En linguistique comparative, en linguistique historique et en sociolinguistique, le terme « emprunt » désigne l’adoption par un idiome (langue, dialecte) d’éléments de langue d’un autre idiomeCrystal 2008, .. En même temps, « emprunt » désigne l’élément adopté. Ce terme s’est généralisé en linguistique, bien que, à la différence de son sens extralinguistique, dans le domaine de la langue il ne désigne pas quelque chose à rendreEifring et Theil 2005, chap. 6, ..
Toute langue a recours à des emprunts et fournit des emprunts à son tour, dans une certaine mesure. Ils concernent, à divers degrés, tous les domaines de la langue. Les plus fréquents sont les emprunts lexicaux, mais il y a aussi des emprunts grammaticaux (morphologiques et syntaxiques), ainsi que des emprunts phonétiques et prosodiques.
Un aspect important de la question des emprunts concerne leur intégration, à un moment historique donné, dans la langue d'accueil, car les emprunts d’une langue présentent des degrés différents de réalisation de ce processus.
Circonstances de l’emprunt
Les langues ne sont pas isolées l’une de l’autre, mais elles sont en contact par l’intermédiaire de leurs utilisateurs, à cause du voisinage, de la coexistence, des migrations ou des colonisations, phénomènes qui mènent souvent au bilinguisme. Ainsi, l’emprunt est-il le phénomène sociolinguistique le plus important dans le contact des languesDubois 2005, .. Les emprunts effectués dans ces circonstances sont appelés directs ou populaires par certains auteursPar exemple Constantinescu-Dobridor 1998, article împrumut « emprunt ».. De tels emprunts sont faits tout au long de l’histoire d’une langue et, de ce point de vue, on peut distinguer des emprunts relativement anciens et relativement récents. En français, par exemple, des emprunts anciens sont ceux apportés par les Vikings via le normand, tels que flotte, vague, etc., des emprunts récents étant d’origine anglo-américaine, comme best-seller ou parkingWalter 2008..
Les langues ne sont pas égales en tant que sources d’emprunts. Celles des anciens pays colonisateurs par exemple, ont joui d’un prestige social, culturel et politique plus grand que celles des peuples colonisés ; par conséquent, ces dernières ont emprunté beaucoup plus aux premières qu’inversement : le vietnamien, le wolof au français, beaucoup d’autres langues asiatiques (par exemple le cantonais de Hong Kong) ou africaines à l’anglais, le tibétain au chinois, etc.Eifring et Theil 2005, chap. 6, ..
Certaines langues sont devenues des sources d’emprunts pour des raisons culturelles, à cause de leur rôle central dans le cadre de grandes civilisations. Parmi les langues actuelles, il y a le chinois (pour le japonais, le coréen, le vietnamien et d’autres langues d’Asie de l'Est et du Sud-Est) ou l’arabe, par l’intermédiaire de l’islam, pour la langue ourdou, le persan, le swahili, etc. Pour la même raison, des langues qu’on ne parle plus continuent de fournir des emprunts, tels le grec ancien et le latin pour les langues occidentales, le chinois classique pour le chinois moderne et le japonais, le sanskrit pour le hindi. Les emprunts à de telles langues et à d’autres langues de culture sont appelés indirects ou savants par certains linguistes. Ils sont effectués par des connaisseurs de ces langues à la suite du contact avec des textes écrits qu’ils traduisent éventuellement. En roumain, par exemple, sont sources d’emprunts, à côté du latin, le français et l’italien, dans de nombreux cas sans qu’on puisse savoir de laquelle ils proviennent (exemples : algebră, balon, contra).
Même si une langue est dépourvue de prestige aux yeux des locuteurs d’une langue considérée comme étant de prestige, avec laquelle elle est en contact, la première fournit tout de même des emprunts à cette dernière, quoiqu’en moindre mesure comparativement. Ces emprunts peuvent avoir un sens dépréciatif. Tel est le cas en français, par exemple, de mots empruntés à l’arabe du Maghreb, comme barda (à l’origine « bât »), bled (« terrain, pays ») ou smalah (« famille, suite »).
Au , l’anglais est probablement le fournisseur le plus important d’emprunts, mais cette langue aussi emprunte à plusieurs langues. En ce siècle, le facteur qui favorise l’emprunt, dans le cas des langues en général, est le développement des contacts interhumains de toutes sortes (économiques, politiques, culturels, etc.) par les voyages et les télécommunicationsBussmann 1998, ..
Motivation de l’emprunt
La raison principale de l’emprunt est la nécessité pour les utilisateurs d’une certaine langue de nommer une réalité nouvelle pour eux. Celle-ci vient de la communauté linguistique source avec sa dénominationEifring et Theil 2005, chap. 6, .. Ainsi, au , les Français ont-ils emprunté aux Anglais le frac, la redingote, le rosbif, etc., et au , des termes du domaine du chemin de fer, entre autres rail, wagon, etc. Outre des noms concrets, le français a emprunté à l’anglais des noms abstraits, par exemple du langage politique : session, budget, législature, mémorandum, vote, etc.Steuckardt 2007, ..
Les exemples précédents désignent des choses et des notions devenues réalités dans la communauté linguistique réceptrice, mais, dans d’autres cas, il lui faut nommer des réalités qui lui restent étrangères ou sont seulement en train de lui devenir propres. Tels sont le mot japonais sushi, le swahili safari, le russe samovar, le finnois saunaBokor 2007, ., etc.
Parfois, une certaine réalité existe bien dans la communauté et a un nom dans sa langue, mais un emprunt peut être nécessaire pour préciser son sens. En hongrois, par exemple, il y a le mot tanár « professeur » (dans l’enseignement de tout niveau), mais il a emprunté le mot professzor pour désigner seulement une personne ayant le titre de professeur dans l’enseignement supérieur.
D’autres fois, un emprunt est adopté pour des raisons stylistiques, bien qu’il existe dans la langue un mot tout à fait approprié pour désigner la réalité en cause. Il se forme ainsi des paires de synonymes par lesquelles on peut éviter des répétitions, par exemple en hongrois bonyolult = komplikált « compliqué », kérdés = probléma « problème ».
Il y a aussi des emprunts qui ne remplissent aucune lacune de la langue, mais ont une motivation sociolinguistique. Des mots autochtones, même appartenant au lexique de base qui, pourtant, est plus stable que le reste du lexique, peuvent être remplacés par des emprunts à une langue qui jouit d’un grand prestige culturel. C’est le cas, par exemple, dans les langues dravidiennes de l’Inde, influencées par le sanskrit, porteur de l’hindouisme, religion dominante dans l’aire de ces languesSjoberg 1956..
C’est également pour des raisons sociolinguistiques que le registre d’une langue, autre que le courant, emprunte des mots dont les synonymes existent bien dans le registre courant de la même langue. Il peut s’agir de mots familiers dans la langue source, comme l’américanisme O.K., devenu international toujours dans le registre familier, y compris chinois (ōu-kēi), ou comme l’anglais bye-bye « au revoir » dans la même langue (bāi-bāi, dans le registre courant zài-jiàn). Le mot emprunté peut aussi être du registre courant dans la langue d’origine et devenir familier dans la langue réceptrice, comme l’anglais thank you « merci » en hindi et en ourdou : thainkyū (hindi courant dhyanavad, ourdou courant shukriya). De même, le mot d’emprunt peut être courant dans la langue source et argotique, du moins au début, dans la langue réceptrice, devenant éventuellement par la suite populaire ou même familier, comme les équivalents du fric, en roumain (lovele)Dexonline, article lovele. et en hongrois (lóvé)Bokor 2007, ., du romani lovè. Au pôle sociolinguistique opposé, il y a, par exemple, des mots courants dans une langue utilisés dans le registre soutenu d’une autre, comme en roumain a flata, du français flatter, au lieu du verbe roumain a măguli de même sensCiorănescu 2007, article flata..
Pour des raisons culturelles, des emprunts anciens peuvent être remplacés par des emprunts plus récents. C’est arrivé par exemple en roumain quand, à partir du , la société a commencé à se moderniser sous l’influence de l’Europe occidentale. Des mots d’origine slave, grecque moderne et turque ont alors été remplacés par des emprunts au latin, au français ou à l’italien. Par exemple, le mot slave rod « fruit » a cédé la place au mot d’origine latine fruct au sens concret, le premier restant dans la langue au sens figuré et étant plus rarement utilisé, à cause de son intégration au registre soutenuDexonline, articles rod et fruct..
Certains linguistes considèrent le recours à des mots étrangers comme un phénomène de mode, une manifestation de snobisme ayant pour raison le souhait de faire partie des riches et des puissantsPar exemple Claude Hagège, cf. Leclerc 2017, chap. 10..
Types d’emprunts
Il y a des emprunts dans tous les domaines de la langue, mais en quantités inégales. On peut, dans ce sens, établir un ordre décroissantSection d’après Eifring et Theil 2005, chap. 6, , sauf les informations des sources indiquées à part..
Emprunt lexical
Les éléments de langue les plus souvent empruntés sont les mots, dont ceux à sens lexical (noms, verbes, adjectifs, adverbes, etc.) occupent la première place. Parmi ceux-ci, les noms sont de loin les plus souvent empruntés. Le japonais, par exemple, a beaucoup de noms, mais très peu de verbes chinois.
Dans une moindre mesure que les mots à sens lexical, on emprunte des mots-outils : pronoms, adjectifs pronominaux, prépositions, postpositions, conjonctions, etc. Le turc, par exemple, a emprunté à l’arabe ou au persan des conjonctions correspondant à et, ou, mais.
Pour ce qui est des mots du lexique de base, certaines langues en acceptent plus difficilement, d’autres plus facilement. Parmi ces dernières, il y a des langues autochtones d’Australie, d’Amazonie ou de Nouvelle-Guinée, mais l’anglais aussi a emprunté au vieux norrois des mots du lexique de base, tels they « eux, elles », their « leur(s) », skin « peau », sister « sœur », give « donner », die « mourir ». De même, des langues comme le japonais, le coréen ou le thaï ont emprunté des noms de nombres au chinois, auquel ils ne sont pourtant pas apparentés.
Emprunts d’affixes de dérivation
Les langues indo-européennes occidentales ont emprunté beaucoup d’affixes au latin et au grec, qui servent à dériver des mots à partir d’autres mots. En français, par exemple, on trouve des préfixes latins comme extra-, inter-, pro-, trans-, etc., et grecs tels anti-, tri-, etc., ainsi que des suffixes latins (-al, -ation, etc.) et grecs : -ite, -ose, etc.Grevisse 1964, ..
Vers la fin du , lorsque la pensée occidentale a commencé à se répandre en Asie de l’Est, dans certaines langues de ces régions aussi, on a ressenti le besoin d’utiliser des affixes. Pour -isme et -iser, par exemple, on a adopté des mots chinois en tant que suffixes : shakai-shugi « socialisme », âu-hoá « européaniser ». Un exemple intéressant est le mot vietnamien in-chê-able « non dénigrable », où le verbe chê est vietnamien et les affixes, français.
Emprunt prosodique et phonétique
Les traits prosodiques sont plus facilement empruntés que les phonétiques. Le système des tons, par exemple, s’est développé à peu près de la même façon dans une grande partie des langues d’Asie du Sud-Est, probablement sous l’influence du chinois.
Certaines langues empruntent des mots avec leur phonétisme. Ainsi, la langue tagalog des Philippines n’a comme voyelles propres que /i/, /u/ et /a/, mais a pris à l’espagnol, langue des anciens colonisateurs, les voyelles /e/ et /o/, avec des mots comme región > rehiyon. Le roumain n’a pas les phonèmes /ø/ et /y/, mais selon le dictionnaire orthoépique (DOOM 2), le mot bleu, désignant une certaine nuance de « bleu », doit se prononcer avec [ø], et le mot führer < allemand Führer, avec [y]DOOM 2, articles bleu et führer..