vignette|right|Érasme Novum Instrumentum omne est la première édition imprimée du Nouveau Testament en grec (1516). Elle a été compilée par Érasme (1469–1536) et imprimée par Johann Froben (1460–1527) de Bâle. Quoique la première « version imprimée » du Nouveau Testament en grec fût la Bible polyglotte d'Alcalá (1514), celle-ci, réservée aux érudits, ne fut rendue publique qu'ensuite (1522). Érasme a consulté plusieurs manuscrits grecs conservés à Bâle, mais pour certains versets de l'Apocalypse, il ne disposait que de la Vulgate latine.

Cinq éditions du Novum Instrumentum omne ont été publiées (1516, 1519, 1522, 1527 et 1536), avec toutefois un titre différent à partir de la deuxième édition : Novum Testamentum omne. La plus remarquable est la seconde édition, qui est celle qu'utilisa Martin Luther pour sa traduction du Nouveau Testament en haut-allemand, dit « Nouveau Testament de septembre », ainsi que la troisième édition (1522), qu'utilisèrent Tyndale pour son English New Testament (1526) et les protestants pour la Bible de Genève et la Bible du roi Jacques. Cette troisième édition contenait en outre le Comma Johanneum. Ainsi on peut considérer que l'édition du Nouveau Testament d’Érasme est à la base de la plupart des traductions modernes du Nouveau Testament, publiées entre le XVIe et le XIXe siècle.

Prélude En 1505, Érasme fait publier les Adnotationes in Novum Testamentum de Laurent VallaD’après , p. 107.D’après . L'ouvrage est consacré à la dernière partie de la Vulgate, qui est le texte latin officiel de la Bible, mais sous l'angle littéraire. Les annotations de Valla sont déjà fondées sur une version grecque (manuscrite) du Nouveau Testament et sur des témoignages patristiques anciensD'Homère à Érasme, p. 97.

L'édition princeps En 1512, Érasme était en tractations avec Josse Bade, afin d'éditer la Vulgate de Saint-Jérôme d'une part, et d'obtenir la réédition de ses Adages d'autre part ; ce double projet avorta, et Érasme rompit avec l'imprimeur parisienD'après . Il retourna en Angleterre, où il enseignait le grec à l'université d'Oxford : c'est là, selon Reynolds et WilsonD'Homère à Erasme, p. 105., qu'il aurait commencé à compulser des manuscrits grecs du Nouveau Testament, et particulièrement le manuscrit de Leicester (). Il est en tous cas certain que c'est au cours d'une visite à Bâle, au mois d', qu'Érasme contacta Johann Froben. Si quelques érudits (par ex. S. P. Tregelles) ont pensé que Froben, ayant eu vent de la Bible polyglotte espagnole, avait été tenté de concurrencer le projet d'AlcalaCf. S. P. Tregelles, The Printed Text of the Greek New Testament, Londres 1854, p. 19, . est du même avis., d'autres (tels Bruce Metzger) révoquent cette thèse en doute faute de preuvesCf. .. L'idée la plus vraisemblable est qu’Érasme voulait publier le texte grec pour démontrer la supériorité de son édition (latine) de la bible de Jérôme sur la Vulgate des églises.

L'autre rencontre décisive eut lieu en à l’université de Cambridge : là, Beatus Rhenanus lui remit la proposition éditoriale de Froben. Décidé cette fois par les moyens mis à sa disposition, Érasme repartit en à Bâle et se mit immédiatement au travail, aidé d'un jeune juriste hébraïsant, ŒcolampadeD'après .. Érasme n'avait ramené aucun manuscrit grec d'Angleterre, confiant d'en trouver à Bâle : et en effet il put emprunter plusieurs manuscrits à la bibliothèque des Dominicains de Bâle, si bien qu'il disposait au total de sept manuscrits grecsSur les manuscrits latins dont s’est servi Érasme, voir .D'après . :

Manuscrit Contenu Date Minuscule 1eap Complet sauf l'Apocalypse Minuscule1rK Livre de l'Apocalypse Minuscule Évangiles Minuscule 2ap Actes des Apôtres et Épîtres Minuscule 4ap Épîtres de Paul Minuscule 7p Épîtres de Paul Minuscule 817 Évangiles Érasme emprunta les manuscrits 1eap et 1rK à Johannes Reuchlin, les autres aux DominicainsLa plupart des manuscrits provenaient d'une collection léguée en 1443 au monastère dominicain de Bâle par Jean de Raguse; cf. .. C'est apparemment en connaissance de cause qu'il écarta le Codex Basilensis, conservé alors à la Bibliothèque universitaire de Bâle. Érasme possédait trois manuscrits des Évangiles et des Actes des Apôtres, quatre manuscrits des épîtres de Paul, mais un seul manuscrit du Livre de l'Apocalypse. Pour chaque livre du Nouveau Testament, il pouvait faire la recension de trois ou quatre manuscrits, sauf pour l'Apocalypse. Le manuscrit de ce dernier livre était malheureusement lacunaire : la dernière page, contenant les six derniers versets, était manquante. Plutôt que de retarder la publication, Érasme décida de traduire les versets manquants de la Vulgate latine en grecD'Homère à Érasme, p. 109. Il se fonda au surplus sur un manuscrit médiocre de la VulgateReynolds et Wilson (D’Homère à Erasme) écrivent à ce sujet (p. 108) : , comportant notamment en la leçon fautive libro vitæ (« livre de vie ») au lieu de ligno vitæ (« arbre de vie »)Le philologue Hoskier () estime cependant qu’Érasme ne s'est pas servi de la Vulgate, mais d'autres manuscrits grecs tels le 2049. ; cela dit, Érasme n'a pas évité certaines interpolations dans d'autres passages de l'Apocalypse, ni même d'autres livres du Nouveau Testament : ainsi F. H. A. Scrivener relèveF. H. A. Scrivener, A Plain Introduction to the Criticism of the New Testament, George Bell & Sons: London 1894, Vol. 2, p. 184. qu'en , l'érudit batave a produit un authentique néologisme : le « superlatif » ἀκαθαρτητος (au lieu de τὰ ἀκάθαρτα, c'est-à-dire « souillures »). En il transcrit καιπερ εστιν (est pourtant) au lieu de και παρεσται (et reparaîtra). En , la question posée par Paul à l'Esprit lors de sa conversion sur le chemin de Damas, Τρέμων τε καὶ θαμβὣν εἲπεν κύριε τί μέ θέλεις ποιῆσαι (« Tremblant et saisi d’effroi, il dit : Seigneur, que veux-tu que je fasse ? ») est une interpolation caractéristique de la VulgateCf. .Hills (King James Version Defended!, pp. 199-200) voit dans cette initiative d’Érasme : l'introduction de leçons tirées de la Vulgate, une intuition géniale..

vignette|right|Ultime page du Nouveau Testament d'Erasme (Ap. 22:8-21) L'impression commence le , et s'achève en un temps record pour l'époque (). Elle a été menée à la hâte, avec force mastics, et porte un titre déconcertant :

Dans ce titre, les mots : Novum Instrumentum ... Recognitum et Emendatum signifient « Nouvel appareil... Revu et corrigé, non seulement à partir de l'authentique grec, mais aussi de nombreuses versions anciennes dans d'autres langues. » L'auteur ne peut faire allusion qu'au texte latin révisé de la Vulgate, puisqu'à ce moment il n'y avait encore aucune édition imprimée du Nouveau Testament grec en libre circulation. Dans sa dédicace au pape Léon X, Érasme écrit :

C'était une édition bilingue, et il apparaît, typographiquement parlant, que le texte grec (qui occupe la colonne de gauche) n'était pas l'objectif premier de cette édition, mais plutôt le texte latin de la Vulgate restituée.

Seconde édition La première édition n'eut qu'un succès mitigé et pourtant, à peine trois ans plus tard, une seconde édition voyait le jour, avec un titre plus familier : Testamentum au lieu de Instrumentum. Érasme se servait cette fois plus systématiquement du manuscrit Minuscule 3 (). Son texte grec était amélioré sur 400 points environ, et la plupart des fautes typographiques étaient corrigées ; l'édition amenait pourtant aussi son lot de fautes de lectureS. P. Tregelles, , p. 25.. Pour ce qui est de la version latine, Érasme avait substitué à sa restitution de Jérôme sa propre traduction latine depuis le grec, plus élégante et cette version connut une belle faveur auprès des lettrés ; mais elle attira à l'auteur de nouvelles polémiques, surtout pour les gloses qu'il avait rédigées à Cambridge et OxfordBruce M. Metzger, Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament: Its Transmission, Corruption and Restoration, Oxford University Press, 2005, p. 146..

López de Zúñiga, dit Stunica, l'un des éditeurs de la bible polyglotte de Ximenes, reprocha à Érasme d'avoir supprimé (cf. Comma Johanneum). Érasme répliqua qu'il n'avait trouvé cette leçon dans aucun manuscrit grec ; qu'on ne pouvait donc véritablement parler d'« omission », mais plutôt de prudence. Stunica lui répondit qu'à son avis, les manuscrits latins étaient plus fiables que les manuscrits grecs. Érasme montra alors que certains manuscrits en latin ne contenaient pas le passage citéS. P. Tregelles, An Account of the Printed Text of the Greek New Testament, Londres 1854, p. 22..

Puis en 1520, un jeune étudiant anglais de Louvain, Edward Lee, accusa Érasme de revivifier l'arianismeSource : .. En 1521, c'était Paulus Bombasius, conservateur de la Bibliothèque vaticane, qui reprochait à Érasme de s'éloigner dans son texte grec de l'antique Vulgate. : il indiqua à Érasme que la Bibliothèque vaticane détenait un exemplaire grec extrêmement ancien des Saintes Écritures (il s'agissait en l'occurrence du Codex Vaticanus). Il en envoya deux extraits, à savoir les passages 1 Jean IV:1-3 et 1 Jean V:7-11 (mais non la Comma, et pour cause...).

Cette seconde édition a formé la base de la version en haut-allemand de Luther.

Troisième édition La troisième édition du texte grec d’Érasme (1522) incluait cette fois le Comma Johanneum. On a souvent répété qu'Erasme avait pris l'engagement de le faire si on lui présentait un manuscrit ancien le comportant : ce fut en l'occurrence un manuscrit grec (le Codex Montfortianus) : mais Érasme doutait de son authenticité, et il l'indique dans ses glosesReynolds et Wilson, D'Homère à Érasme, p. 109. Selon les auteurs, le manuscrit en question est un apocryphe composé pour l'occasion.Une édition récente des gloses d’Érasme au Nouveau Testament est celle d’.. Henk Jan de Jonge, spécialiste des études érasmiennes, critique les allusions à une promesse qu'Erasme aurait faite. Il voit plutôt dans l'addition du Comma le souci qu'avait l'érudit batave de sa réputation et du succès de son Novum TestamentumCf. ..

Pour préparer cette édition Érasme, s'appuyant sur le Codex Montfortianus, introduisit la leçon fautive εμαις (au lieu de εν αις) en D'après ..

La troisième édition diffère en 118 passages de la secondeS. P. Tregelles, An Account of the Printed Text of the Greek New Testament, Londres (1854), p. 26..

Œcolampade et Gerbelius, éditeurs agréés d'Érasme, lui demandaient d'intégrer davantage de leçons tirées du manuscrit minuscule 1 pour la troisième édition ; mais Érasme demeura inflexible : selon lui, le contenu de ce codex était corrompu par l'influence des traductions latines, et n'avait pour cette raison qu'un intérêt secondaireCf. S. P. Tregelles, , p. 208..

Cette édition fut utilisée par William Tyndale pour son English New Testament (1526), par Robert Estienne pour ses éditions du « Nouveau Testament Grec » de 1546 et de 1549, ainsi que par les traducteurs protestants de la Bible de Genève et de la Bible du roi Jacques. Elle forme donc le noyau du Textus Receptus.

Quatrième édition vignette|Sepúlveda Juste après la publication de sa troisième édition, Érasme put enfin consulter la Bible Polyglotte d'Alcala, et y puisa quelques passages pour améliorer son texte : dans la quatrième édition (1527), il reprend le livre de l'Apocalypse en près de 90 passagesMetzger et Ehrman, , p. 148. ; malheureusement, Érasme n'avait pas gardé la trace des passages de l'Apocalypse qu'il avait repris du texte latin, et il ne les a pas systématiquement corrigésS. P. Tregelles, , p. 27.. Hormis l'Apocalypse, la quatrième édition ne diffère que sur 20 passages (et même seulement 10 passages selon John Mill.) de la troisième. Le texte est cette fois imprimé sur trois colonnes : le texte grec, la version latine d’Érasme et la Vulgate.