vignette|300px|Devise du Musée de l'Homme à Paris - au Palais de Chaillot - qui conserve des merveilles artisanales et industrielles. "Dans ces murs voués aux merveilles J'accueille et garde les ouvrages De la main prodigieuse de l'artiste Égale et rivale de sa pensée. L'une n'est rien sans l'autre."

La connaissance technique est l’ensemble des moyens cognitifs mis en œuvre pour conduire à son terme un projet technique, qu'il s'agisse de techniques reposant sur un savoir scientifique axiomatisé, d'art, d'artisanat ou de techniques heuristiques issues de l'expérience.

Les modalités de la connaissance technique peuvent être envisagées dans une perspective historique autour des axes suivants : origine et émergence, transmission, principes de formalisation.

De la notion de connaissance technique

Connaissance

Dans le Théétète, Platon définit la connaissance comme une croyance vraie justifiée. Cette définition traditionnelle contient plusieurs idées de nature à préciser la notion : une idée de fondement, de quelque chose qui rend fiable cette croyance, de lien intelligible, d’explication, une idée de vérité, de fiabilité, et pour laquelle la reproductibilité est démonstration car de nature à vérifier cette rationalité, enfin l’idée même de croyance c’est-à-dire qui est de l’ordre de la fausseté et qu’il est nécessaire de traiter pour déterminer le rapport avec l’objet.

Pour Michel Maffesoli, la connaissance est fonction des objets auxquels elle se rapporte : il existe donc connaissance particulière qui se différencient par ce à quoi elles s’appliquentLa Connaissance ordinaire. Précis de sociologie compréhensive. (1985), Paris, Librairie des Méridiens.

Les contextualistes mettent en lumière l’historicité de la connaissance avec ce qui la produit, les motivations et intérêts en jeu, l’histoire sociale et politique dans laquelle elle se construit. La connaissance est donc soumise à un mode de validation historique relatif à un temps et un lieu donnés, et dont la recherche des invariants et des constantes anthropologiques vise à s’affranchir.

Enfin la connaissance diffère du savoir car elle est entachée d’empirisme, elle est teintée de pragmatisme et donc faillible, elle intègre des éléments que le savoir scientifique voit avec suspicion. Elle comporte des éléments donnés (empirisme) et des éléments construits, le tout avec une dimension généralement collective c’est-à-dire partagée.

Une motivation sous-jacente vignette|droite|200px|« Construire le plus gros avion civil du monde » Pour préciser une forme de connaissance particulière, il est possible de situer ce qui la motive dans le champ plus général de la motivation humaine.

L’action technicienne est extrinsèquement motivée car elle est pratiquée soit pour l’obtention d’une conséquence positive (augmentation de la puissance, de la vitesse, du confort, objets permettant le nomadisme...), soit pour l’évitement d’une conséquence négative (diminution de la pénibilité d’une tâche, de la consommation d'énergie...), et non pour son seul contenu.

Au départ, le technicien est porteur d’une intention, d’un projet, d'une ambition téléologique qui motive et organise son action. Celle-ci devient alors une expérience au sens d’un engagement dans une situation de mise à l’épreuve des faits. Ainsi, à partir d’un objectif initial, le technicien vise l’accès à un résultat qu’il jugera positif et qui consacrera la réussite de son action, la pertinence de sa démarche et l’efficacité de sa méthode.

Le paradoxe de l’efficacité Pour Antoine Picon « l’efficacité technique correspond plutôt à un idéal, à une tension qui se fait jour entre les techniques de conception et de fabrication existantes et un optimum dont on pressent l’existence [...] Dans l’industrie contemporaine, ce n’est jamais l’efficacité que l’on mesure directement, mais des indicateurs qui semblent aller dans le bon sens, comme la productivité du travail humain ou les temps d’utilisation des machinesAntoine Picon, « Imaginaires de l'efficacité, pensée technique et rationalisation », Réseaux 5/2001, ().. »

Le socio-anthropologue Alain Grasp 27 L'Écologiste Vol.2-Automne 2001. fait l’hypothèse que la technique est socialement construite et « qu’on ne choisit pas une technique parce qu’elle est efficace, mais c’est parce qu’on la choisit qu’elle devient efficace ». La question devient alors pourquoi choisit-on une technique plutôt qu’une autre ? Ainsi, la raison d’être d’un objet ou d’une action technique n’aurait de sens que dans une culture et dans un temps donnés, de sorte qu’ils ne peuvent être saisis indépendamment du système où ils font sens et dans un environnement qui les transforme.

En conséquence, toute opinion sur l’efficacité technique implique : Une possibilité de comparer, Une échelle de mesure qui correspond à une capacité à juger en termes de « mieux » ou de « moins bien », Une représentation du temps, c'est-à-dire une échelle de durée.

L’illusion de la fatalité technique vignette|droite|Figurine à roues dans le style de Remojadas Refusant l’idée d’un progrès technique aussi global que fatal, Alain Gras L'Écologiste , , automne 2001. admet cependant des « micro-évolutions orientées » qui correspondent à des trajectoires technologiques précises et indéniables. Cependant, l’histoire nous donne des exemples singuliers avec : des généalogies d’objets dont l’évolution a été brusquement interrompue, non par des carences techniques, mais du fait de modifications des objectifs (du projet). C’est par exemple le cas du ballon dirigeable sacrifié sur l'autel de la vitesse ou encore de l’étrier considéré comme un progrès décisif pour l’équitation jusqu’à la Renaissance mais qui sera négligé par les Autochtones d'Amérique des refus d’engagement dans des trajectoires technologiques données bien qu’accessibles en termes de faisabilité. C’est par exemple le cas de la roue, utilisée dans des jouets olmèques alors que cette civilisation n’a jamais développé d’engins utilisant la roue. De même, la lenteur de la diffusion de la brouette illustre l'influence de la culture sur la technique.

Par suite, il convient de s’affranchir d’une vision déterministe pour constater l’absence de progressions systématiquement orientées vers un « toujours plus » ou « toujours mieux » en termes d’efficacité. Le développement durable correspond peut-être à un exemple contemporain de réorientation d’un projet technique du fait d’une modification des intentions et donc de la motivation sous-jacente.

Connaissance technique et développement

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le président Harry Truman voyait, dans son discours sur l'état de l'Union du , la connaissance technique comme un puissant moyen pour les pays développés d'aider les pays sous-développés : « We must embark on a bold new program for making the benefits of our scientific advances and industrial progress available for the improvement and growth of underdeveloped areas. (...) I believe that we should make available to peace-loving peoples the benefits of our store of technical knowledge in order to help them realize their aspirations for a better life. And, in cooperation with other nations, we should foster capital investment in areas needing development. »

Le champ d’application Les domaines d’exercice des connaissances techniques peuvent être regroupés de façon plus ou moins arbitraire autour de quelques thèmes fondamentaux tels que : l’élaboration d’objets techniques répondant à des fonctions d’usage précises (machinisme sous ses formes les plus diverses ou encore production d’objets de consommation), l’exploitation dans les domaines de l’énergie, des mines, de l’agriculture, de la chasse ou de la pêche, les transformations des matières premières, les procédés thermiques, chimiques, physiques ou mécaniques, ou encore la production de composés synthétiques, les activités de construction, l’organisation et la maîtrise de l’espace, le transport ou encore les arts militaires.

Une illustration en archéologie expérimentale 300px|vignette|droite|Canon de type « Feldschlange » En 2000, les frères Grassmayr, célèbres fondeurs de cloches à Innsbruck depuis 1599, se voient proposer une mission d’archéologie expérimentale : couler à l’identique un fût de « Feldschlange » - le célèbre canon de - afin d’étudier ce qui rendait ces pièces de bronze allongées tellement supérieures aux autresArte - Une coulée délicate.

Cela fait des siècles que la famille Grassmayr ne coule plus de canons et jusque-là, toutes les autres tentatives pour fabriquer un canon selon les méthodes anciennes ont échoué…

La fabrication doit suivre pas à pas le procédé ancestral, pour autant que toutes les étapes soient encore connues. Pour cela, les Grassmayr disposent d’une chronique familiale vieille de , avec notamment des plans de construction et des tableaux des alliages particuliers du bronze. Après remise en route de l’ancienne fonderie avec son four à bois qui doit donner une chaleur à la fois stable et élevée, la fabrication débute selon la technique de la cire perdue. Vient enfin l’étape de la fusion et du dernier ajout d’étain peu avant la coulée : cette opération se fait à un moment précis dont seul le fondeur connaît le secret. De même, le moment de la coulée et son flux sont déterminés par l’expérience du fondeur. Après quatorze jours de refroidissement, le fût de bronze est dégagé de sa gangue d’argile. Malheureusement une longue fissure apparaît sur le côté : l’échec est attribué à une température de coulée insuffisante.

Ainsi, le savoir-faire pour couler des canons à l’ancienne s’est perdu, et par là-même l’art des anciens maîtres fondeurs tout comme l’expérience technique acquise au cours des siècles.

Si le but premier n’a pas été atteint, cette expérience n’en est pas moins riche d’enseignements car elle illustre de façon concrète le délicat problème de la préservation et de la transmission de la connaissance technique.

Une technique a-scientifique

300px|vignette|droite|Cercle vertueux de la roue de la qualité

La technique fait partie intégrante de l’histoire des idées. Comme telle, elle a été trop longtemps négligée, la période récente l’assimile le plus souvent et à tort à l’histoire des sciences. Pourtant il faut bien admettre la possibilité d’une technique a-scientifique, c'est-à-dire évoluant en dehors de tout corpus scientifique.

Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner le travail d’un garagiste. Celui-ci ignore tout des travaux thermodynamiques des inventeurs du moteur thermique Beau de Rochas ou de Sadi Carnot. Il a cependant acquis un ensemble de repères qui lui permettent d’avoir une activité technique bien réelle et parfaitement efficace.

Cette forme de connaissance peut donc s’apparenter à de l’empirisme que nous définirons comme « une quantité d’observations accumulées et concordantes qui permettent de dégager une certaine forme de vérité sans en rechercher les causes scientifiques et sans raisonnement logique ». Cette approche technicienne peut aussi se résumer par la formule « taille et essaie » qui fut largement utilisée au dans la mise au point de la turbine hydraulique, se rapprocher de la notion d’expérience qui est le savoir acquis au cours des ans par la pratique et la réflexion, ou encore s’illustrer par la notion moderne de « roue de la qualité » de Edwards Deming.

Pour Bertrand Gille, « le progrès technique s'est fait par une somme d'échecs que vinrent corriger quelques spectaculaires réussites » et c’est d’abord par les échecs, par les erreurs, par les catastrophes que Léonard de Vinci cherche à définir la vérité : les lézardes des murs, les affouillements destructeurs des berges, les mauvais mélanges de métal sont autant d’occasions de connaître les bonnes pratiques.