Les Beatus sont des manuscrits ibériques des , et s, plus ou moins abondamment enluminés, où sont copiés notamment les Commentaires de l'Apocalypse rédigés au par le moine Beatus de Liébana. Pour bien comprendre l'importance capitale qu'a pu avoir cet ouvrage, il est indispensable d'en connaître le contexte historique de façon détaillée, ainsi que le contenu et l'interprétation qui en fut faite.
Histoire des Asturies Romains et Barbares En 379, l'empereur Gratien choisit un général « espagnol », Théodose (ou Théodose , dit Théodose le Grand) pour en faire l'empereur d'Orient. Ce dernier, après avoir éliminé un usurpateur en Occident en 388, règne sur la totalité de l'Empire romain.
Converti au christianisme en 380, il en fait la religion officielle. Il interdit l'hérésie arienne, les cultes païens et le manichéisme.
L'unité est de courte durée : à sa mort, l'Empire est partagé entre ses deux fils.
Le , poussés par les Huns, des peuples germaniques franchissent le Rhin et déferlent sur la Gaule. Les Suèves s'établissent en Galice (nord-ouest de l'Espagne), les Vandales et les Alains descendent vers la Bétique (correspondant plus ou moins à l'actuelle Andalousie).
Pendant ce temps, Alaric, chef des Wisigoths, s'empare de Rome en 410. Son successeur, Athaulf, épouse en 414 Galla Placidia, fille de Théodose. Mais, chassé par le gouvernement de Ravenne, il passe en Espagne. Dès lors, les guerres entre Barbares vont se multiplier dans la péninsule Ibérique.
Mais en même temps, ces peuples se romanisent, et certains (Wisigoths et Francs) s'unissent aux troupes impériales pour arrêter les Huns d'Attila en 451 près d'Orléans (bataille des Champs Catalauniques, où meurt Théodoric).
Peu après, le roi des Wisigoths, Euric, s'empare de toute l'Espagne et devient le premier souverain indépendant de ce peuple. L'Empire romain n'existe plus. Fidèle à l'arianismeSelon Arius (vers 250-336), le Christ est la première créature de Dieu dont il est le ministre., Euric contraint le roi suève des Asturies à se convertir.
L'arianisme espagnol et le retour au Christianisme
En 325, un évêque de Cordoue avait fait convoquer par l'empereur Constantin le premier concile œcuménique à Nicée pour faire condamner ces thèses subordinationnistes (le Christ subordonné à Dieu). Ce fait majeur prouve qu'il y avait déjà une forte présence arienne en Espagne avant l'arrivée des Barbares.
Les Wisigoths, ariens eux aussi, contribueront à installer davantage l'hérésie dans la péninsule. Bien que ne représentant que 5 % de la population par ailleurs chrétienne, ils font de l'arianisme la religion d'État. Les offices sont dits en langue goth. L'archevêque arien de leur capitale Tolède, est Primat d'Espagne.
Le clergé catholique se réfugie dans le milieu rural. On voit s'édifier des oratoires, des ermitages, des monastères dans l'arrière-pays. Le peuple demeurant largement fidèle au christianisme, la population urbaine se raréfie et les villes se referment sur elles-mêmes.
Dans le dernier quart du , le roi wisigoth Léovigilde se marie avec Theodosia, la sœur catholique d'Isidore de SévilleSous les épiscopats successifs des deux frères, Léandre (579-600) et Isidore (600-636), Séville devient un foyer culturel extrêmement brillant. Isidore est l'auteur des Étymologies, 20 volumes qui constituent la somme de toutes les connaissances de son temps : géométrie, astronomie, architecture, grammaire, métaphysique, littérature, théologie, etc.. Il cherche à réconcilier les Wisigoths et les « Hispano-romains », et se rallie au symbole de Nicée en ce qui concerne la nature du Christ. Un de ses fils épouse une petite-fille catholique de Clovis. Un autre fils, Ricarède, se convertit au christianisme en 587 et abjure officiellement l'arianisme au cours du concile de Tolède en 589, entraînant avec lui la reine, toute la cour et les évêques wisigoths hérétiques.
L'archevêque de Tolède demeure primat d'Espagne, et l'Église est soutenue par les souverains. Ceux-ci nomment les évêques qui, en retour, exercent un contrôle sur l'administration royale.
Mais les Wisigoths doivent faire face à des épidémies, des famines, des incursions des Francs. Des guerres de successions ravagent le pays. Un prétendant au trône de Tolède, Akhila, réfugié à Ceuta (Maroc), a la malencontreuse idée, pour s'assurer la victoire sur son ennemi Rodéric, de demander l'aide de troupes du Maghreb. Ainsi, en 711, Tariq ibn Ziyad franchit le détroit dont le nom est désormais associé au sienGibraltar = djebel Tariq, le rocher de Tariq..
Le royaume des Asturies Le faible nombre des conquérants musulmans favorise la naissance du royaume des Asturies au , dans le nord de l'Espagne actuelle. Ce royaume sera profondément influencé par certains des chrétiens arabisés, les Mozarabes, venus s'installer à la suite des troubles provoqués par Euloge de Cordoue. C'est dans ce contexte historique, et dans une région où les exilés ont apporté une très riche culture, notamment sur le plan artistique, que Beatus (Beato pour les Espagnols), moine dans un couvent de la vallée de Liébana, écrit son commentaire de l'Apocalypse.
Le commentaire de l'Apocalypse (In Apocalypsin) Description
C'est une œuvre d'érudition mais sans grande originalité, faite surtout de compilations. Beatus puise des extraits plus ou moins longs dans les textes des Pères et Docteurs de l'Église, notamment saint Augustin, saint Ambroise, saint Irénée, saint Isidore. Il y ajoute le commentaire du Livre de Daniel par saint Jérôme.
L'organisation est jugée par certains maladroite, et le texte parfois redondant ou contradictoire. Loin d'une œuvre émanant d'une personnalité forte et profonde, nous sommes en présence d'une production quelque peu timorée, ne témoignant pas d'un grand esprit d'innovation, mais s'effaçant plutôt devant la tradition. Comment un tel livre, écrit en 776 et remanié dix ans plus tard, a-t-il eu un tel impact pendant quatre siècles ?
Si la part de Beatus est très réduite, l'ouvrage donne par contre une traduction latine intégrale de l’Apocalypse de Jean, ce qui peut en partie expliquer sa notoriété.
Le genre apocalyptique et son histoire
L'Apocalypse de Jean est le dernier livre du corpus biblique chrétien. Le genre littéraire apocalyptique (du grec apocalupteïn, dévoiler) fleurit dans la période intertestamentaire (entre le et le ) Il trouve ses racines, non dans le Nouveau Testament, mais dans les derniers livres de l'Ancien, notamment certains passages du Livre de Daniel (écrit vers 167 ) : les ApocalypsesNous trouvons, dans les écrits intertestamentaires, entre autres : les Testaments des douze patriarches, l'Apocalypse grecque de Baruch, le Livre des secrets d'Énosh, l'Apocalypse syriaque de Baruch, l'Apocalypse d'Abraham, l'Apocalypse d'Élie. ont donc bien plus de relations conceptuelles et contextuelles avec la culture sémitique de l'Ancien Testament qu'avec le monde des Évangiles.
LApocalypse de Jean a été rédigée dans le dernier tiers du , pendant les persécutions de Néron puis de Domitien contre les chrétiens qui refusaient de sacrifier au culte de l'empereurLe panthéon romain, anarchique et envahi par les dieux exotiques, favorisait les sectes et les cultes ésotériques. Pour lutter contre ces facteurs déstabilisants pour l'Empire, le culte de l'empereur avait été instauré..
Une apocalypse est un « dévoilement » de l'avenir, révélé à une âme et transcrit sous une forme poétique plus ou moins cryptée. C'est un discours eschatologiqueDu grec eskhatos, dernier, - l'eschatologie est un discours sur les étapes historiques qui conduisent à un achèvement de l'Histoire. Ces étapes sont présentées comme nécessaires. Ce discours suppose une fin du monde et une raison d'être de cette fin.. On a qualifié les apocalypses d'« Évangiles de l'Espérance », car elles annoncent à des populations martyrisées que le mal historique aboutit à une félicité éternelle. Dépassant les événements observables, l'Apocalypse en dévoile le sens et montre comment leur enchaînement nécessaire se prolonge, par-delà la mort et la fin du monde, dans l'établissement du règne de Dieu.
Le texte semble généralement obscur à ceux qui ne sont pas pénétrés par la culture biblique : destiné aux croyants et à eux seuls, il fait référence à l'Histoire sainte et à des livres prophétiques de l'Ancien Testament. Aussi sa portée « politique » échappe-t-elle aux persécuteurs.
C'est donc une conception de l'Histoire (une « théologie de l'Histoire », écrivait Henri-Irénée Marrou) destinée à montrer à ceux qui souffrent comment le Bien suprême se trouvera au terme d'un cheminement historiquement nécessaire à travers le MalLa philosophie de Hegel se fera l'écho – en apparence rationnel – de cette pensée apocalyptique. Ce qui, dans la pensée chrétienne était mystère de l'Histoire, devient chez Hegel une concaténation: l'Esprit gouverne la marche du Monde et l'entraîne vers sa fin dernière, la conscience de l'identité du réel et du rationnel et la soumission de tout événement à la Raison. Il faut bien distinguer la dialectique hégélienne de l'espérance kantienne. Pour Kant, il n'est pas possible de savoir s'il y a un déroulement nécessaire en soi de l'Histoire dont la Raison et le Bien seraient le terme. C'est à l'historien philosophe de choisir les événements de façon à découvrir dans leur progrès des motifs d'espérer..
Beatus et la naissance de l'Espagne
Le message Les chrétiens se trouvent après 711 face à l'islam comme ils l'avaient été face à l'Empire romain. Ils ne peuvent plus pratiquer leur culte au grand jour ; cloches et processions sont interdites ; les églises et les monastères détruits ne peuvent être reconstruits ; les persécutions prennent souvent une tournure sanglante.
L'''Apocalypse se présente alors comme le livre de la résistance chrétienne. Les grands symboles prennent un sens nouveau. La Bête, qui désignait l'Empire, devient le nom de l'émirat (devenu ensuite califat), - Babylone n'est plus Rome mais Cordoue, etc.
LApocalypse, qui avait été interprétée comme une prophétie de la fin des persécutions romaines, devient l'annonce de la Reconquête. C'est une promesse de délivrance et de châtiment. Le décodage en est simple pour les masses croyantes, et ce livre finit par prendre, dans l'Espagne occupée, plus d'importance que les Évangiles.
Santiago Le Commentaire de l'Apocalypse mentionne que saint Jacques est l'évangélisateur de l'EspagneSaint Julien, archevêque de Tolède, et saint Isidore, archevêque de Séville, avaient rejeté ces affirmations. Clément VIII (pape de 1592 à 1605) fera même supprimer du bréviaire une phrase introduite par saint Pie V (pape de 1566 à 1572) disant que « saint Jacques a parcouru l'Espagne et y a prêché l'Évangile ».. Certains historiens pensent même que Beatus est l'auteur de l'hymne O dei verbum, dans laquelle saint Jacques est qualifié de saint patron de l'Espagne.
Au début du le tombeau de saint Jacques est « découvert » au « Campo de la Estrella » (c'est-à-dire Compostelle, qui deviendra Saint-Jacques-de-Compostelle. C'est là qu'auraient été transportées les reliques du frère de saint Jean l'Évangéliste un siècle plus tôt, depuis Merida, pour les soustraire aux profanateurs musulmansCette légende, très tôt contestée par l'Église, ne trouve aucun crédit auprès des historiens. On n'a aucune trace de cette extraordinaire translation qui aurait dû d'autant plus frapper l'imagination des chrétiens qu'elle aurait bravé l'interdit du IIIe Concile de Carthage interdisant le transfert, le partage et le commerce des reliques.. L’Apocalypse étant à l'époque attribuée à saint Jean, Beatus a peut-être voulu honorer également son frère Jacques le Majeur, et faire des deux fils de Zébédée les vecteurs des valeurs de l'Espagne martyrisée, résistante et glorieuse.