La traversée du Jura savoyard présente les différents aménagements, de l'Antiquité à nos jours, ayant permis le franchissement les chaînons jurassiens de l'Avant-Pays savoyard.
Cet Avant-Pays alpin est constitué par les prolongements méridionaux des plis du Jura. Il représente l'un des obstacles à franchir avant d'aborder la chaîne des Alpes pour l'établissement de relations régulières avec la péninsule Italienne. Deux solutions ont été envisagées depuis l'Antiquité : l'affrontement direct ou le contournement. On a longtemps hésité quant au choix fait par les Romains, mais les études les plus récentes concluent à l'affrontement direct par le passage au col Saint-Michel de la chaîne de l'Épine et minimisent l'option du contournement au sud par les Échelles.
Ce problème récurrent s'est posé tout au long des siècles, les autorités s'efforçant chaque fois d'aménager les infrastructures en fonction des besoins du trafic et de l'évolution des techniques de transport. Dans leur rôle de « portiers ou guichetiers » des Alpes, selon la formule consacrée., les princes de la Maison ducale puis royale de Savoie se sont préoccupés de capter le trafic transalpin afin d'en capitaliser les profits. Le duc Charles-Emmanuel II a entrepris dans ce sens des travaux jugés colossaux entre 1665 et 1675 sur l'itinéraire de contournement par Les Échelles. Le traité d'Utrecht en 1713 en a été comme la sanction internationale. Cette solution n'a jamais été remise en question par la suite et la RN 6 vers le col alpin du Mont-Cenis en est devenue le symbole.
Les techniques contemporaines se sont en revanche joué de l'obstacle par le percement de tunnels : ferroviaire en 1884 et, surtout autoroutiers entre 1994 et 1991 (tunnel de Dullin et tunnel de L'Épine).
La nature de l'obstacle alt=Relief jurassien de l'Avant Pays savoyard|gauche|vignette|Relief jurassien de l'Avant Pays savoyard Le territoire à l’ouest du méridien de Chambéry appartient du point de vue géologique, au massif jurassien dont il constitue la pointe sud effilée« L'Avant-pays des Alpes françaises », sur le site geol-alp.com (mise à jour 19 février 2017).. C’est là que se situent les premiers obstacles à vaincre en prélude à la traversée des Alpes. Selon le schéma classique qui vaut pour l'ensemble de la chaîne, dans cet Avant-pays deux anticlinaux d'orientation nord-sud, celui du Mont Tournier à l’ouest et, à l’est, le chaînon du Mont du Chat et son prolongement vers le sud par la chaîne de l'Épine, les monts Grelle et Beauvoir, encadrent le val synclinal de Novalaise.
Une première solution est celle du contournement par le sud. Une fois la rivière du Guiers franchie à hauteur de Romagnieu (Isère), on gagne par sa rive droite les hauteurs de Saint-Franc (Savoie) où l'anticlinal du mont Tournier, ne présente plus qu'un dos arrondi à la modeste altitude de « Mont Tournier », sur le site geol-alp.com (mise à jour 19 février 2017).. En poursuivant dans cette direction, on rencontre le second anticlinal qui abaisse aussi son axe au droit des Échelles jusqu’à s'enfouir sous les falaises du massif préalpin de la Chartreuse ; de surcroît, les eaux de fonte du glacier würmien y ont approfondi leur chenal d'écoulement vers l'Avant-Pays : structure géologique et érosion glaciaire se sont ainsi combinées pour déterminer un étroit passage dit de la Grotte au-delà duquel s’amorce, vers le nord-est, la montée au col de Couz () en direction de Chambéry« Vallée de Couz : Saint-Thibaud, Saint-Jean-de-Couz », sur le site geol-alp.com (mise à jour 19 février 2017).. Sur une distance de environ, il faut rattraper un dénivelé d'une centaine de mètres entre les cotes 440 et 540. La deuxième solution est celle de la ligne droite, plein est : les anticlinaux sont recoupés perpendiculairement ! Dans cette hypothèse, le franchissement du premier anticlinal, celui du mont Tournier, ne fait pas problème car son axe s’abaisse à . Une fois traversé le cours du Thiez, émissaire du lac d'Aiguebelette () on en longe la rive sud. C'est alors qu'il faut entreprendre la rude ascension de la chaîne de l’Épine franchie au col Saint-Michel à . Il paraît inutile d'évoquer la troisième solution : celle d'un contournement par le nord avec franchissement de l'anticlinal du Mont du Chat au col du Chat. Certes, à d'altitude, l'obstacle apparaît moins redoutable que le col de l'Épine, soit de moins. Mais la véritable infériorité est dans l'importance du détour par rapport à la ligne directe Lyon-Chambéry. Même après le percement du tunnel entre 1928 et 1932, cet itinéraire présente toujours un intérêt relativement local..
Aux temps gallo-romains alt=Ancien escalier sur la voie romaine|vignette|Ancien escalier sur la voie romaine
Le choix s'est posé aux Romains pour l'établissement de leur réseau routier à partir du début de l'ère chrétienne, sous le règne de l'empereur Auguste, c’est-à-dire une fois achevée la soumission des tribus montagnardes, par le col du Petit-Saint-Bernard (in Alpe Graia).. La question a longtemps divisé les historiens. Les hypothèses ont été échafaudées à partir de la table de Peutinger qui situe la station intermédiaire de Laviscone à mi-chemin entre celles d'Augusta (Aoste) et de Lemencum (sur le site de Chambéry).. Il était encore permis d'hésiter en 1984 et de souligner l'importance du contournement par Les Échelles arguant de . Autre argument, toponymique : le nom médiéval des Échelles de Lavastrone ad Scalas pouvait, selon certains spécialistes, dériver de Laviscone. Enfin les traces de l’escalier par lequel on accède au fameux passage de la Grotte n’ont pas été entièrement oblitérées par les travaux du . Au terme de cette argumentation, c’est avec beaucoup de prudence qu'André Charvet (1944-1987) se rangeait à l'hypothèse d’une voie de contournement concurrente d’une voie prétorienne (principale) en ligne directe escaladant la chaîne de l’Épine.
alt=Sarcophage au col Saint-Michel|vignette|Sarcophage au col Saint-Michel. Une telle réserve ne semble plus de mise aujourd'hui après la récente mise au point de Bernard Kaminski, membre notamment du Groupe de recherches et d'études historiques de Cognin. Son argumentation est d'abord négative. La voie de contournement par Les Échelles est plus longue par la table de Peutinger<ref name="Kaminski">Articles de Bernard Kaminski, publiés sur le site grehcognin.fr (Groupe de recherches et d'études historiques de Cognin) : « La voie impériale romaine du col Sain-Michel (tronçon Labiscone-Lemencum de Vienna à Mediolanum », Centre de Recherche et d'Histoire de Cognin, 2014, 16 pages ( lecture en ligne) ; « La voie impériale romaine de Labiscone au col Saint-Michel », , 14 pages ( lecture en ligne ou sur le site docplayer.fr).</ref>. Ce seul argument serait rédhibitoire quand on sait la préférence des Romains pour la ligne directe. Celui du moindre dénivelé ne tiendrait pas davantage car le tracé en montagnes russes par les Échelles et le col de Couz aboutit à un cumul de contre 645 par la chaîne de l'Épine.
alt=Croix à base campaniforme de Lépin|vignette|Croix à base campaniforme de Lépin La plaidoirie positive est tout aussi convaincante. Argument massue : la croix à l’entrée ouest du village de Lépin est située très exactement à équidistance de 14 milles tant d’Augustum (l’actuelle Aoste) que de Lemencum (sur le site de Chambéry), ce qui correspond aux indications de la table de Peutinger ; son embase campaniforme est caractéristique des bornes milliaires sur les voies romaines. La croix aurait donc été érigée en remplacement de cette borne selon un processus traditionnel. En poursuivant vers l’est, les fouilles récentes ont confirmé une présence gallo-romaine sur la rive sud du lac d’Aiguebelette. Du reste, le passage par le col Saint-Michel, anciennement « col de Saint-Germain »., à , est confirmé de longue date par l'appellation de « Montjoux » (Mons Jovis, « montagne de Jupiter ») jusqu'au . Le col accueillait une chapelle dédiée à Germain, évêque d'Auxerre, dont le corps a été ramené par ce col de Ravenne en France, et à saint Michel, protecteur des hauts lieux (lire en ligne). La présence d'une mansio (relais) reste cependant du domaine de l'hypothèse. Bien entendu, la confirmation de la préférence accordée à l’itinéraire de franchissement direct par la chaîne de l’Épine n’est pas la négation de l’existence d’une voie secondaire de contournement par Les Échelles. Il lui est simplement réservé la qualification de voie mineure dont le souvenir se serait conservé dans le nom de la commune de Vimines (via minor'') , sur le versant oriental de la chaîne de l'Épine à l’approche de Chambéry, à flanc de coteau afin d’éviter la zone marécageuse qui précède le col de Couz.
Aux temps modernes () L’histoire ne semble plus s’écrire sur l’itinéraire des Echelles avant le mais bien sur celui du col Saint-Michel. Elle a retenu comme emblématique le passage par ce col de François le : un an après son éclatante victoire de Marignan, il se devait d’aller en pèlerin vénérer le fameux Saint-Suaire alors exposé dans la chapelle du château des ducs à Chambéry, au pays natal de sa mère Louise de Savoie. Le souvenir de sa marche à pied « par la montagne fort haute d’Aiguebelette du chemin de Paris à Romme » en est encore entretenu au passage des « grottes de François » où le souverain aurait trouvé refuge le temps d’un orage. Cette préférence à l’itinéraire des Echelles pouvait se justifier par un meilleur entretien et une moindre exposition au brigandage. Et si, lorsqu’il subira à son tour la concurrence victorieuse du chemin des Echelles au point de risquer d’être abandonné par incurie, les habitants des communes des versants rappelleront les autorités à leur devoir. Elles feront d’ailleurs mieux que d’assurer la permanence de la liaison entre les deux versants de l’Epine mais l’amélioreront en substituant au col Saint-Michel le col voisin du Crucifix abordé par un lacet plus commode.
Dans la première moitié du , des hostilités trop fréquentes avaient détourné le trafic transalpin de la Savoie au profit des itinéraires suisses (Simplon, Grand-Saint-Bernard). Cette situation était économiquement très préjudiciable tant aux nombreuses corporations qui vivaient du trafic qu’aux finances publiques privées de droits de péage. Sous le règne du duc de Savoie Charles-Emmanuel II (1638-1675) dont la mère Christine de France venait d’assurer la régence, il fut décidé d’aménager le secteur du Pont-de-Beauvoisin à Saint-Jean-de-Maurienne de manière à le rendre accessible aux charrettes avec deux modifications majeures. Avant d’arriver aux Echelles, au niveau de Saint-Franc, on choisit carrément de changer le tracé. Au lieu d’escalader l’anticlinal, une nouvelle voie fut créée dans la cluse du Guiers connue sous le nom de gorges de Chailles qui marquait la limite entre Savoie et Dauphiné. Il fallut tailler dans la falaise de rive droite au-dessus du niveau du torrent.