thumb|Place centrale de Kiryat-Malakhi Une ville de développement (en hébreu : , ayarat pituah) est une des nombreuses localités créées en Israël dans les années 1950 et au début des années 1960, dans le cadre d’une politique d’aménagement du territoire visant à favoriser l'intégration de centaines de milliers de nouveaux immigrants. Ces villes sont cependant réputées, dès l'origine, pour avoir été des lieux de marginalisation sociale, notamment pour les juifs orientaux et séfarades, qui y ont été majoritairement dirigés.

Bien que la plupart soient situées à l'intérieur des frontières internationalement reconnues d’Israël, certaines localités qualifiées de villes de développement ont également été établies dans des territoires occupés à partir de 1967, notamment en Cisjordanie ou sur le plateau du Golan. Dans ces cas, leur statut fait l’objet de controverses au regard du droit international, et elles sont parfois considérées par certains observateurs et organisations internationales comme des colonies.

Les villes de développement comptaient en 1972 20,3 % de la population israélienne ( habitants, sur ), et en 1987, 21 % de la population totale ( habitants sur )Efraim Ben-Zadok, Local Communities and the Israeli Polity: Conflict of Values and Interests, State University of New York Press, 1993, , lire en ligne : . En 1995, ces villes comptent habitantsWilliam Berthomière, Croissance urbaine et immigration : le cas des villes de développement en Israël, in: L'information géographique, volume 67, , 2003. ), lire en ligne : [www.persee.fr/doc/ingeo_0020-0093_2003_num_67_2_2884] sur Israéliens, soit 19 % de la population totale.

Objectifs officiels du gouvernement thumb|Densité de la population en Israël : la plupart des villes de développement se situent au sud et au nord, dans des régions de très faible densité. La création des villes de développement, dans le cadre du Plan Arieh Sharon (du nom de l'architecte qui l'a élaboré) est censée réaliser : Un objectif socio-économique : ces villes doivent donner des logements et des emplois aux centaines de milliers de nouveaux immigrants ; Un objectif stratégique : souvent situées dans des secteurs périphériques exposés aux risques d'attaques armées, ces villes doivent renforcer les frontières. Dans cette perspective les zones frontalières à faible densité de population sont privilégiées conformément à la doctrine énoncée par le Premier Ministre de l'époque, David Ben Gourion qui déclara en 1949 : « nous avons conquis des territoires, mais que ce soit dans le Néguev ou en Galilée (région), leur importance reste mineure, tant qu'ils n'ont pas été peuplés de colonies. La colonisation, voilà la véritable conquête [...] L'avenir de l'État dépend de l'immigration »William Berthomière, Croissance urbaine et immigration: le cas des villes de développement en Israël, in: L'information géographique, volume 67, , 2003. , lire en ligne : [www.persee.fr/doc/ingeo_0020-0093_2003_num_67_2_2884].. Un objectif urbanistique : ces villes permettent de diminuer la pression démographique qui pèse sur les grandes villes du centre (Jérusalem, Tel Aviv et Haïfa, où étaient concentrés les deux tiers de la population juive en Palestine mandataire).

La politique du gouvernement pour amener des milliers d'immigrants dans ces villes nouvelles excentrées est dans une large mesure coercitive. Baptisée « du bateau à la ville de développement », elle a consisté bien souvent à acheminer les réfugiés juifs du port où ils arrivaient vers un lieu inconnu, qu'ils n'avaient pas choisi, et qui, situé parfois dans des lieux désertiques, leur a paru indésirable et effrayantVoir le récit d'André Chouraqui cité par William Berthomière, dans « Quand les inégalités socio-spatiales s'ethnicisent où une lecture possible de l'évolution de la société israélienne» (2005), , lire en ligne : www.academia.edu/3528135/Quand_les_inégalités_socio-spatiales_sethnicisent_où_une_lecture_possible_de_lévolution_de_la_société_israélienne_2005_. Pour les immigrants déjà installés, dès 1948-49, dans les camps de transit (en hébreu ma'abarot), ils furent souvent conduits selon la même méthode « de la ma'abara à la ville de développement », Oren Yiftachel et Erez Tzfadian, « Between Periphery and ‘Third Space’:Identity of Mizrahim in Israel’s Development Towns », 2004, lire en ligne : .

Description des villes Le nombre le plus souvent retenu par les spécialistes est celui de 27 villes de développement, mais il peut varier en fonction des critères de définition. Certaines études parlent de 34 villes.

Arieh Sharon, qui dirigea le Plan d'Aménagement du Territoire dans le premier gouvernement d'Israël, les a conçues comme des villes de taille moyenne, de à habitantsOren Yiftachel et Erez Tzfadian, « », 2004, lire en ligne : .

Sur 27 villes, 22 sont situées dans les zones les moins peuplées d'Israël, loin du centre et des régions côtières les plus convoitées du pays : 11 se trouvent dans le District Sud (dans le désert du Négev), 11 autres dans le District Nord (en Galilée)William Berthomière,Croissance urbaine et immigration: le cas des villes de développement en Israël, in: L'information géographique, volume 67, , 2003. , lire en ligne : [www.persee.fr/doc/ingeo_0020-0093_2003_num_67_2_2884].

Les premières villes de développement ont été édifiées sur des territoires déjà peuplés. Quelques-unes ont été fondées de toutes pièces, sur les lieux d'un camp de transit, les constructions en dur remplaçant les baraques de tôle ; il en est allé ainsi pour Bet Shemesh, Hatzor-Haglilit, Or Aqiva, Kiryat-Malakhi et Kiryat Shmona.

L'économie de ces villes était fondée sur des industries variées, conformément à l'objectif d'industrialiser l'État d'Israël : usines textiles, raffinage de sucre, agro-alimentaire, manufacture. Dans le Sud ont été développés l'exploitation minière et le traitement des minéraux. Les taxes sur les profits étaient inférieures pour attirer les investisseurs dans ces villesAvraham Shama, Mark Iris, , Cambridge, 1977, , lire en ligne : . Les aides gouvernementales aux entreprises devaient pallier les inconvénients que supposent l'éloignement du centre et les risques sécuritaires dans des zones frontalières.

L'échec économique et ses causes thumb|Nof HaGalil thumb|Ashkelon, 2007 Si l'objectif national de sécurisation des frontières assigné aux villes de développement a bien été rempli, en revanche, l'intégration sociale a échoué. Les chiffres montrent que l'écart économique entre les nouveaux immigrants orientaux et les « vétérans» ashkénazes s'est aggravé, en dépit des déclarations officielles concernant la réduction des inégalitésAvraham Shama, Mark Iris, , Cambridge, 1977, , lire en ligne : .

« Les villes de développement sont dès leur origine des espaces de relégation et de marginalisation subiesYouval Achouch, Yoann Morvan. « Kiboutz et villes de développement en Israël. Les utopies sionistes, des idéaux piégés par une histoire tourmentée ». Justice spatiale - spatial justice, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 2012, Utopies et justice spatiale, 5 . »

En 1995, le taux de chômage dans les villes de développement est de 11,2 %, contre 6,9 % pour la moyenne israélienne. En 1998, les personnes travaillant dans l'industrie forment 30,1 % de la population des villes de développement, contre 19,5 % pour la moyenne israélienne.

L'économie des villes de développement repose sur l'industrie, les salaires bas et le travail précaire« The economic profile of all the towns relied on heavy and traditional industries, cheap labor, and constant job instability », Erez Tzfadia, Oren Yiftachel , Cities, Vol. XX, No. XX, , 2003

La croissance démographique faible indique le caractère peu attractif de ces villes. En 1961 aucune des villes de développement n'avait atteint de niveau de peuplement prévu dans le plan de 1957. Ainsi par exemple Ashkelon a reçu, entre 1956 et 1961, 5085 nouveaux arrivants, mais elle a perdu 5520 habitants pendant la même périodeAvraham Shama, Mark Iris, , Cambridge, 1977, lire en ligne : . Le plus souvent, les villes de développement sont considérées par leurs habitants comme des lieux de transit, en attendant de trouver une solution plus satisfaisante. Il a fallu de nouvelles vagues migratoires (celle des Russes, voir ci-dessous) et une politique du logement fortement incitative pour que certaines de ces villes se développent.

Parmi les explications de ces piètres résultats, il y a le fait que « beaucoup d'immigrants n'ont pas accepté la politique dite du bateau à la ville de développement » (selon W. Berthomière), et sont partis le plus tôt possible, quitte à se retrouver dans des quartiers miséreux de Haïfa. De même, Y. Achouche et Y. Morvan estiment que « la politique populationnelle de ces villes qui a été, dans une large mesure, coercitive, est responsable de leur échecYouval Achouch, Yoann Morvan. « Kiboutz et villes de développement en Israël. Les utopies sionistes, des idéaux piégés par une histoire tourmentée », Justice spatiale - spatial justice, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 2012, Utopies et justice spatiale, 5 ».

De plus, le plan d'aménagement était à certains égards mal conçu. Le projet de mettre en place des « villes de service » ne tenait pas compte du fait que les villages du milieu agricole environnant (les kibboutzim et les moshavim) n'étaient pas suffisamment peuplés pour soutenir l'activité économique des villes de développement, et les habitants des villages ont souvent préféré se procurer des services dans les grandes villes plutôt que dans la ville nouvelle plus proche mais moins attractive.

Discriminations ethniques à l'encontre des juifs orientaux thumb|Mairie d'Ashkelon Quelques données démographiques permettent de prendre la mesure des effets de la ségrégation en Israël.

En 1983, les juifs originaires d'Afrique et d'Asie forment 44 % de la population totale, mais ils sont 81 % des habitants des villes de développementOren Yiftachel et Erez Tzfadian, « Between Periphery and ‘Third Space’:Identity of Mizrahim in Israel’s Development Towns », 2004, , lire en ligne : .

Il y a eu d'après les spécialistes Le fait d'être un Oriental augmentait dans les années 1950 la probabilité d'être envoyé dans une ville de développement« Findings from Israel's 1961 census largely support the latter. The net effect of ethnicity on the likelihood of being placed in a town was large », A. Khazzoom, Did the Israeli State Engineer Segregation? On the Placement of Jewish Immigrants in Development Towns in the 1950s, Social Forces, vol. 84, , 2005, , Project Muse, doi:10.1353/sof.2005.0106. Les ashkénazes envoyés dans ces villes ont réussi à rejoindre le centre du pays bien plus rapidement, laissant derrière eux les juifs orientaux« Most of the few Ashkenazim sent to the towns found their way to the center of the country, leaving the Mizrahim behind in the development towns », Erez Tzfadia, Oren Yiftachel, Between urban and national: Political mobilization among Mizrahim in Israel’s development towns , Cities, Vol. XX, No. XX, , 2003

La ségrégation géographique sur une base ethnique a entraîné des discriminations notamment dans le domaine scolaire, séparant, hors des grandes villes, les élèves orientaux des villes de développement, et les élèves ashkénazes des kibboutz, qui ne se rencontrent jamais. L'enseignement dans les villes de développement est de qualité inférieureAvraham Shama, Mark Iris, Immigration Without Integration: Third World Jews in Israel, Cambridge, 1977, , lire en ligne : . La proportion d'étudiants des universités issus des villes de développement révèle la mauvaise qualité de la formation reçue : en 1970, seuls 8 % des étudiants viennent des villes de développement, alors qu'à cette date, les habitants de ces villes forment 18 % de la population israélienne, écrit Avraham ShamaAvraham Shama, Mark Iris, Immigration Without Integration: Third World Jews in Israel, Cambridge, 1977, , lire en ligne : .