Les Enfants du paradis est un film français réalisé par Marcel Carné avec un scénario de Jacques Prévert, tourné en 1943-1944 et sorti en mars 1945.

Chef-d'œuvre du réalisme poétique, c'est l'une des rares superproductions françaises entreprises sous l'Occupation, qui bénéficie notamment de la présence d'Arletty, de Pierre Brasseur, de Jean-Louis Barrault et de Maria Casarès.

Synopsis Première époque : Paris, dans les années 1820. Dans la foule présente sur le boulevard du Crime, on suit Garance, une femme libre qui se fait d'abord aborder par un jeune aspirant comédien, Frédérick Lemaître, qu'elle repousse ironiquement avant de rendre visite à son ami, poète anarchisant et truand Pierre François Lacenaire. Elle rencontre ensuite le mime Baptiste Deburau qui la sauve d'une injuste accusation de vol en apportant son témoignage muet.

À la suite d'une bagarre burlesque entre troupes d'acteurs rivales sur la scène du Théâtre des Funambules, Frédérick et Baptiste sont bientôt engagés en tant que remplaçants et Baptiste permet à Frédérick de trouver une chambre au Grand-relais, pension tenue par et où lui-même réside. Baptiste croise de nouveau la nuit même le chemin de Garance, qu'il emmène également chez sa logeuse.

Toutefois, alors qu'il lui a avoué son amour et qu'elle paraît prête à lui ouvrir son lit, il préfère disparaître. Laissée seule, Garance entame une liaison avec Frédérick qui occupe la chambre voisine de la sienne. On la retrouve quelque temps plus tard embauchée aux Funambules, où elle joue un ange, tandis que Baptiste est Pierrot et Frédérick, Arlequin. On revoit aussi Nathalie-Colombine, la fille du directeur, qui aime Baptiste, tandis que celui-ci manifeste ses sentiments pour Garance.

Garance attire également l'attention du comte de Montray, qui l'assure de sa protection. Victime d'une nouvelle fausse accusation, toujours due à sa fréquentation de Lacenaire, Garance sollicite l'intervention du comte de Montray pour se tirer de ce mauvais pas.

Deuxième époque : six années plus tard, Baptiste est marié à Nathalie avec qui il a eu un petit garçon. Il rencontre un grand succès sur les boulevards où il a fait de la pantomime un art reconnu et populaire. Frédérick a accédé lui aussi à la célébrité, et rêve de pouvoir interpréter Othello de Shakespeare. Garance, devenue la maîtresse du comte, est revenue à Paris et assiste incognito à toutes les représentations de Baptiste. Frédérick la reconnaît et, bien que s'affirmant jaloux, informe Baptiste du retour de Garance. Mais entretemps, Nathalie, qui a appris elle aussi la présence de sa rivale, lui a envoyé son petit garçon afin de la convaincre de partir.

Baptiste et Garance parviennent toutefois à se retrouver après la première représentation d'Othello, que joue enfin Frédérick. Lacenaire en profite pour se venger du comte, qui l'avait humilié et lui cherche à nouveau querelle, en lui découvrant dans un premier temps les deux amoureux enlacés derrière un rideau. Il l'assassinera, le lendemain matin, aux Bains turcs. Après leur première et unique nuit d'amour, Garance, qui ne veut pas détruire le bonheur de Nathalie et de son petit garçon, s'en va, au désespoir de Baptiste et alors que "Jéricho", le chiffonnier et mauvais génie qui parcourt le film, lui intime en ricanant l'ordre de retourner auprès de sa femme.

Fiche technique

Distribution

Production Le précédent film du duo Carné-Prévert, Les Visiteurs du soir sorti en 1942, est un succès critique et commercial, si bien que le producteur André Paulvé donne carte blanche au tandem pour un prochain film avec un budget quasi illimité. Ce long métrage est financé par la société française Discina de Paulvé, filliale du groupe Pathé, et en collaboration avec la société italienne des frères Scalera soutenue par le gouvernement fasciste de Benito Mussolini, afin que le film puisse échapper aux restrictions financières françaises..

Compte tenu de la période historique, Les Enfants du paradis est exceptionnel. C'est en effet une des rares superproductions parmi les . réalisés pendant l'occupation allemande. De nombreuses interruptions liées au rationnement de la pellicule et aux coupures d'électricité ont considérablement rallongé le temps de tournage et rendu difficile la production de ce film qui est le dernier tourné sous l'occupation.

Scénario Jacques Prévert, Marcel Carné et Jean-Louis Barrault ont pris l'habitude de se retrouver entre l'été 1942 et en zone libre à Nice où germe l'idée du scénario d'après une anecdote de Barrault. En , Prévert et Carné sortent de chez leur producteur qui vient de leur refuser un scénario. Sur une terrasse de café, ils demandent à Barrault s'il n'a pas une idée de film. Ce dernier leur raconte un épisode dramatique de la vie du mime Deburau : agressé par un passant ivrogne qui insulte sa femme, Deburau venge son honneur en rossant l'homme à coups de canne et le tue. Traduit en cour d'assises, le tout Paris s'y précipite pour voir et surtout pour entendre, pour la première fois, le mime. Carné et Prévert sont enthousiasmés par cette histoire, voyant l'occasion de mettre en scène Paris et ses théâtres..

Carné loue en le château des Valettes, près du village du Bar-sur-Loup et réunit sous un même toit Prévert, Trauner et Kosma qui travaillent sur le film dans le salon de ce château (qui pouvait permettre à Trauner et Kosma, juifs tous les deux, de fuir dans les collines grassoises en cas de descente de police). Cf .. L'histoire s'appuie sur une galerie de personnages soit ayant réellement existé (Deburau, Frédérick Lemaître, Lacenaire), soit inspirés par des personnages réels (une riche aristocrate assistant, selon des chroniques de l'époque, à toutes les représentations de Deburau ; un ministre des Affaires étrangères de Louis-Philippe et le duc de Morny, le demi-frère de , modèles possibles du personnage du comte de Montray), soit totalement imaginaires. Par ailleurs, le personnage de Jéricho est un des personnages principaux de la pantomime Chand d'habits créée en 1842 par Deburau (ce que Jéricho/Renoir reproche à Deburau/Barrault dans le film).

Tournage Le film est tourné pendant la Seconde Guerre mondiale, d'abord dans les studios de la Victorine à Nice, puis à Paris dans les Studios Francœur et au théâtre Déjazet. Plusieurs participants juifs, comme Alexandre Trauner et Joseph Kosma, ont apporté leur contribution au film dans la clandestinité et sont mentionnés au générique sous des pseudonymes.

Le film marque la première collaboration de Carné avec le peintre et créateur de costumes Mayo, qui poursuivra sa collaboration avec le réalisateur sur de nombreux films par la suite (Les Portes de la Nuit, La Fleur de l'Âge, Juliette ou La Clef des Songes, Thérèse Raquin et Les Tricheurs). Cet ami de Prévert commence son travail très en amont avec l'équipe pour s'imprégner au mieux des personnages et du scénario. Les tissus fournis par Jeanne Lanvin permettent également de travailler dans des conditions très favorables compte tenu du contexte de l'occupation..

Le tournage est long, difficile et coûteux (le budget initial de 26 millions de francs explose, pour atteindre 55 millions de francsSoit 7 millions d'euros au début du .), les alertes aériennes, les coupures d'électricité et la difficulté de se procurer des pellicules ralentissent la production. Il est interrompu le . À la suite du débarquement en Sicile survenu le , Alfred Greven, directeur de la Continental-Films (principal trust cinématographique allemand), obtient l'interdiction d'activité de la Société Scalera. Le tournage peut reprendre le à Paris grâce à Pathé, nouveau producteur à la demande instante de Louis-Émile Galey, commissaire du gouvernement du Comité d'organisation de l'industrie cinématographique (COIC)..

Le tournage est également brièvement interrompu par les événements de la Libération. Robert Le Vigan, qui tient le rôle du marchand d'habits Jéricho, tourne deux scènes.. Mais, paniqué à l'idée de voir arriver les Alliés, il prend la fuite pour Sigmaringen du fait de sa collaboration avec l'occupant allemand (fasciste avant la guerre, il s'est beaucoup fait entendre à Radio-Paris). L'acteur est remplacé par Pierre Renoir. Le réalisateur fait tout son possible pour ralentir la production et amener sa sortie au moment de la Libération.

Une troisième partie avait été envisagée, mettant en scène deux procès : celui de Lacenaire pour le meurtre du comte et celui de Baptiste pour un crime passionnel. Ceci ne dépassera pas le stade de l'ébaucheMichel Ciment, France Culture - Projection privée, les enfants du Paradis, 2012..

Anecdotes

La pendule volée évoquée dans le film « Aujourd'hui, les cuillères, hier, une pendule » fait référence à celle volée par Lacenaire à l'étalage de l'horloger parisien Richond : c'était le vers du soir à l'étalage du sieur Richond, horloger, rue Richelieu, 108 comme le relatent les mémoires du criminel.

Arletty interrompt le tournage du film pour se faire avorter une deuxième fois. Enceinte de son amant, l'officier dans la Luftwaffe Hans Jürgen Soehring, elle décide de cette opération sans l'en informer..

Analyse

Le film montre les coulisses du théâtre, lui rendant ainsi hommage. Il est également dédié au peuple modeste qui va se percher tout en haut, aux places les moins chères, dans le poulailler… le paradis ! , écrit Carole Aurouet dans Jacques Prévert, portrait d'une vie.

Le film, ouvert et clos par des rideaux, est également une mise en abyme de la représentation, déclinant le monde du spectacle d'alors, traitant de la kermesse, de la pantomime, du mime, de la comédie, du mélodrame, de la tragédie, du carnaval… Le sommet est atteint avec la représentation dans le film de L'Auberge des Adrets, mélodrame authentique, relatant les aventures d'un bandit, Robert Macaire.

Cinéaste homosexuel, Carné met en scène deux homosexuels, Lacenaire et Avril, mais le réalisateur et le scénariste restent dans le flou concernant leurs mœurs « ambiguës », en raison de la censure selon Arletty..

Hostile au cinéma parlant au début de sa carrière, Prévert rend hommage au cinéma muet à travers la pantomime..

Chef-d'œuvre du réalisme poétique, le film évoque allégoriquement ce courant cinématographique par les regrets exprimés pour le cinéma muet auquel renvoie le mime..

Accueil

Lors de sa sortie en 1945, les deux parties du film sont projetées l'une à la suite de l'autreDictionnaire du cinéma, Jacques Lourcelles, ., avec un système d'entracte et une réservation à la manière du théâtre, le prix de la place étant doublé en raison des deux parties..

Arrêtée le pour sa liaison avec l'officier allemand Hans Jürgen Soehring, Arletty, la grande vedette du film, est absente le soir de la première.

La critique est élogieuse, tel Georges Sadoul, qui note dans Les Lettres françaises du : . Seul fait exception le critique influent François Chalais qui écrit le même jour dans Carrefour, et évoque sa déception devant ce : ...

Cet unique avis négatif n'empêche pas le film de rester 54 semaines en exclusivité. et de rencontrer un grand succès public avec 4,7 millions de spectateurs en France, et 41 millions de recettes. Symbole de l'excellence française et de la reconstruction nationale, il connaît un grand succès à l'étranger.

En 1959, le critique cinéma Henri Agel écrira : .

Truffaut, critique régulier du travail de Carné à partir des années 1950, voit néanmoins le film 9 fois ; il finit par déclarer devant le réalisateur en avril 1984 : .

En 1990, le film est désigné durant l'émission La plus belle nuit du cinéma comme meilleur film de la période 1945-1960 et plus beau film français depuis le parlant.

En 1995, Les Enfants du paradis est élu meilleur film français de tous les temps par quelque à l'occasion du centenaire du cinéma : ..

La télévision française le rediffuse plusieurs fois, de 1960 à 1980.

Distinctions 1947 : Nomination pour l'Oscar du meilleur scénario original