretto, Brigata XXVIII marzo, Collettivo politico metropolitano, Formazioni comuniste combattenti, Fronte armato rivoluzionario operaio, Fronte comunista combattente, Guerriglia comunista, Gruppi Armati Proletari, Gruppi d'Azione Partigiana, GAP-Esercito popolare di liberazione). On en recense plus d'une soixantaine, actifs pendant les années de plomb, constituant une nébuleuse terroriste en perpétuel remaniement.) et d'extrême droite (Ordine nuovo, Avanguardia Nazionale, Ordine Nero, Nuclei armati rivoluzionari, Fronte Nazionale Rivoluzionario, Movimento di Azione Rivoluzionaria, Squadre d'azione Mussolini, Gruppo La Fenice, Terza Posizione, Movimento Rivoluzionario Popolare, Costruiamo l'azione, Rosa dei venti), face à un appareil d'État et des partis politiques affaiblis et parfois corrompus.
Autre composante essentielle à la dynamique spécifique des années de plomb en Italie : alors que la guerre froide bat son plein, certains éléments déviants des services de l'État (police, sécurité, renseignement), parfois manipulés par des organisations étrangèresComme le réseau Gladio, branche italienne du dispositif dormant Stay-behind, mis en place en Europe de l'Ouest après la seconde Guerre mondiale pour faire pièce à la menace communiste., s'emploient à faire monter la tension en imputant à l'extrême gauche des attentats organisés (parfois à leur instigation) par l'extrême droite. Cette « stratégie de la tension » est destinée à traumatiser l'opinion, à fragiliser les institutions et à favoriser l'avènement d'un régime autoritaire, propre à repousser ce que certains perçoivent alors, étant donné la puissance et l'ambiguïté du PCI, comme une réelle menace communiste.
Enfin, l'opinion publique de gauche, tout d'abord compréhensive face aux aspirations de la jeunesse, puis bienveillante face aux revendications du monde du travail, finit par se dissocier massivement et catégoriquement de la stratégie de la violence après l'assassinat d'Aldo Moro.
Selon les interprétations, les années de plomb apparaissent donc comme celle du terrorisme d'extrême gauche, comme celles de la subversion d'extrême droite, ou comme celles du terrorisme d'État. Certains auteurs vont jusqu'à parler de « guerre civile de basse intensité ».
Les événements
Les attentats à la bombe vignette|L'attentat de la gare de Bologne, le plus meurtrier des années de plomb. La période est ponctuée par une série d'attentats meurtriers, apparemment insensés et, pour certains, restés impunis. La quasi-totalité de ces tueries de masse sont le fait d'organisations néo-fascistes – parfois en lien avec des services déviants de l'État – désireuses d'attiser la stratégie de la tension et de pousser la démocratie italienne vers un régime autoritaire. Les activistes d'extrême gauche, quant à eux, n'ont eu recours qu'exceptionnellement aux attentats aveugles, préférant frapper des cibles ponctuelles, symboliques, et bien identifiées.
Entre 1968 et 1974, 140 attentats ont été répertoriés en Italie. Certains d'entre eux ont laissé une trace indélébile dans les mémoires.
Attentats de Milan du : une série d'engins de forte puissance explosent sur la Foire de Milan ainsi qu'à la gare centrale, faisant une vingtaine de blessés.Cronologia 1969, sur le site Stragi.it.. Attentats à bord des trains des 8- : entre le 8 et le , des bombes rudimentaires explosent à bord de huit trains en plusieurs points de la Péninsule, faisant 12 blessés. Ces attentats et ceux du précédent seront attribués à Franco Freda et à Giovanni Ventura, activistes néo-fascistes qui sont, pour cela, condamnés à quinze années de réclusion. Il est alors définitivement établi que ces attentats font partie d'un complot subversif néo-fasciste plus vaste qui inclut l'attentat de piazza FontanaL'armadio delle scope, sur le site Osservatorio Democratico].. Attentat néo-fasciste de piazza Fontana : le , à Milan, une bombe explose dans le foyer de la Banque de l'agriculture, faisant 17 morts et 88 blessés. Le , après 35 années de procédure, la Cour de cassation innocente définitivement Carlo Maria Maggi, Giancarlo Rognoni et Delfo Zorzi, accusés d'avoir préparé l'attentat. Elle confirme cependant que ce dernier a été organisé par « un groupe subversif créé à Padoue au sein d'Ordine nuovo » et « commandé par Franco Freda et Giovanni Ventura », qui échappent cependant au procès. Le repenti Carlo Digilio, qui a admis avoir participé à la préparation, ayant bénéficié de la prescription, le massacre de piazza Fontana reste toujours impuni Piazza Fontana: strage, inchieste e processi, sur le site du Corriere della Sera.. Attentat de Gioia Tauro : le , une charge de plastic endommage la voie ferrée à l'approche de la gare de Gioia Tauro et fait dérailler le train Palerme-Turin, faisant 6 morts et 139 blessésCronologia 1970 sur le site Stragi.it].. Golpe Borghese : dans la nuit du 7 au une tentative de coup d’État, organisée par le prince Junio Valerio Borghese et son groupe Fronte Nazionale, en collusion avec des membres d'Avanguardia Nazionale, des officiers et des agents des services secrets, est annulée au dernier moment, sur ordre de son instigateur, dans des circonstances qui n'ont jamais été élucidées. Attentat néo-fasciste de Peteano, à Gorizia : le , à Peteano (Sagrado), un appel anonyme incite une patrouille de carabiniers à fouiller un véhicule piégé. Trois agents trouvent la mort, deux autres sont blessés. Vincenzo Vinciguerra, membre d'Ordine Nuovo confesse le crime. Il est condamné à la perpétuitéI tre anni che sconvolsero l’Italia, sur le site du Corriere della Sera.. Attentat anarchiste de la Préfecture de police, à Milan : le , devant la Préfecture de police, une grenade fait 4 morts et 52 blessés lors d'une commémoration en mémoire du commissaire Calabresi. Attentat néo-fasciste de la piazza della Loggia : le , un bombe, cachée dans une poubelle, explose sur la piazza della Loggia, à Brescia, pendant une manifestation syndicale. On relève 8 morts et 103 blessés. Malgré les preuves qui incriminent la sphère néo-fasciste et des éléments déviants des services de l'État, le , la Cour d'assises de Brescia innocente tous les accusés : Carlo Maria Maggi et Delfo Zorzi, membres d'Ordine nuovo, l'ex-général Francesco Delfino, l'homme politique Pino Rauti et l'ancien agent du SID, Maurizio Tramonte, laissant ainsi l'attentat impuniUna strage senza colpevoli, sur le site de l'ANSA.. En 2014, la Cour de cassation a confirmé l'innocence de Zorzi, mais annulé l'absolution de Maggi et de Tramonte, qui doivent à nouveau comparaître. Rauti est mort entretempsStrage di Piazza Loggia, ci sarà nuovo processo. A giudizio andranno Maggi e Tramonte..