La bibliothéconomie critique désigne un courant des sciences de l'information et des bibliothèques qui questionne les discours et la pratique de la bibliothéconomie en s'appuyant sur diverses approches critiques.
Description La bibliothéconomie critique est une approche militante et progressiste qui s'intéresse à la bibliothéconomie comme sujet de réflexion en considérant la condition humaine et les Droits de l'homme avant toute autre préoccupation professionnelle et qui est inspirée par la Théorie critique - philosophie issue de l'École de Francfort - et d’autres mouvements théoriques, entre lesquelles se trouvent la Pédagogie critique de Paulo Freire et le post-structuralisme français.
Les tenants de cette approche considèrent les bibliothécaires comme des médiateurs entre l’individu, la communauté et le savoir et la médiation comme une activité non neutre, influencée par des forces sociales, économiques, politiques, épistémologiques et culturelles.. Ils estiment aussi que l'information et le savoir sont construits et contextuels et que les institutions qui diffusent l’information perpétuent des structures d’hégémonie, de contrôle et d’injustice qu'il faudrait contester pour faire avancer les transformations . La bibliothéconomie critique se définit donc comme une démarche d’identification et de déconstruction de ces structures. Bien que théorisée, et faisant l'objet de plusieurs publications savantes, elle s'inscrit dans la pratique des professionnels de l’information, en particulier des bibliothécaires universitaires.
Historique
Influence de la pédagogie critique La théorie développée par Paulo Freire dans ses œuvres L’Éducation comme pratique de la Liberté , Pédagogie des opprimés et Pédagogie de l'autonomie, entre autres, se retrouve à la base du concept de Pédagogie critique largement utilisée en éducation. Selon Freire, c’est d’abord en comprenant les mécanismes d’oppression dans lesquels il est maintenu que l’opprimé peut engager sa libération. Freire revendique une éducation axée sur la formulation de problèmes menant à un éveil des consciences comme alternative au modèle néolibéral de marchandisation de l'éducation. Pour le pédagogue brésilien, les défis de l’apprentissage sont intrinsèquement politiquesGiroux, Henry. Utopian thinking in dangerous times: Critical pedagogy and the project of educated hope. Utopian pedagogy: Radical experiments against neoliberal globalization, , le dialogue doit être au service de l’éducation et, pourtant, de l’autonomie et la démocratie. Étudiants et professeurs doivent prendre conscience que la politique entoure l’éducationGiroux, Henry. Utopian thinking in dangerous times: Critical pedagogy and the project of educated hope. Utopian pedagogy: Radical experiments against neoliberal globalization, .. Quelqu'un qui est opprimé ne se libère pas en suivant des modèles proposés par des oppresseurs, il doit être son propre modèle et tracer son propre chemin.
Dans le domaine de la bibliothéconomie critique, Henry Giroux a été l'un des plus influents penseurs. Son discours soutient qu'un « individu capable de s'engager dans un débat critique dans les différentes sphères sociales, culturelles et économiques de la société, où ses croyances individuelles sont liées à une compréhension universelle, pluraliste et morale de ce que signifie théoriser plus inclusivement, agit et réfléchit de manière plus éthique et collective » (traduction libre). Puis, en 2006, James Elmborg applique le concept de pédagogie critique au milieu des bibliothèques : le bibliothécaire doit se concentrer moins sur le transfert de l’information et plus sur le développement d’une pensée critique chez les usagers. Néanmoins, pour y arriver, Elmborg croit que les bibliothécaires devront d’abord développer eux-mêmes un esprit critique face à leurs propres pratiques et de manière générale face au milieu des sciences de l’information en apprenant à « problématiser la bibliothèque».
Émergence du terme « bibliothéconomie critique » En 2007, l'auteure Toni Samek est la première à employer le terme bibliothéconomie critique (en anglais « critical librarianship ») pour définir le mouvement international des professionnels de l'information qui placent la condition humaine et les droits fondamentaux au premier plan de leurs considérations professionnelles.. Toni Samek décrit ainsi le concept de bibliothéconomie critique comme un affrontement direct au principe de neutralité historiquement revendiqué par les bibliothécaires pour délimiter les questions jugées d'ordre professionnel et celles jugées comme non reliées aux bibliothèques. Le but de ce mouvement est donc de « brouiller ces frontières et de les exposer comme étant contre-intuitives et contre-productives face au développement d'une bibliothèque plus humaniste et au développement des compétences informationnelles » (traduction libre). En outre, ce mouvement revendique la place des professionnels de l'information comme étant des participants actifs et interventionnistes dans les conflits sociaux. vignette|Progressive Librarians Guild Le groupe américain Progressive Librarians Guild, fondé en 1990 et évoluant en marge de la American Library Association, fait partie des acteurs importants de ce mouvement décrit par Toni Samek. Ce groupe considère la bibliothéconomie « comme une profession et une pratique qui permettent de créer et d'accéder à une multitude de formes d'expression, d'expériences et d'aspirations humaines, mais reconnaît également que les bibliothèques sont des lieux où les systèmes d'injustice, d'exploitation, de contrôle et d'oppression sont nourries, normalisées et perpétuées »(traduction libre). Le but de la Progressive Librarians Guild est de « dénoncer la complicité des bibliothèques envers ces systèmes et de proposer des pratiques alternatives permettant de donner une visibilité à ceux qui sont exclus des positions de pouvoirs et/ou non-représentés dans la société et de développer une praxis qui contribue à la défense des droits humains et de la dignité humaine » (traduction libre)..
Principes de la bibliothéconomie critique James Elmborg avait observé en 2006 un virage dans la profession de bibliothécaire universitaire : perçus traditionnellement comme des fournisseurs de services, de plus en plus de bibliothécaires se définissent désormais comme des éducateurs, opposant au principe de neutralité (signifiant une acceptation tacite de l'idéologie dominante) une activité politiquement engagée qui chercher à contester le statu quo et à offrir des alternatives à celui-ci . Plus précisément, la bibliothéconomie critique soutient, notamment, que les bibliothécaires doivent considérer, dans leur enseignement de la littératie informationnelle, qu’une éducation neutre et apolitique n’existe pas. Ils ont donc la responsabilité de questionner les idées reçues concernant toutes les facettes de la profession.
Les principaux chevaux de bataille des bibliothécaires critiques sont les suivants : Questionner les idéologies, jugées régressives (sexistes, homophobes ou racistes, par exemple) qui gouvernent les outils utilisés par la discipline, comme les moteurs de recherche, ou encore le systèmes de classification et de catalogage. Il s'agit aussi de documenter des micro-agressions en bibliothèque, ou de rassembler des archives sur des minorités sexuelles . Loin d’être neutres, objectives et immuables, les décisions liées aux catégories cataloguées sont intrinsèquement politiques, représentent les biais idéologiques de la bibliothèque et peuvent participer à la propagation des stéréotypes. Les systèmes de classification documentaire peinent à classifier fidèlement les documents concernant les groupes marginalisés. Par exemple, en classifiant les ouvrages traitant des personnes lesbiennes comme « homosexuels » et en omettant de classifier les ouvrages concernant les relations entre un homme et une femme comme « hétérosexuels », ces systèmes entretiennent l’hétéronormativité. Ces systèmes doivent être analysés critiquement afin qu’il soit possible de les refondre pour modifier les idées qu’ils perpétuent.
Développer une conscience critique chez les étudiants par la littératie critique : d'un modèle capitaliste d'usagers « receveurs passifs de la connaissance », il s'agit de tendre vers un modèle actif de formation des connaissances, axé sur la dialectique et la problématisation des savoirs . Les travaux de Paulo Freire sont d'importants précédents à ce chapitre. Le rôle des bibliothécaires, dans ce contexte, est d’enseigner la littératie informationnelle et critique afin que les étudiants puissent la développer et l’utiliser dans le cadre de leur vie personnelle et pédagogique. Ces apprentissages sont étroitement liés au développement de leur pouvoir d’action politique. Un exemple de ce modèle de formation est observable dans un « dialogue de référence » qui, contrairement à l’expression « entrevue de référence », met l’accent sur la discussion. Ayant lieu dans un environnement confortable et solidaire, cette rencontre permet à l’étudiant de partager dans le cadre d’un échange réfléchi et sans relation de pouvoir, de développer son esprit critique et d’accroître son autonomie dans la découverte et l’usage de l’information. Développer une compréhension et une conscience des privilèges chez les bibliothécaires, qui doivent se conscientiser sur leur rôle privilégié en tant que « gardiens de l’information » afin de s’adapter aux besoins des usagers. Plutôt que d’être des figures d’autorité, les bibliothécaires doivent représenter des alliés avec lesquels les usagers peuvent discuter.
Lutter contre les stéréotypes, encourager l'expression et le dialogue avec les minorités de tous types .. Adopter une pratique réflexive interculturelle. La pratique réflexive signifie d’effectuer, de manière personnelle ou collective, une analyse critique d’une expérience afin d’apprendre des erreurs du passé et de leurs conséquences ainsi que de faciliter la prise de décisions futures(en) Silvia Vong, « Observe , Reflect , Action ! Transformation through Reflective Practice in Librarianship », Semantic Scholar, 2017.. Il est important que cette réflexion soit complétée de manière rigoureuse. La pratique réflexive interculturelle y ajoute une analyse interculturelle. Les bibliothécaires doivent effectuer cette analyse afin de comprendre leurs lacunes et de se demander comment, dans ce contexte, les principes d’inclusivité et de diversité peuvent être mieux incorporés.
Habiliter les minorités et les exclus . Il existe des moyens pour les bibliothécaires d’amplifier la voix de ces communautés, par exemple, le contenu généré par les utilisateurs. Le partage de ce contenu par les bibliothécaires permet de présenter un point de vue différent et souvent introuvable dans les ouvrages informationnels traditionnels. La découverte de telles sources d’information permet aux usagers de se questionner sur l’aspect subjectif de l’information et sur les infrastructures dominantes qui taisent les voix des communautés marginalisées.
Développer une pratique en adéquation avec la poursuite d'une justice sociale et des droits de l'homme Lua Gregory et Shana Higgins, « Introduction», dans L. Gregory et S. Higgings (dir.), Information Literacy and Social Justice : Radical professional praxis. Sacremento, Californie : Library Juice Press.) p. 1-11.
Systèmes de contrôle des connaissances
Catégorisation et classification