thumb|right|Visite d’Olga, mère du roi Sviatoslav à Constantinople (Chronique de Jean Skylitzès).

La diplomatie byzantine, beaucoup plus que la force de ses armées, explique, en bonne partie, la survie millénaire de l’empire face aux menaces que représentent ses nombreux ennemis : elle se base sur un judicieux mélange de pression militaire, d’intelligence politique, de corruption et de propagande religieuse.

Elle recueille d'abord soigneusement toutes les informations sur les peuples qui l'entourent ou se disposent à envahir ses frontières provenant de ses émissaires, de ses militaires, de ses marchands et de ses missionnaires.

Au sein de la bureaucratie de Constantinople, le « bureau des Barbares » recueille soigneusement les notes et informations sur les peuples étrangers, désignés (sauf pour les Persans et les Arabes qui jouissent d’un statut supérieur) du terme "τά έθνη", l’équivalent de l’ancien romain « gentes » ou « ces peuples (avec une nuance de mépris) »Diehl (sans date) Bréhier (1970) .

Les termes désignent, aux et les peuples germaniques (Vandales, Wisigoths, Ostrogoths, Lombards et Francs) et slaves ou ouralo-altaïques (Croates, Serbes, Bulgares, Huns et Avars) ainsi que les Persans et plus tard les Arabes ; au ce sont les Khazars, Petchénègues, Hongrois (appelés Turcs par les Byzantins). S'y ajoutent progressivement des États en voie de se constituer, comme les Royaumes Francs puis l'Empire Carolingien (la Francie), qui va devenir le Saint-Empire romain et le Royaume de France, les autres principautés européennes de Méditerranée, surtout les États italiens (Venise, Pise, Amalfi, Gênes)Diehl (1920) . À la fin du et au début du , elle inclut également une alliance avec l’Empire mongolSicker (2000) .

Sauf sous quelques empereurs, elle préfère éviter les conflits militaires et, privilégiant la voie diplomatique, développe divers moyens légaux, culturels et commerciaux qui lui permettent de tisser un réseau d’États alliés où chaque peuple trouve sa place dans un monde où, conformément à la vision byzantine du monde, ceux-ci gravitent autour d’un empereur chargé de la mission de diriger « le monde habité » ou « oikoumène », reflet de l’ordre que Dieu fait régner dans les cieux, vision du monde que Dimitri Obolensky appelle « le commonwealth byzantin ».

Principes et méthodes de la diplomatie byzantine

thumb|left|L’empire byzantin vers 600 .

Comprendre les principes directeurs et les méthodes employées par la diplomatie byzantine exige de rappeler d’abord sa conception du monde. Pour les Byzantins, l'organisation politique du monde (l’oikoumène) doit reproduire sur terre l'harmonieuse organisation céleste. Elle se veut par conséquent partie du plan de Dieu et doit aider au salut des hommes en attendant la seconde venue du Christ lorsque le monde matériel va disparaitre pour faire place au monde spirituel. Cela implique également l’union très intime existant entre État et ÉgliseObolensky (1994) . C'est ainsi que Constantin VII Porphyrogénète, prodiguant ses conseils à son fils, écrit dans son livre sur l'administration de l’empire : « De la sorte, puisse le pouvoir impérial s'exerçant avec ordre et mesure, reproduire le mouvement harmonieux que le Créateur donne à tout cet Univers et [l’Empire] apparaitre à nos sujets plus majestueux et, par là même, plus agréable et plus admirableConstantin VII Porphyrogénète, De Administrando Imperio, Préface, para 2".

En découlent trois principes fondamentaux sur lesquels s'appuie la politique étrangère de l’Empire.

Les principes de la diplomatie byzantine

1. L'universalisme, directement inspiré de l'Empire romain, constitue l'un des principes sous-tendant la représentation du monde par les hommes d'État byzantins. Cet universalisme est renforcé et complété par l'œcuménisme, d'essence chrétienne. Selon ces deux principes, les hommes d'État byzantins conçoivent l'État byzantin comme le seul légitime dont le souverain, comme le rappelle Agathias, est amené à régner sur l'ensemble du monde civilisé ou oikoumène. Dans ses relations avec ses voisins, l'Empire se pense donc supérieur, ce qui s'incarne dans le terme de kosmocratôr, attaché à l'empereur, soit . Ce principe théorique de domination est nécessairement confronté à la réalité.

Déjà, durant la période romaine, l'empereur ne peut prétendre gouverner au-delà des frontières. Le rétrécissement territorial byzantin constitue un véritable défi à la prétention universaliste, même si celle-ci ne disparaît pas : elle constitue un arrière-plan à la politique extérieure de l'Empire mais s'adapte aux réalités. Elle s'incarne par exemple dans la proskynèse imposée aux ambassadeurs étrangers quand ils se présentent devant l'empereur.

Au-delà, l'Empire est placé au centre d'un réseau plus ou moins lâche d’États ou de territoires. Dans son ouvrage cardinal, Obolensky désigne par le terme de cet ensemble d’États subordonnés où chaque nation a sa place dans une hiérarchie qui tient compte de l’excellence de sa culture, du degré d’indépendance politique dont jouit son prince, des ressources militaires dont dispose celui-ci et des services que cette nation peut rendre à l’empireObolensky (1971) .

Dans ce cadre, le monde perçu par les Byzantins est ordonné et harmonieux : la taxis, l'ordre du monde, cosmos, monde ordonné et harmonieux par opposition au chaos . En matière chrétienne, le rôle de l'Empereur, lieutenant de Dieu sur terre, implique là aussi une supériorité morale, même si Anthony Kaldellis souligne que l'Empereur n'a pas de prétention à être le chef de tous les Chrétiens. Pour autant, comme l'écrit Eusèbe de Césarée, l'Empire romain et l'Empire chrétien ont vocation à se confondre dans une vision du monde où l'Empire byzantin est au centre, investi d'une forme de supériorité culturelle.

Cherchant d’abord à défendre ses frontières, Byzance s'attache les peuples voisins, pacifiques ou menaçants, au moyen de traités prenant la forme d'un chrysobulle spécifiant les engagements des deux parties. Ces traités rappellent les alliances semblables conclues par les Romains avec les peuples barbares, faisant d'eux des foederati ou alliés de Rome, comportant des obligations de protection réciproqueBréhier (1970) .

Ce genre de traité spécifie combien de soldats les nouveaux vassaux s'engagent à fournir à l’empire : 6000 Varègues en fonction du traité passé entre Vladimir de Russie et Basile II en 987Cedrenus, Cedrenus Scylitzae Ope II, 444; Psellos, Chronographie, I, 9; Zonaras, Annales, III, 533, 2000 Serbes pour les guerres d’Europe et 500 pour les guerres d’Asie au terme du traité passé entre Manuel Comnène et le joupan de Rascie en 1150Cité par Bréhier (1970) . Certains vassaux sont plus particulièrement chargés de la garde des frontières de l’empire, comme les chefs arméniens établis dans l’empire au Laurent (1919) . Ces contributions impliquent quelque contrepartie financière : ainsi 700 Rus'Ce terme désigne les Scandinaves selon certains auteurs, les Slaves selon d'autres utilisant la route fluviale entre la Russie de Kiev et Constantinople soit pour piller, soit pour faire commerce ayant participé à une expédition contre la Crète sont rémunérés nomismataConstantin Porphyrogénète, De Ceremoniis, I, 654. Outre les contributions aux intervenants, l'empereur assure généralement à son nouveau vassal une pension (roga) et des indemnités annuelles.

2. La conviction de leur supériorité culturelle qui se traduit par le terme de « barbares » employé pour décrire les autres peuples, qui est un héritage de la culture grecque. Les termes utilisés dans les traités trahissent la supériorité dont sont imbus les Byzantins. L'empereur est désigné comme le « père » de ces nations, sauf pour les Perses — remplacés plus tard par les Arabes — et dont les chefs sont qualifiés de « frères », les deux empires se considérant comme les seuls civilisés face aux peuples barbaresBréhier (1970) . Son nom précède toujours celui du chef auquel il s’adresse (sauf dans le cas des Perses) et souvent il exige des États vassaux la δουλεία (douléia) ou obéissance propre aux esclaves (δουλοι, douli). En revanche, les chefs de ces peuples se voient conférer des titres empruntés à la cour de Byzance, qui, s'ils flattent leur vanité, créent un lien de dépendance en indiquant le rang que tiendrait ce peuple au sein de l’oikoumène dirigée par l’empereurObolensky (1994) . En témoigne la joie de Clovis de recevoir le titre de consul des mains d'Anastase Grégoire de Tours, Histoire des Francs .II, 38. Même le doge de Venise, à un moment où l'ancienne colonie s'est manifestement affranchie des liens de dépendance à l'endroit de l'ancienne métropole, reçoit le titre de protosébaste, l'un des plus élevés de la nouvelle nomenclature d'Alexis , après la victoire navale des Vénitiens sur les Normands en 1082Anne Comnène, Alexiade, VI, 5.. De même, Stefan Nemanja reçoit le titre de sébastocrate, la seconde dignité de l'Empire, alors qu'il cherche à établir l’autonomie de la Serbie face à ByzanceAnne Comnène, Alexiade XI, 9, X, 11 ; Constantin Porphyrogénète, De Administrando Imperio, 7 sq.. Cet appât est également utilisé avec les croisés par le parallèle pouvant être fait avec le système féodal qui s'implante en Europe, impliquant un lien de vassalité entre le seigneur et son suzerain : c’est ainsi que Bohémond est fait sébaste en 1108 après la signature du traité de Déabolis.

3. La conception judéo-chrétienne d’un peuple choisi ayant pour mission de diffuser la vraie foi (ou orthodoxie) dans tout l’oikoumèneObolensky (1994) . Dès lors, la méthode la plus efficace pour rattacher ces peuples à l'empire est l’envoi de missionnaires, non seulement en Europe de l'Est, mais également en Asie et jusqu'en Extrême-Orient, où cette méthode a moins de succès. Le pragmatisme byzantin qui permet d'évangéliser ces peuples et de célébrer la liturgie dans leur propre langue, alors que seul l'usage du grec, du latin et de l'hébreu est permis par les missionnaires francs, contribue pour beaucoup au succès de l'entreprise chez les Slaves. L'œuvre des frères Cyrille et Méthode, en dépit de son échec initial en Moravie, est un élément déterminant dans la conversion de la Bulgarie, de la Russie et de la Serbie et de leur inclusion dans le Commonwealth byzantin par leur adhésion à la foi orthodoxeObolensky (1994) . C'est ainsi qu'alors même que Constantinople est assiégé par les Ottomans, le patriarche Athanase II rappelle au grand-prince russe Vasili dont les tendances autonomistes deviennent manifestes que de même qu’il n'existe dans le monde qu’une seule Église, il n'y a également qu'un seul empereur dont le siège est à Constantinople et que si d'autres souverains se sont approprié ce titre, c'est uniquement par usurpationMiklosich et Müller, II, 191 (a.1393).

Les méthodes de la diplomatie byzantine

Les méthodes pour parvenir à ces fins sont également de trois ordres :

(1) Financier. Devant toujours faire face aux menaces d’invasions venant du Sud et de l'Est (Persans, Arabes, Turcs), du Nord (Huns, Slaves, Bulgares, Petchenègues) et même de l’'Ouest (Normands, Saint-Empire romain), les Byzantins considèrent toujours préférable d'utiliser la diplomatie à la guerre, considérée comme toujours plus ruineuse.

thumb|right|Poursuite des guerriers de Sviatoslav par l'armée petchenègue (Chronique de Jean Skylitzès).