L’accident ferroviaire de Saint-Mandé a eu lieu le dimanche dans la gare de cette commune limitrophe de Paris, alors située dans le département de la Seine, sur la ligne dite de Vincennes exploitée par la Compagnie des chemins de fer de l'Est. Il frappa les esprits à la fois parce qu'il était survenu, comme celui de Meudon, lors du retour vers la capitale d'une foule endimanchée venant de passer une journée de détente dans une ambiance de fête, et parce que son lourd bilan en faisait l'un des accidents les plus graves depuis les origines du chemin de fer en FranceLe troisième en gravité après ceux de Meudon et de Sanary (survenu le 5 février 1871, mais occulté par la censure)..

Les circonstances Comme tous les dimanches, notamment en période estivale, une multitude de trains partant de la gare de la Bastille avaient conduit en masse les Parisiens vers le bois de Vincennes et les bords de la Marne, leurs lieux de promenade favoris. L'affluence était d'autant plus grande que dans deux communes desservies par la ligne avaient lieu des manifestations très prisées du public, un concours de musique à Fontenay-sous-Bois et une fête foraine à Saint-Mandé.

Le soir venu, alors que dans toutes les gares du parcours, les trains réguliers et supplémentaires se succédaient pour faire face à l'afflux des voyageurs rentrant à Paris, le train 116, en retard de huit minutes sur l'horaire, avait fait halte à Saint-Mandé à vingt et une heures dix-huit et son arrêt s'éternisait. En effet, à son arrivée, ses vingt et une voitures à impériale étaient déjà bondées et la foule attendant sur les quais s'y entassait avec difficulté. Le chef de gare avait d'ailleurs été appelé par deux voyageuses pour expulser après de longues palabres un père et ses deux fils du compartiment réservé aux dames seules, et faute de place certains en avaient été réduits à s'installer dans les deux fourgons normalement interdits aux passagers.

L'accident vignette| Le train tamponneur reconstitué dans le cadre de l'enquête.|gauche Alors que la plupart des voyageurs avaient enfin embarqué et que le départ du 116 semblait imminent, ses derniers wagons, arrêtés sous le pont dit de la Tourelle, furent télescopés par le convoi suivant, désigné 116 D, comprenant dix-huit véhicules, parti de Vincennes trois minutes plus tôt. La locomotive du train tamponneur, du type 031T et numérotée 669De la série 613 à 683, à mouvement intérieur, construite par la Société alsacienne (voir des photos dans L. M. Vilain : Soixante ans de traction à vapeur sur les réseaux français (1907-1967), éd. D. Vincent, ) et B. Carrière : Les trains de banlieue, T. I., éd. La Vie du Rail, 1998, ; voir également les photos des machines n° 647 et 652 dans l'article de Vauquesal-Papin: Les vétérans des Joncherolles et de Nogent, La Vie du Rail, n° 1166 du 3 novembre 1968, ., écrasa le fourgon de queue et les deux voitures qui le précédaient, puis se coucha sur l'amoncellement de leurs carcasses. De son foyer partirent des flammes qui, attisées par le gaz d'éclairage des wagons, gagnèrent rapidement les caisses en bois des épaves disloquées.

Secours et bilan Pendant que la plupart des rescapés affolés s'échappaient en escaladant les talus de la tranchée dans laquelle était située la gare, les agents de la compagnie et les voyageurs présents sur les quais improvisèrent les premiers secours en évacuant les blessés et en s'efforçant d'extraire ceux restant coincés dans les débris. Toutefois, ils durent vite reculer devant la violence du feu et ne purent accéder aux épaves qu'après que l'incendie eut été maîtrisé par les pompiers de Saint-Mandé, Vincennes et CharentonLa venue de ceux de Paris fut retardée par des difficultés administratives puisqu'ils intervenaient hors de leurs limites territoriales, (voir L'Intransigeant du 29 juillet 1891, p. 2.). Les sauveteurs, auxquels s'étaient joints les militaires en garnison à Vincennes (personnels de santé de l'hôpital des armées et fantassins du de chasseurs à pied), déposèrent les morts, parfois partiellement ou entièrement carbonisés, dans deux salles de la mairie-école voisine, où les familles purent venir les reconnaîtreLe Temps du 28 juillet 1891, p. 1. Onze corps demeurant non identifiés, on les transféra à la Morgue de Paris où, pour les soustraire à la curiosité malsaine des badauds, seules les personnes justifiant de la disparition d'un proche furent autorisées à entrerLe Siècle du 29 juillet 1891, p. 3.. Les blessés furent répartis entre l'hôpital militaire de Vincennes et les hôpitaux parisiens, notamment Saint-Antoine et Trousseau.

Au terme des opérations de secours, le nombre des morts s'élevait à quarante-troisUn voyageur avait perdu six des siens dans l'accident (Le XIXe Siècle du 30 juillet 1891, p. 1). et celui des blessés à cent-cinquante. Toutefois, certains de ceux-ci, gravement atteints, devaient décéder par la suite, si bien qu'au fil des actes de la procédure judiciaire ouverte après l'accident, son bilan officiel s'alourdit, passant à quarante-six morts lors du réquisitoire introductif d'instance adressé au tribunal correctionnel de Paris par le substitut RemplerPublié dans Le XIXe Siècle du 21 septembre 1891, p. 1., puis à cinquante quelques semaines plus tard dans le jugement de condamnation prononcé par cette juridictionLe Figaro du 26 septembre 1891, p. 1.. Selon la revue Le Génie civil dans un article : Statistique des accidents de chemin de fer de son numéro du 28 novembre 1891, p. 54 (lire en ligne), l'accident avait fait quarante-neuf morts et deux cent vingt-et-un blessés..

Suites Émotion et compassion La journaliste Séverine se rend immédiatement sur les lieux de la catastrophe où elle se sent impuissante, « témoin inutile et défaillant de telles monstruosités » : le spectacle qu’elle découvre dépasse en atrocité celui des victimes de l’Opéra-Comique, et même celui des victimes du grisou à Saint-ÉtienneFrançois Marotin, « Séverine et l’esprit de Vallès, l’héritage à préserver », Préface à Séverine, Pages rouges, (édition de 1893), éditions Paleo, 2012..

Comme après tous les accidents graves, notamment ferroviaires, les principales autorités publiques exprimèrent leur solidarité avec les victimes. Le président de la République Sadi Carnot se fit représenter par son officier d'ordonnance, mais le préfet de police Henri Lozé et celui de la Seine Eugène Poubelle, ainsi que les ministres des Transports Yves Guyot, de l'Intérieur Ernest Constans et de la Justice Armand Fallières se rendirent sur place, supervisant les secours à la gare, se recueillant dans la chapelle ardente improvisée à la mairie, et visitant les blessés hospitalisés. La reine Victoria fit transmettre à l'ambassadeur de France un message de sympathieLe Temps du 2 août 1891 p. 2. Des souscriptions furent lancées pour venir en aide aux familles des victimes nécessiteusesVoit par exemple Le Radical du 29 juillet 1891, p. 1.. vignette|redresse|Monument à la mémoire des morts de l'accident, dans le cimetière Sud de Saint-Mandé. La ville de Saint-Mandé décida de prendre en charge l'organisation d'obsèques solennelles, qui eurent lieu le mercredi à quinze heures, en présence de nombreuses personnalités, et notamment du ministre des transports, du préfet de police et du directeur de la Compagnie de l'Est. Après un office à l'église, une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnesCinquante mille selon La Justice du 30 juillet 1891, p. 2, cent mille selon La Croix. accompagna les dépouilles mortelles jusqu'au cimetière sud de la ville où elles furent inhuméesOn trouve un compte-rendu détaillé de la cérémonie dans Le Petit Parisien du 31 juillet 1891, pp. 1-2. dans une fosse commune provisoire jusqu'à l'achèvement d'un monument commémoratif construit aux frais de la Compagnie de l'Est sur un emplacement concédé gratuitement et à perpétuité par la communeElles y furent transférées trois mois plus tard (Le Petit Parisien du 24 octobre 1891, p. 3.)..

Tensions et polémiques Survenu dans un climat politique crispé, l'évènement raviva deux types de controverses.

Sur le plan social Le début du mois de juillet avait été marqué par une forte effervescence du monde des cheminots, leurs représentants syndicaux allant jusqu'à tenter de déclencher une grève générale. Bien que le mouvement ait échoué faute d'emporter l'adhésion de la baseVoir Le Temps du 19 juillet 1891, p. 2., cette agitation fut considérée dans certains milieux conservateurs comme ayant causé indirectement l'accident en détournant les agents des chemins de fer des devoirs de leur fonction. Ainsi, sous la signature de Marc Dutartre, le journal Le National affirmait que les cheminots « ont besoin de concentrer toute leur tension intellectuelle dans le cercle restreint de leurs occupations professionnelles, et la distraction tourmentée et tourmentante des réunions syndicales n'est pas faite pour exercer sur le service technique une influence salutaire ». Afin d'assurer la discipline des cheminots, l'article proposait leur placement sous statut militaire, qui permettrait de sanctionner comme mutinerie le non-respect de leurs obligationsLe National du 30 juillet 1891, p. 1.. À l'inverse, alors que l'accident ne semblait pas affecter le cours en Bourse des actions de l'EstLe Gaulois du 30 juillet 1891, p. 3., les milieux progressistes dénonçaient l'impunité des grandes compagnies se déchargeant de leurs responsabilités sur des personnels subalternes exploités. Ainsi, Le Radical fustigeait-il « la rapacité de la Compagnie de l'Est », constatant que « les petits employés, mal payés, sont appelés à expier les fautes sciemment commises par les actionnaires en vue d'encaisser de gros dividendes »Le Radical du 29 juillet 1891, p. 1., tandis que dans L'Intransigeant, Henri Rochefort qualifiait le chef de gare inculpé par la justice de « forçat », vitupérant contre les administrateurs du chemin de fer, « toujours là pour toucher les dividendes, et jamais pour recevoir les coups de tampon »L'Intransigeant du 30 juillet 1891, p. 1.. Le journal passera même un accord avec une compagnie d'assurances pour verser une indemnité aux abonnés de son supplément hebdomadaire victimes d'un accident de chemin de fer en France ou en Belgique (Numéro du 30 juillet 1891, p. 1.)..

Sur le plan religieux