Martin Ndayahoze, né le et mort le , est un homme politique burundais.

Né à Gitega d'un père hutu et d'une mère tutsie, Ndayahoze est membre de tous les gouvernements formés et remaniés au Burundi du au . À ce titre, il est un témoin privilégié des rivalités ethniques et de la violence politique qui marquent les derniers mois de la monarchie et les premières années de la « République » dans ce pays. Plusieurs de ses « rapports confidentiels » au chef de l’État burundais, Michel Micombero (1966-1976), apportent un éclairage sur les conflits et les logiques de pouvoir et de violence des années 1965 à 1972 au Burundi. Au-delà du témoignage, le drame de son parcours politique personnel offre un cas d'école singulier sur les dilemmes de la charge publique et l'étroitesse des options de sortie de crise, sous la contrainte d'un leadership politique brutal et clivant. Plusieurs décennies après sa disparition, ses écrits comptent parmi les principales sources référées dans l'analyse causale des violences de masse qui dévastèrent le Burundi en 1972. Ndayahoze en fut l'une des premières victimes.

Biographie Formation Après des études primaires à Bujumbura, Martin Ndayahoze poursuit sa scolarité au Rwanda, au Groupe scolaire officiel de Butare, dans la section des Humanités modernes scientifiques (1954-1960)Josée Ntabahungu et Marc Manirakiza, La Gloire d’une École (Astrida 1929-1963), juin 2009, . Les annexes de cet ouvrage publient la liste des lauréats de cette école, année par année. Martin Ndayahoze apparait dans la promotion de 1960. . Entre 1960 et 1961, il est de retour à Bujumbura où il suit une année de pré-université à la faculté d’agronomie de l’université officielle du Congo belge et du Ruanda-Urundi. En 1961, il fait une année de propédeutique en sciences à l’université Lovanium du Congo belge. C’est en France, à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr à Coëtquidan qu’il fera, de 1962 à 1964, des études supérieures vocationnelles et diplômantes. Il parachève sa formation au cours de l’année académique 1964-1965 à l’École supérieure et d'application du génie d’Angers.

Parcours politique 1961-1965 : Les derniers mois de la Monarchie Alors qu’entre 1961 et 1965, Martin Ndayahoze est encore à ses études, le Burundi, sous l’autorité minée du roi Mwambutsa IV Bangiricenge, se fissure le long de la ligne de clivage entre Hutus et Tutsis, les deux principales composantes ethniques du pays. En deux ans (-), le gouvernement du royaume connaît quatre Premiers ministres dont l'un assassinéAndré Muhirwa, Pierre Ngendandumwe (assassiné le ), Albin Nyamoya, Joseph Bamina (assassiné le 15 décembre 1965). Melchior Mukuri, Dictionnaire chronologique du Burundi. Volume 1 : ca 1850-1966, Université du Burundi, 2011, ; . .

Martin Ndayahoze rentre au Burundi à la veille des élections parlementaires de , remportées par le parti de l’Union pour le progrès national (UPRONA). Le choix du Premier ministre à nommer à la suite de cette victoire donne lieu à de fortes rivalités et tensions ethniques au sein du parti vainqueur. Dans la nuit du 19 au , elles engendrent une tentative de coup d’État, déjouée. Dans son sillage et dans deux communes de la province de Muramvya, « plusieurs centaines » de TutsisChrétien, J.-P. et Dupaquier, J.-F., Burundi 1972. Au bord des génocides. Karthala, périssent dans les premiers massacres de masse du Burundi indépendant. La tentative de putsch et les massacres de civils tutsis déclenchent une réaction violente, d’abord avec une expédition répressive sanglante de l’armée, ensuite avec un procès à l’issue duquel 34 officiers et soldats hutus sont jugés, condamnés et exécutés en l'espace de 24 heuresChronologie des événements du Burundi 1965-1969, Etudes africaines du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), T.A. 120-122, 18 décembre 1970, . Dès le lendemain de la tentative de coup d'État, deux arrêtés-lois avaient été promulgués, l'un pour instaurer un régime militaire d'exception et l'autre pour déterminer le mode des exécutions capitales pendant la durée du régime d'exception. Un troisième arrêté-loi promulgué le avait exclu toute possibilité de faire appel d'un jugement rendu par le conseil de guerreÀ propos de ces arrêtés-lois, lire Evariste Ngayimpenda, Histoire du conflit politico-ethnique burundais. Les premières marches du calvaire (1960-1973), Bujumbura, la Renaissance, 1998, . Au total, ce sont quatre-vingt personnalités hutues qui seront ciblées puis sommairement arrêtées, emprisonnées ou exécutées dans la foulée de la tentative de coup d’État d'Chrétien, J.-P. et Dupaquier, J.-F., Burundi 1972. Au bord des génocides. Karthala, .

Les sources historiques combinent une série de facteurs nationaux et exogènes pour expliquer l’origine des tensions interethniques entre Hutus et Tutsis au Burundi, après l’accession du pays à l’indépendance. Elles convergent sur l’influence importante des développements politiques survenus au Rwanda, entre 1957 et 1964. Au Rwanda, depuis 1957 les élites des mêmes groupes ethniques hutus et tutsis se livrent à une lutte ouverte pour le contrôle du pouvoir. Elle tourne à l’avantage des premiers dans des circonstances dramatiques pour les seconds : massacres, pillages et destructions de biens, exode massif vers les pays voisins où ils sont au moins à se réfugierPrunier, Gérard (1999). The Rwanda Crisis: History of a Genocide ( ed.). Kampala: Fountain Publishers Limited. . Le Burundi en accueille entre 1959 et 1961 puis entre 1962 et 1973Conférence internationale sur l’assistance aux réfugiés. Résumé des projets proposés pour le renforcement de l’infrastructure, Genève, 9-. Les événements du Rwanda ont un effet magnétique sur l’élite radicale hutue du Burundi qui prend en modèle la « révolution sociale » de 1959. Emmenée par des leaders hutus revendiquant un droit de prédominance politique au nom de « lois statistiques »Prunier, Gérard (1999). Op.cit. , cette « révolution » avait violemment arraché le pouvoir des mains d’une lignée royale dynastique tutsie, multiséculaire. Au Burundi, les mêmes événements ont l’effet inverse dans la classe politique radicale tutsie. Bien que plusieurs acteurs politiques burundais hutus et tutsis, plus modérés, s’en tiennent à l’écart, ces deux radicalismes évoluent sans force de mitigation ni de conciliation depuis l’assassinat en du prince Louis Rwagasore, fils du roi. Dès 1953, en tant qu'étudiantAuteur de l'interview non mentionné, « Quelques instants avec Louis Rwagasori (sic), étudiant noir de l’Institut colonial d’Anvers », Le Courrier d’Afrique, Léopoldville, lundi 22 juillet 1953 ensuite comme leader du parti UPRONA puis comme éphémère (15 jours) Premier ministre, celui-ci s'était distingué par des prises de position publiques et des actes de gestion contre l’extension du « modèle rwandais » au Burundi, contre la prédominance tendancieuse d’un groupe ethnique sur un autre et contre le « paternalisme » du colonisateur belgeParoles et écrits de Louis Rwagasore, Textes collectés et introduits par Christine Deslaurier, traduits par Domitien Nizigiyimana, Bujumbura-Paris, Iwacu-Karthala, 2012, 247 p.. En 1961 et en huit ans, il était ainsi parvenu à apaiser et rassembler derrière sa stature politique les tendances politiques sectaires au sein de son parti et au-delà. Faute d'un successeur de consensus, son assassinat remet sur le devant de la scène les clivages sectaires et les tendances jusqu’au-boutistes. Leur confrontation tourne en faveur du camp radical tutsi qui profitera de la tentative de coup d’État déjouée d’ pour amorcer une purge progressive de l’élite politique et militaire hutue.

1966 : L’année des illusions

Avant d’entrer en politique, Martin Ndayahoze amorce une courte carrière militaire. Rentré d’Angers, il est nommé sous-lieutenant de l’armée en . En septembre de la même année, il est affecté au centre d’instruction militaire de Bururi, dans le sud du Burundi. L’année suivante en janvier, il est rappelé à l’état major général de l’armée où il est affecté au département de la logistique, de la gestion et de l’intendance. Le Burundi, en situation de précarité politique, économique et sociale, était sans roi, Mwambutsa IV étant absent depuis le , date de son départ pour Bruxelles, dont il ne reviendra jamaisMelchior Mukuri, Dictionnaire chronologique du Burundi. Volume 1 : ca 1850-1966, Université du Burundi, 2011, . Le , après neuf mois d’absence, le monarque est déchu par son fils, le jeune prince Charles Ndizeye (Ntare V), 19 ans, qui dénonce « une longue carence d’autorité »Pour l’intégralité du discours du Prince Ndizeye : Melchior Mukuri, Dictionnaire chronologique du Burundi. Volume 1 : ca 1850-1966, Université du Burundi, 2011, pour justifier son accession au trône. Le 12 du même mois, Martin Ndayahoze fait son entrée officielle en politique comme ministre de l’Information au sein d’un gouvernement placé sous l’autorité du capitaine Michel Micombero qui cumule les fonctions de Premier ministre, ministre de la Défense et de la Fonction publique.

Le , soit moins de cinq mois après l’accession au pouvoir du prince Ndizeye, celui-ci est à son tour renversé par son Premier ministre qui, dans une adresse à la nation radiodiffusée le même jourPour l’intégralité du discours : Marc Manirakiza, Burundi : De la révolution au régionalisme. 1966-1976, Le Mât de Misaine, Paris-Bruxelles, 173 pages, s’autoproclame chef de l’État. Un Conseil national de la révolution (CNR) est créé. Le gouvernement est dissous. Des gouverneurs militaires sont nommés à la tête des provinces. La monarchie est déclarée déchue. La « Première République » est proclamée. Le commandant Martin Ndayahoze est l’un des dix officiers de l’armée qui composent le CNR. Avec les capitaines Zacharie Harerimana et Marcien Burasekuye, il en est aussi l’un des trois seuls membres hutus. Le coup d’État survient alors que le commandant Ndayahoze est lui-même à Kinshasa, aux côtés du roi Ntare V qui y effectue une visite officielle.

Le , sous la « République » qui n’existe que depuis sept jours, Ndayahoze est reconduit au poste de ministre de l’Information. Il siège au sein d’un gouvernement de quatorze membres dont neuf sont tutsis et cinq hutusRaphaël Ntibazonkiza, Au Royaume des Seigneurs de la lance. Tome II : De l’indépendance à nos jours (1962-1992), Imprimerie Duculot, Gembloux, 1993, (366 pages). L’érection de l’UPRONA en parti unique, proclamée deux semaines plus tôt, fait de son ministère la voix publique et officielle d’un régime né sur la promesse d’une « révolution » à laquelle il croit.

En 1966, les développements politiques sur le continent africain exaltent le crédo de la « révolution ». Çà et là, des monarchies (Ouganda) tombent, l’instauration de régimes à parti unique est officiellement présentée comme la voie salvatrice vers l’unité et le développement. Des coups d’État militaires (Haute-Volta, Centrafrique, Ghana) se justifient des mêmes projets d’ « ordre nouveau ». Le , un nouveau gouvernement rétablit la parité ethnique entre Hutus et Tutsis au BurundiChrétien, J.-P. et Dupaquier, J.-F., Burundi 1972. Au bord des génocides. Karthala, . Cet équilibre, bien qu’en accord très partiel avec le discours officiel d’ « unité » du nouveau régime, raffermit la ferveur révolutionnaire du jeune commandant, reconfirmé à la tête du ministère de l’Information. Par ailleurs, la situation économique du Burundi est « particulièrement médiocre »Chrétien, J.-P. et Dupaquier, J.-F., Op.cit., (496 pages) , une raison de plus pour que Ndayahoze prête régulièrement sa fine plume à cette « révolution ». Le narratif de la radio et de la presse nationales sous son contrôle épouse « un ton fortement antimonarchiste et antibourgeois »Marc Manirakiza, Burundi : De la révolution au régionalisme. 1966-1976, Le Mât de Misaine, Paris-Bruxelles, 173 pages.

1968 - 1970 : « Virus tribaliste » et désillusion