thumb|Page du carnet de voyage de Delacroix thumb|Eugène Delacroix - Femme marocaine 1832. thumb|upright=1.0|Eugène Delacroix, Étude d’Arabe assis.
Le voyage de sept mois, effectué entre janvier et , au Maghreb et en Andalousie voir sur le site du Musée Delacroix, https://www.musee-delacroix.fr/IMG/pdf/DP_Delacroix_Maroc_DEF.pdf est un événement majeur de la vie du peintre Eugène Delacroix. Sur des simples carnets, il note ses sensations prises sur le vif, ses réflexions et son expérience au jour le jour, tant en les écrivant. qu'en les dessinant combinant les deux expressions à la perfection.
Le peintre qui avait peint l'Orient, jusqu'alors à partir de la Grèce, (Les Massacres de Scio, 1822) et d'une Turquie rêvée (Turc assis fumant, 1827) , (La Mort de Sardanapale, 1827), où à travers les mamelouks de Bonaparte, Turc sellant son cheval et Turc montant à cheval (1820), découvre la réalité du Maroc qui contredit sa vision romantique.
Revenu à Paris de ce voyage avec plusieurs centaines d'aquarelles et dessins, et différents objets traditionnels, le peintre ne cessa de revenir dans son œuvre à ses souvenirs qui l’avaient bouleversé à jamais : « Je croyais rêver. J’avais tant de fois désiré voir l’Orient que je les regardais de tous mes yeux et croyant à peine ce que je voyais. ».
À la fin de sa vie encore, il laisse un manuscrit inachevé. rédigé vers 1840 : Souvenir du Voyage au MarocEugène Delacroix, Souvenirs du voyage au Maroc de Delacroix, Collection Art et artistes, Gallimard, février 1999, 184 p, où il tente d'expliquer ce qu'il a vécu.
Le but du voyage
C’est à la mi- que Louis-Philippe informe Charles-Edgar, comte de Mornay (1803-1878) de sa mission diplomatique auprès de Moulay Abd er-Rahman (1778 du dictionnaire Le Petit Robert des noms propres-1859), sultan du Maroc .. Il s’agit de porter un message de paix au sultan et aux Britanniques, bien implantés, sur le plan commercial, dans le pays.. Cette ambassade doit clore plusieurs dossiers épineux, dus à conquête de l'Algérie par la France. Sa mission sera une réussite sur le moment : Mornay enverra le , une lettre déclarant au général en chef de l’état-major d’Alger, Savary, duc de Rovigo, que le Maroc abandonne ses visées sur la région de Tlemcen et d’Oran, promet de rester neutre et de retirer ses troupes de l’Algérie..
Eugène Isabey avait d’abord été pressenti pour se joindre à la mission diplomatique en Afrique du Nord. Revenu depuis peu d’Alger, il s’était désisté, craignant un deuxième voyage en Afrique. Delacroix sera donc choisi pour accompagner la mission à ses frais.. À la fin de l’année 1831, le peintre et Mornay font connaissance, grâce à Edmond-Henri Duponchel (1794-1868)., futur directeur de l’opéra, et Armand Bertin, directeur du Journal des débats, à la requête de Mademoiselle Mars (1779-1847), maîtresse officielle de Mornay, et amie de Duponchel et de Bertin, celle-ci étant désireuse de trouver un compagnon de voyage agréable à son amant.. Mornay et Delacroix dînent ensemble à la Saint-Sylvestre en compagnie de la comédienne..
Le voyage
Le départ, prévu le lendemain vers du matin, eut lieu rue de la Tour-des-Dames en berline jusqu’à Toulon où ils s'embarquèrent sur La Perle, une corvette-aviso de sous les ordres du capitaine de frégate Ange-François Jouglas.. Le navire quitte Toulon le , longe les côtes de Minorque, Majorque, Malaga et celles du royaume de Grenade, passe près de Solobrena et de Motril en Espagne, s’arrête à Algésiras pour le ravitaillement et mouille devant Tanger le à . Jacques-Denis Delaporte, consul de France à Tanger les accueille et se charge des formalités de débarquement et de la mise au point du protocole de réception par les autorités de la ville. Ce n'est que le lendemain que Mornay et ses collaborateurs débarquent, pour s'installer à la Maison de France. Profitant d’un intermède, Delacroix se promène dans Tanger, un carnet à la main..
Au Maroc
Arrivée à Tanger
Abraham Benchimol, un marchand juif de Tanger se joint à l'ambassade pour en être le traducteur, l'interprète prévu ne parlant pas correctement l'arabe ! De plus le protocole exige qu’un Européen ne puisse s’adresser directement au sultan et que seul un juif y soit autorisé.. Delacroix, sans préjugés vis-à-vis des juifs et très intéressé par leur communauté, se lie d’amitié avec le drogman, au service du consulat depuis 1820, et bénéficie ainsi du bon accueil de son entourage. Ce qui lui permet de croquer la nièce d'Abraham, Létitia Azencot, Saada, sa femme, et Presciadia et Rachel, ses filles.. Grâce à Madame Delaporte, l'épouse du consul, il peut également dessiner quelques musulmans qui acceptent de poser dans le consulat pour le peintre, non sans difficulté.
L’entremise du drogman lui permet aussi d’assister à l’une des fêtes données lors d’une noce juive, le , qu'il décrit en 1842 pour la revue Magasin Pittoresque dans un article précis et ethnographique.. Il en a gardé des traces dans l’un de ses carnets à couverture cartonnée, appelée Album du Maroc(acquis par Le musée du Louvre en 1983). Tous les éléments récoltés, comme la tenue et l'attitude de certains participants, l'aideront ultérieurement à peindre La Noce juive au Maroc musée du Louvre,. en 1841.
Vers Meknès La prochaine étape de cette mission diplomatique était l’entrevue avec Moulay Abd er-Rahman. Mornay envoya un courrier à Meknès afin de demander l’autorisation de le rencontrer. Le , correspondant à l’année 1248 de l’Hégire, est proclamé le début du Ramadan qui se termine par la fête de l’Aïd es-Sghir, le .. Pendant cette période sacrée de jeûne et de prières, le commandeur des croyants ne pouvait les recevoir. De plus, le décès de Moulay Meimoun, frère du souverain, retarde encore le départ de la mission.. Cette longue attente de permettait d'apaiser les partis anti-français et de modérer les exigences de la diplomatie française.. Le souverain donne son autorisation le .
Le , la délégation part de Tanger pour Meknès, à de là, accompagnée d’une escorte de soldats et d’un pacha pour chaque étape, dans la limite de la province où s’exerce leur autorité.. Une fois passé le gué à l’oued Mharhar, un premier campement est établi à El Arba Aïn-Dalia. Le , la mission et l’escorte passent près du lac Lao, et de la mer, avec à droite, une vue du Cap Spartel. Nouvelle étape à Souk el-Had el-Gharbia, le soir, ils dînent avec le caïd Mohammed Ben-Abou et font une halte à Tléta Rissana. Le , ils partent sous la pluie et passent le gué de l’oued Maghazen, affluent de l’oued Loukkos. Ils déjeunent ensuite à l’oued Ouarrour, près de Ksar El Kébir (appelé aussi Alcazarquivir), lieu de la Bataille des Trois Rois. Le , ils s’arrêtent à Ksar El Kébir : le vendredi étant un jour de prière. Dans la soirée, ils se dirigent vers l’oued Fouarate où la délégation est attaquée. Delacroix s’en souviendra pour La Perception de l’impôt arabe ou Combat d'Arabes dans la montagne, (National Gallery de Washington), tableau qu’il peignit en 1863, année de sa mort.. C’est à Fouarate qu’un campement est installé pour la nuit. Le , à cause d’un malaise du peintre et du jour du Sabbat (jour de repos des juifs), le départ de la mission est différé. Ils passent tout de même l’oued Mda. et installent leur campement à El-Arba de Sidi Aîssa Belhacen.
thumb|Eugène Delacroix, Les Bords du fleuve Sebou (1858-1859), une vision en souvenir. Le , ils longent le Sebou et le 12, un campement est établi sur les bords du fleuve dont les eaux grossies par les pluies sont difficiles à traverserDelacroix s’inspire de ces deux journées pour peindre en 1858-1859, un tableau intitulé, Les Bords du fleuve Sebou .. Le , ils arrivent à Sidi Kacem. Le dernier campement de la mission est dressé le au pied du Zerhoun, devant Moulay Idriss, une ville établie sur deux hauteurs irrégulières dont les étrangers n’avaient pas le droit de gravir les lacets.. Le , ils quittent Zerhoun pour arriver près de Meknès où ils assistent à de grandes fantasias.
À Meknès Les fantasias ou courses de poudre n’étaient pas destinés à divertir les étrangers, mais des exercices militaires censés montrer l’adresse et le savoir-faire des cavaliers marocains au combat .. Delacroix a pu voir plusieurs fois des courses de poudre, entre Tanger et Meknès..
Il exécutera une belle aquarelle sur ce sujet, pour le comte de Mornay : Une Fantasia ou jeu de poudre devant la porte d’entrée de la ville de Méquinez (1832, musée du Louvre). Ces courses ont fourni à Delacroix le sujet de quatre peintures entre 1832 et 1847: * Exercices militaires des Marocains (1832, Musée Fabre de Montpellier), Fantasia arabe (1833, Städelsches Kunstinstitut de Francfort-sur-le-Main), Choc de cavaliers arabes (1843, Walters Art Museum de Baltimore), Exercices militaires des Marocains (1847, coll. Oskar Reinhart de Winterthur). Ils longent également le tombeau d’un saint, celui de Sidi Mohammed ben Aïssa, fondateur de la communauté des Aïssaouas. La découverte des pratiques religieuses (chants, danses et contorsions) de cette secte enflamme son imagination. et lui fournira, à son retour, le sujet de deux tableaux* Les Aïssaouas (1838, The Minneapolis Institute of Arts), Les Convulsionnaires de Tanger (1857, musée des Beaux-Arts de l’Ontario à Toronto). :
Avant de rentrer dans Meknès, ils doivent faire le tour complet de la ville et de ses remparts .. Installée dans la Maison des hôtes, au cœur du quartier de la Berrima, la délégation reste enfermée pendant , du au , avant d’être reçue par l’empereur. Le , c’est l’audience publique avec Moulay Abd er-Rahman. La délégation à cheval est précédée du Caïd et de quelques soldats, et suivie de ceux portant les cadeaux, destinés au souverain. .
Le convoi passe à côté de la mosquée Jamaa el-Kbir, traverse un passage couvert de cannes (Souk el-Hdim) et arrive sur la place située en face de la grande porte (place el Hdim). Ils entrent dans une grande cour, passent entre deux haies de soldats, sur leur gauche se trouve une grande esplanade (place Lalla Aouda). Ils entrent plus en avant, arrivent dans une grande place, le Mechouar, située dans le quartier de Dar el-Kbir, où ils doivent rencontrer le souverain. C’est par qu’il paraît, monté sur un cheval gris, entouré de ses gardes à pied et d’un porteur de parasol, qui lui emboîte le pas.
Pour Delacroix, le sultan ressemble à Louis-Philippe, mais en plus jeune. Après les compliments d’usage, il ordonne à Sidi Muchtar de prendre la lettre du roi des Français et de les guider dans la visite de la résidence royale.. Cette cérémonie sera consignée dans le second album-journal du peintre. De cette audience mémorable, Delacroix a réalisé de nombreux croquis dont il se servira pour sa grande toile, intitulée Le Sultan du Maroc Abd Al-Rhaman entouré de sa garde, sortant de son palais de Meknès de 1845 musée des Augustins de Toulouse.Du au , Delacroix visite la ville de Meknès : le marché aux fruits secs d’El-Hdim, le Mellah (le quartier juif où il acquiert des objets en cuivre), les haras, le zoo royal et l’autrucherie d’où la mission emmène les animaux offerts à Louis-Philippe (une lionne, un tigre, deux autruche, un bœuf sauvage, une espèce d’antilope, deux gazelles et quatre chevaux), le marché Bab el-Khmis.. Il dessine également beaucoup : la porte Bab-el-Mansur, les autres monuments de la ville, deux hommes jouant aux dames rencontrés dans le Mellah, dont il se souviendra pour son tableau des Arabes jouant aux échecs (vers 1847-1848, National Gallery of Scotland d'Édimbourg), appelés également Marocains jouant aux échecs. Le , un trio composé de deux musiciens et d’une chanteuse était venu honorer la mission., à l’initiative de l’Empereur. Ces musiciens juifs de Mogador, étaient réputés comme faisant partie des grands maîtres de la musique andalouse. Cet évènement lui inspirera, en 1847, une composition, intitulée Les Musiciens juifs de Mogador (musée du Louvre).
thumb|upright=1.0|Eugène Delacroix, Album du Maroc (musée du Louvre).