vignette|droite|De Hiroshige, Cent vues d'Edo , Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine (1857), à Van Gogh, Japonaiserie. Pont sous la pluie (1888), musée Van Gogh, Amsterdam. Le japonisme est l'influence de la civilisation et de l'art japonais sur les artistes et écrivains, premièrement français, puis occidentaux, entre les années 1860 et 1890. L'art qui résulta de cette influence, notamment en réaction au classicisme et qui inaugure de nouveaux choix esthétiques (lignes, courbes, éléments naturels), est qualifié de japonesque.

Dans le dernier quart du , l’ukiyo-e devient une nouvelle source d'inspiration pour les peintres impressionnistes européens puis pour les artistes Art nouveau. C'est dans une série d’articles publiés en 1872 pour la revue Renaissance littéraire et artistique, que le collectionneur Philippe Burty donne un nom à cette révolution : le « japonisme ». Pour Raymond Isay, Philippe Pons, « La vogue japoniste déferle sur l'Europe », hors série Le Monde-La Vie, n°11, « L'histoire de l'Occident. Déclin ou métamorphose ? », 2014, 124-125..

Histoire vignette|redresse|Bouteille en porcelaine de Chantilly dans le style Kakiémon, France (1730-1735). Les premières œuvres artistiques japonaises à éveiller l’intérêt des pays d’Europe de l’Ouest sont les porcelaines. Alors que la céramique de Chine est prisée des familles royales et aristocratiques, la chute de la dynastie Ming provoque un coup d’arrêt à l’exportation des porcelaines chinoises. C’est alors le Japon qui reprend le flambeau, au milieu du : entre 1652 et 1683, sur une trentaine d’années, on estime que quelque de porcelaines japonaises ont été exportées vers l’Europe. C’est à cette époque qu’apparaissent les céramiques d'Imari, de Nabeshima ou encore de Kakiémon. Par la suite, la production de blanc de Chine se développe en Europe et les techniques céramiques progressent, permettant de produire des porcelaines similaires à celles de Chine et du Japon, dont les importations diminuentHirotaka Watanabe, « Aux racines du boom japonais – le japonisme », Nippon.com, le 26 août 2015..

La laque devient synonyme de Japon dans la seconde moitié du . Sous l’influence des missionnaires chrétiens, la laque japonaise donne naissance à l'art Nanban, utilisé pour une vaste gamme d’objets du culte comme du quotidien. Leur exportation vers l’Europe était confiée à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). La reine Marie-Antoinette hérita de sa mère l'impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et réunit ainsi une collection de près de 90 laques japonais qui entra ensuite au musée du LouvreCollection de laques de la reine Marie-Antoinette au musée du Louvre, site louvre.fr., puis au musée GuimetCollection de laques du Japon de la reine Marie-Antoinette sur la base Joconde conservée au musée Guimet, site culture.gouv.fr et au château de VersaillesCollection de laques du Japon de la reine Marie-Antoinette dans les collections du château de Versailles, rechercher avec « laque Japon Marie Antoinette », site collections.chateauversailles.fr..

La première exportation d'estampes intervient plus tard, et serait le fait d’Isaac Titsingh (1745-1812), administrateur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales à Nagasaki. En effet, le plus souvent, les œuvres (art populaire alors peu prisés de la haute société japonaise) parviennent en Europe via le comptoir hollandais de Dejima, à Nagasaki. L'ouvrage de Breton de La Martinière, Le Japon ou mœurs, usages et costumes des habitans de cet empire (1818), comportait ainsi des gravures reproduisant des estampes en couleurs de Kitao Masanobu (1761-1816). Certaines illustrations du Nippon : Archiv zur Beschreibung von Japan de 1832-1854 par Philipp Franz von Siebold (1796-1866), médecin allemand employé par la VOC, s'inspirent déjà de la Manga d'Hokusai, dont il est considéré comme le découvreur en Europe. Initialement, ces estampes arrivaient par hasard, servant uniquement à envelopper les porcelaines.

Avant même que le Japon ne se rouvre au monde en 1853, des estampes japonaises étaient visibles en France, puis dans les années 1850-1860. L'histoire du fonds d'ukiyo-e du département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France en témoigne, avec un volume du Manga d'Hokusai acquis dès 1843, en même temps que quelques estampes de Koryûsai. On peut également citer le don, en 1855, au département des Manuscrits, d'un ensemble d'estampes par Wilhelm von Sturler, employé de la Compagnie néerlandaises des Indes orientales jusqu'en 1826, à la même époque que Philipp Franz von Siebold.

Néanmoins, le développement du « japonisme » commence véritablement à la suite de la réouverture du Japon, avec les collectionneurs d'objets d'art japonais qui montrent les œuvres qu'ils possèdent. Lorsque les premiers exemplaires d'estampes en Europe sont exposés à Paris en tant qu'œuvres d'art, l'art japonais compte déjà de fervents amateurs.

Le contexte intérieur japonais est alors marqué par une prise de conscience de la menace des puissances occidentales après deux siècles et demi d'isolement. Sous l'ère Meiji, le Japon s'inspire de ces dernières pour réformer son État et son armée, s'industrialise et s'insère dans le système diplomatique, économique et culturel mondial, par exemple en participation aux expositions universelles. Le public occidental s'enthousiasme alors pour les arts japonais, les frères Goncourt notant ainsi en 1868 que l'attrait pour le Japon .

Japonisme dans les arts décoratifs

En 1851, les frères Goncourt dépeignent dans leur Journal un salon décoré d’œuvres d’art japonaises. À partir de 1853 aux États-Unis, puis après 1855 en EuropePerceptions du Japon, site de Laurent Buchard sur orange.fr., l’ouverture progressive du Japon au commerce international entraîne l’afflux en Europe de nombreux objets : paravents, éventails, laques, porcelaines, estampes… qui fascinent les artistes et amateurs d’art occidentaux. En 1856, Félix Bracquemond découvre chez son imprimeur Auguste Delâtre la Manga d'Hokusai, dont un volume avait été utilisé pour caler un envoi de porcelainesGallica, Gazette des beaux-arts, 1905, p. 142 à 143, site gallica.bnf.fr. En reproduisant ses figures animales sur un service de porcelaine, réalisé en 1867 pour Eugène Rousseau, il deviendra le premier artiste européen à copier directement des artistes japonais.

Dès 1850 au moins, l'Hôtel Drouot organise une fois par an une vente publique d'objets d'art japonais. En Angleterre, l'achat d'œuvres japonaises par les institutions commence en 1852, puis leur étude influence l'apparition dans le mobilier d'un « style anglo-japonais » après 1862, qui privilégie sobriété et géométrie. De 1859 à 1861, des reproductions en noir et blanc d'ukiyo-e commencent à être publiées, notamment par Delâtre ou dans l'ouvrage Recueil de dessins pour l’Art et l’Industrie, du vicomte Adalbert de Beaumont et du céramiste Eugène-Victor Collinot, ainsi que dans les relations de l'expédition du Commodore Perry au Japon par Francis Hawks, traduites en 1856 par Wilhelm Heine puis en 1859 par Abraham Auguste Rolland, ou dans celles des voyages diplomatiques, repris en 1858, rapportées par le baron Charles de Chassiron ou par Laurence Oliphant et Sherard Osborn membres de la mission Elgin.

Les marchands de thé Decelle, à l’enseigne À l'Empire chinois, sise en 1857 au , et de 1862 à 1885 au , rue Vivienne, et Bouillette, à l’enseigne de La Porte chinoise, sise de 1855 à 1886 au de la même rue, commencent à vendre divers « articles de Chine, de l’Inde et du Japon », dont des estampes aux frères Goncourt en 1860, ou à Baudelaire en 1861, lequel rapporte dans une lettre de 1862 : Félix Bracquemond et Alfred Stevens fréquentent également La Porte chinoise. De même, dès l’ouverture en 1861 ou 1862 de leur boutique E. Desoye, près du Palais des Tuileries et du Louvre, au , rue de Rivoli, Monsieur et Madame Desoye se spécialisent dans l’art japonais et vendent des albums illustrés qui émerveillent Baudelaire. Ces commerces comptent rapidement de nombreux artistes parmi leurs clients dont, outre ceux précités, James Tissot, Henri Fantin-Latour ou Dante Gabriel Rossetti, puis Manet, Degas, Monet ou Carolus-Duran. Les estampes ornent leurs ateliers et même quelquefois leurs œuvres comme dans le portrait d'Émile Zola de Manet.

James McNeill Whistler rencontre probablement Félix Bracquemond chez Delâtre, qui imprime dès 1858 sa série d’eaux-fortes appelée le French set. Il voit également Stevens à Londres le Lettre de Whistler à Stevens, 9 mai 1863, site whistler.arts.gla.ac.uk., quelques jours après l'ouverture du Salon de peinture et de sculpture de Paris où Stevens expose plusieurs toiles, alors que Whister préfère présenter son tableau La Fille en blanc (Symphony in White, No. 1: The White Girl) au Salon des refusés, inauguré le . Puis, lors de son nouveau voyage à Paris, début , c’est au tour de Baudelaire de lui être présenté par l'intermédiaire de Henri Fantin-LatourLettre de Baudelaire à Whistler, 10 octobre 1863, site whistler.arts.gla.ac.uk. ; tandis qu'avec James Tissot, rencontré au Louvre dès 1856, naîtra une certaine rivalité sur la primauté de l'usage de ce nouveau thème en peinture, selon la correspondance de Whistler de 1863 à 1865.

Ainsi, après avoir réalisé en Pourpre et Rose : Le Lange Leizen du Six MarksPourpre et Rose : Le Lange Leizen du Six Marks, James McNeill Whistler, 1864, Philadelphia Museum of Art, site philamuseum.org., son premier tableau orientalisant figurant en fait une ChinoiseLettre de Whistler à Fantin-Latour, 4 janvier-3 février 1864, site whistler.arts.gla.ac.uk. Malheureusement la première page de cette lettre, conservée à la Library of Congress, qui devait évoquer son voyage à Paris a disparu., Whistler reçut de Fantin, en , des objets de La Porte chinoise, sans doute visitée avec lui lors de ses voyages à Paris de 1863Lettre de Whistler à Fantin-Latour, 5-26 avril 1864, site whistler.arts.gla.ac.uk., et en emprunta d'autres à Rossetti, afin de réaliser trois tableaux à motifs japonais, dont Caprice en violet et or. Le paravent doré et La Princesse du pays de la porcelaine, qui seront achevés vers Lettre de Whistler à Fantin-Latour, février-mars 1865, site whistler.arts.gla.ac.uk., au moment même où Tissot en réalisait trois autres sur ce même sujet, dont La Japonaise au bain et Jeune femme tenant des objets japonaisLettre de Whistler à Dante Gabriel Rossetti, après octobre 1864, site whistler.arts.gla.ac.uk. Pour répondre à une demande de plus en plus pressante, d’autres magasins s’ouvrent dans les années 1870, comme en 1874 celui de Samuel Bing à l'enseigne de L'Art japonais au , rue Chauchat, puis au , rue de Provence et celui de Philippe Sichel, au , rue Pigalle, qui publiera en 1883 Notes d'un bibeloteur au Japon, et leurs propriétaires entreprennent le lointain voyage au pays du Soleil-Levant.

vignette|gauche|, (1867–1870). À l'exposition universelle de 1862 de Londres, Sir Rutherford Alcock, diplomate en poste au Japon depuis 1859, présenta sa collection personnelle de 612 objets japonais. Le designer Christopher Dresser (1834-1904) lui en acheta quelques-uns puis fut invité au Japon par le gouvernement japonais en 1876. Il est peut-être l'auteur de la chaise laquée, considérée comme précurseur du mobilier de style anglo-japonais, qui avait également été présentée par A .F. Bornemann & Co de Bath à l'exposition de 1862, et qui sera suivie par le mobilier réalisé par à partir de 1867, notamment pour le château de Dromore. Sous l'influence japonaise, le mobilier de style Napoléon III utilise également la laque noire, parfois incrustée de nacre.