Arturo Enrique SampayPrononcer samm-paille, en portant l’accent tonique sur la deuxième syllabe (API /sam’paj/). (Concordia, Entre Ríos, 1911 ― La Plata, 1977) était un juriste, professeur d’université et essayiste argentin, spécialisé en droit constitutionnel.
Après avoir adhéré aux idées du radical Hipólito Yrigoyen, notamment à son nationalisme social, il devint conseiller municipal de sa ville natale pour l’UCR, puis pencha vers l’humanisme chrétien et développa une pensée social-chrétienne. Il rejoignit ensuite le mouvement radical dissident FORJA, et se rallia enfin au péronisme au milieu de la décennie 1940. En 1949, sous le premier gouvernement de Perón, il fut élu membre de l’assemblée constituante et sera à ce titre le principal concepteur de la et par là l’artisan du constitutionnalisme social en Argentine.. Il enseigna le droit politique, le droit constitutionnel et les sciences politiques dans plusieurs universités en Argentine, mais fut contraint en 1952, par suite de la disgrâce de Mercante, à qui il était lié, et de la sienne propre auprès du pouvoir péroniste, de s’exiler pour la Bolivie et l’Uruguay. Les gouvernements qui se succédèrent après le coup d’État antipéroniste de , s’ils l’autorisèrent à rentrer en Argentine en 1958, ne mettront pas un terme à l’ostracisme à son encontre, et ce n’est qu’en 1974, avec le retour de Perón, qu’il rentra dans ses fonctions d’enseignant universitaire. Il siégea à la Cour suprême de justice de la Nation de 1973 à 1976, et fut désigné en 1975 membre de la Commission contre la discrimination raciale des Nations unies.
Doté d’une vaste culture philosophique et historique, Arturo Sampay est l’auteur de plusieurs ouvrages théoriques de science politique et d’histoire institutionnelle, où se manifeste ce qu’il appelle sa gnoséologie réaliste (ou réalisme ontologique), c’est-à-dire son parti pris d’étudier l’État comme réalité historique concrète et dynamique, avec sa structure et fonction actuelles, tel qu’il se présente à nous à notre époque et dans notre espace historiques. Dès lors, la pensée de Sampay sera en constante évolution, l’auteur la confrontant sans cesse à la réalité changeante de l’Argentine et du monde. En particulier, il analysa avec minutie le processus historico-institutionnel de la République argentine depuis la révolution de Mai, mettant au jour, nombreux documents à l’appui, les causes profondes des événements et le substrat socio-politique des différents textes constitutionnels.
Ses réflexions sur la constitution l’amèneront à rejeter l’idée du texte constitutionnel comme charte fondatrice hypostasiée de la communauté politique ; la constitution écrite, juridique, n’épuise pas le concept de constitution, n’en étant en effet qu’une des trois strates, à côté de la constitution réelle (la structure sociale existante) et la constitution primigène (ensemble des atavismes, traditions anciennes, déterminismes géographiques etc.). La constitution juridique écrite n’est pas un objet autonome, mais l’émanation de la constitution réelle, qu’elle doit refléter, sous peine de n’être qu’une constitution nominale vide de substance ; une constitution juridique ne peut avoir de pouvoir de transformation sociale que si les voies nouvelles qu’elle trace épousent l’évolution de la constitution réelle, et que si elle renforce ainsi cette évolution par le poids de son impérativité juridique (influant alors sur la réalité sociale). Aussi les transformations survenues en Argentine depuis 1853, date de la première constitution nationale (toujours en vigueur en 1949), appellent-elles l’adoption d’une nouvelle charte qui tienne compte des réalités modernes que sont l’industrialisation du pays, la maturité politique de la population argentine, la manifeste volonté d’émancipation des classes laborieuses etc. Le texte constitutionnel moderne devra fixer comme but suprême de l’organisation politique la poursuite de l’intérêt général (le bien commun) et affirmer la légitimité de l’intervention de l’État dans les affaires économiques sitôt que ce but le requiert, au rebours des constitutions du siècle, qui, issues des Lumières, consacrent le droit « libéral-bourgeois » et traduisent une conception individualiste de l’économie, instituant p.ex. le droit absolu de propriété et la liberté de conclure des contrats, sans égard à l’intérêt général de la population.
Biographie Arturo Sampay naquit à Concordia, dans la province d’Entre Ríos, comme fils de Fernando Sampay et d’Antonia Berterame. Il poursuivit entre 1925 et 1929 ses études secondaires dans le traditionnel Collège national de Concepción del Uruguay. Sa formation scolaire fut complétée par la fréquentation de son grand-oncle prêtre, Carlos Sampay, qui l’initia à la philosophie et aux langues anciennes, latin et grec ; c’est lui qui mit à sa portée la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin ainsi que d’autres œuvres qui marqueront la culture intellectuelle de Sampay.
Engagement auprès d’Yrigoyen et études de droit Arturo Sampay se reconnut très jeune dans les idées du nationalisme radical professées par Hipólito Yrigoyen et réussit à se faire élire conseiller municipal de sa ville natale Concordia sous l’étiquette UCR.. En 1929, il s’engagea activement dans la campagne en faveur de la nationalisation du secteur pétrolier que menaient alors le président Hipólito Yrigoyen et le général Enrique Mosconi.
À partir de 1930, il alla s’établir à La Plata, capitale de la province de Buenos Aires, pour y entreprendre des études universitaires à la faculté des sciences juridiques et sociales de l’université nationale de la ville, et obtint en 1932 son diplôme d’avocat avec distinction.. Il soutint ensuite une thèse de doctorat intitulée « La crisis del Estado de Derecho liberal burgués » (littér. la Crise de l’État de droit libéral bourgeois), puis suivit plusieurs cursus de post-graduat : en Suisse, auprès de , disciple de Hermann Heller, où il s’appliqua à conceptualiser philosophiquement les constitutions des différents pays, postulant qu’elles étaient toujours conditionnées par la réalité sociale et que par suite le projet de les étudier obligeait à examiner leur substrat sociologique ; à Milan, auprès de et d’Amintore Fanfani, où il fréquenta un cours sur les origines du capitalisme donné par ce dernier ; et à Paris, où il écouta à la Sorbonne les conférences de Louis Le Fur sur le droit naturel, et celles que prononçait à son domicile le philosophe catholique Jacques Maritain.
Nonobstant que le président Yrigoyen eût été renversé par le coup d’État de septembre 1930, la province d’Entre Ríos connut à nouveau plusieurs gouvernements radicaux. C’est ainsi que sous le gouvernorat du radical antipersonnaliste fut adoptée en 1933 une constitution de conception moderne, à laquelle Sampay consacrera sa première étude juridique ; dans cet ouvrage, intitulé La Constitución de Entre Ríos ante la nueva ciencia constitucional: carácter de la nueva Constitución de Entre Ríos, parue une première fois en 1934, pétrie d’orgueil provincial et d’un « amour visible et légitime pour la tradition et les valeurs d’Entre Ríos » (selon ce qu’en dit le professeur , préfacier de la seconde édition de 1936), Sampay marquait déjà sa position face à l’évolution alors en cours du droit constitutionnel ; en effet, vers cette époque, plusieurs provinces argentines sanctionnaient des constitutions de transition en y insérant, certes timidement encore, des principes sociaux tendant à dépasser le « constitutionnalisme libéral » classique.
En 1944, il épousa Dora Navarro et élut domicile à La Plata ; de leur union naîtront les enfants Dora Mirta, María Alicia et Arturo Enrique. La même année, il devint enseignant à l’université nationale de la ville, occupant la chaire de Droit politique.
Sampay était membre de l’Institut international de Philosophie du droit et de Sociologie juridique, de l’Institut argentin de Philosophie juridique et sociale, et de la Fondation Victoria-Suárez pour l’étude du droit international.
FORJA et adhésion au péronisme Au milieu de la décennie 1940, Sampay, catholique militant et affilié au parti radical d’Entre Ríos, fit un virage vers le nationalisme et fut l’un de ces radicaux qui rejoignirent le péronisme, mouvement politique d’inspiration sociale appelé à porter à la présidence de l’Argentine le colonel Juan Perón. Sampay et Perón se connurent en 1944 lorsque celui-ci eut déjà, en qualité de titulaire du secrétariat au Travail et à la Prévoyance, apporté d’importantes contributions à la création d’une législation du travail. À partir de ce moment, les deux hommes entretiendront une relation étroite, Sampay embrassant la cause de Perón, devenant un de ses principaux conseillers, et assistant Evita en plusieurs occasions. Vers la même époque, Sampay avait également été introduit, par le biais de quelques-uns de ses amis, chez les jeunes radicaux de FORJA, avec lesquels il partageait les mêmes inquiétudes politiques, et s’était lié en particulier avec deux intellectuels qui faisaient figure de chefs de file de cette jeune génération, Arturo Jauretche et Raúl Scalabrini Ortiz..
En 1945, lors de l’intervention fédérale (= mise sous tutelle par le pouvoir central) décidée contre la province de Buenos Aires, Sampay fut désigné par l’interventeur fédéral Juan Atilio Bramuglia premier sous-assesseur de gouvernement, puis fut nommé procureur d’État de la province, auquel titre il sera chargé d’enquêter sur l’évasion fiscale de grandes entreprises telles que celles du groupe Bemberg et la ; touchant cette dernière, il fut l’artisan, aux côtés de Miguel López Francés et d’Arturo Jauretche (pour lors respectivement ministre des Finances et président de la Banque de la province de Buenos Aires), de la provincialisation totale (c’est-à-dire son transfert aux autorités publiques provinciales) de cette importante institution.
La constitution de 1949 En 1945, il rejoignit l’Unión Cívica Radical Junta Renovadora (UCR-JR), parti nouvellement fondé par des radicaux ayant fait sécession de l’UCR car désireux de soutenir la candidature à la présidence de Juan Perón, et l’un des trois partis qui allaient appuyer celui-ci.. Le candidat à la vice-présidence associé en binôme à Perón, Juan Hortensio Quijano, appartenait justement à l’UCR-JR. Au lendemain de la victoire de Perón aux élections de , Sampay devint l’un des principaux maîtres d'œuvre de ce qu’on appellera la « doctrine justicialiste ».
vignette|190px|Exemplaire de la constitution argentine de 1949 exposé au musée du Bicentenaire à Buenos Aires. En 1946, sous le gouvernorat de Domingo Mercante, Sampay fut nommé procureur de la province de Buenos Aires.